NOTION CONTRADICTOIRE DU SACREMENT
parfois accorder aux éléments une vertu magique et qu'il fasse de l'eucharistie le sacrifice que l'Eglise offre à Dieu'. Il admet pleinement la notion de Tertullien sur le baptême et il lui attribue une vertu de régénération ^. C'est dans son idée de l'Eglise qu'apparaissent les plus fâcheuses conséquences de sa doctrine générale. Il identifie absolument le fait extérieur avec le fait spirituel et moral, confondant le visible et l'invisible et faisant de l'unité de la société religieuse son caractère essentiel, si bien que nulle sainteté n'est possible hors de ses cadres. Ce qui est saint à son ombre devient ailleurs un péché ^. L'épiscopat continue seul l'apostolat; il remplace le sacerdoce de l'Ancien Testament comme la colonne de l'édifice spirituel '. Diviser l'Eglise, c'est déchirer la tunique du Christ, l'excommunication doit frapper tous les schismatiques^. Le système hiérarchique n'est pas encore achevé, plus d'un anneau manque à la chaîne, la primauté de Pierre est écartée aussi bien que celle de l'évêque de Rome'', avec lequel Cyprien discute sans
sentative et typique de l'eucharistie : Videmus in aqua populum inlelligi. Le sacrement figure l'union du peuple chrétien avec le Christ dans la cène. Or, comme on ne peut appliquer la transsubstantiation à l'eau pour y voir je ne sais quelle réalité corporelle de l'Eglise, on doit également écarter toute idée semblable du vin, qui n'est plus que l'emblème du sang de Jésus-Christ.
' Cyprien appelle la sainte cène : « Oblatio, sacrificium » et parle d'autel, [Epist., 1,1,1; 12,2.
- « Per baptisma Spiritus Sanctus accipitur. » (Id.,13, 8.) ' « Adulterari non potest sponsa Christi. Quisque ab Ecclesia segregatur adultérée jungitur. » (De unitate Ecoles., 6.)
s « Apostolos, id est episcopos. » [Epist., 3, 3.) « Episcopatus unus est, Ecclesia quoque una est. » [De unit. Ecoles., 5.} L'épiscopat est un nouveau sacerdoce : Sacerdotalis auotoritas. [Epist., 69, 7.)
* « Quando tunica Christi non dividitur. » (De unit. Ecoles., 17, 18.)
IDÉE HIÉRARCHIQUE DE L'ÉGLISE. o09
scrupule'; les laïques ne sont pas dépouillés de leurs anciens droits, ils ont voix au chapitre dans le gouvernement des affaires religieuses-. L'Eglise n'est pas une monarchie, c'est un sénat épiscopal. Il n'en demeure pas moins que le mur de séparation entre le })euple de Dieu et le sacerdoce a été rebâti. Comment en serait-il autrement, alors que l'efficace rédemptrice du sacrifice du Calvaire est diminuée comme elle l'est par Cyprien? Il faut que tout ait été accompli sur la croix pour que le voile du temple soit eutièrement déchiré et que le peuple de Dieu puisse entrer librement dans le sanctuaire. La servitude de l'Eglise qui va devenir si pesante à l'âge suivant a été ainsi préparée par les déviations doctrinales sur la doctrine de la rédemption. Or c'est à Carthage que, grâce à l'éloquence de Tertullien et à la haute et légitime influence de Cyprien, ces déviations ont eu le plus de gravité. La doctrine des choses finales diffère chez Cyprien de celle de ses devanciers sur un point important ; il rejette l'idée d'un état intermédiaire entre la mort et le jugement. D'après lui la sentence irrévocable est rendue sur chaque âme au sortir de la vie terrestre, ce qui n'empêchera pas le jugement universel au jour de la résurrection K
' « Hoc erant utique et cfeteri apostoli quod fuit Petrus.» {De unit. Ecoles., 4.)
2 « A pritnordio episcopatus mei statuerim nihil sine concilio vestro et sine coiisensu plebis mea privatim sententia gerere. » [Epist., 14, 4.)
3 A'f Demetiionum, 26.
Au terme de celte exposition de la théologie du second et du troisième siècle, jetons un rapide regard sur la carrière parcourue sans viser à une synthèse chimérique, car il n'est pas possible de faire rentrer dans un seul cadre des écoles si différentes et trop riches de pensées originales pour se plier à l'uniformité, bien que toutes reposent sur la même base de foi. C'est précisément cette variété féconde qui permet à la théologie contemporaine de tirer un grand profit des Pères d'avant Nicée. Sur plus d'un point important ils ont été non pas dépassés mais oubliés ; tout ce qui dans leur doctrine ne concordait pas avec le Credo officiel des époques d'autorité, a été éliminé. Telle de leurs conceptions a été comme nulle et non avenue au quatrième et cinquième siècle, tant elle débordait l'orthodoxie officielle ; elle revient maintenant à son jour dans la large élaboration de la pensée religieuse à laquelle nous assistons. Mon dessein dans cette conclusion n'est pas de présenter un tableau d'ensemble du mouvement théologique du christianisme primitif, car on ne résume pas
une histoire si variée, mais seulement d'en dégager les parcelles d'or pur qui ont été sacrifiées, non pas tant à cause de l'alliage qui les altérait, qu'à cause de leur excellence.
Nous avons vu la théologie proprement dite naître avec l'école gréco-asiatique dont Justin Martyr a été le chef ou l'initiateur, puis se développer avec une incomparable largeur a Alexandrie, grâce au génie subtil et brillant de Clément et a la puissance dialectique d'Origène qui élabore le premier système complet. Saint Hippolyte représente à Rome l'école orientale avec sa grandeur et ses défectuosités ; Irénée la marie en quelque sorte au génie occidental et la délivre de l'abstraction platonicienne ; c'est là le mérite et la gloire de l'école galloasiatique qui fléchit sur la question d'autorité. L'école de Cartilage, qui malheureusement pousse avec ardeur à la formation de la monarchie épiscopale, ne sait pas conserver les progrès réalisés par l'évêque de Lyon, en ce qui concerne la notion vivante de la Divinité, et mêle un ascétisme farouche à la revendication exagérée de la règle de foi. Passons rapidement en revue les points essentiels de la doctrine chrétienne pour faire le départ entre les erreurs ou les imperfections que nous n'avons qu'à laisser au passé et les idées vraies et fécondes dont nous pouvons tirer parti.
Reconnaissons d'abord que la théologie d'avant Nicée a été amenée par sa lutte contre le fatalisme gnostique et naturaliste à asseoir solidement les bases de l'ordre moral. Tous ses organes sans exception ont affirmé avec une netteté parfaite la liberté eu Dieu et en l'homme.
Cela ressort avec évidence de tous les textes que nous avons cités. L'idée d'une prédestination arbitraire n'est formulée que par l'hérésie. En face du panthéisme combattu sous ses déguisements divers, la théologie chrétienne sent bien qu'elle ne peut gagner la bataille qu'en demeurant strictement fidèle à la révélation de la conscience. Sans doute la liberté est trop souvent réduite au libre arbitre comme dans le système d'Origène. Cependant Irénée s'élève à la notion de la liberté positive qui n'est pas seulement un acte mais un état, et par l'épreuve de la volonté nous amène à la réalisation de notre vraie destinée. Il admet pour l'homme une consommation dans la vie divine par l'union avec le Verbe. Quoi qu'il en soit de cette divergence, la devise de toute la théologie primitive est bien : « Dieu n'use jamais de violence, mais seulement de persuasion. »
L'opposition au gnosticisme a eu encore pour effet de faire écarter tout dualisme en Dieu. Les Pères d'Alexandrie ont admirablement établi que la justice et la bonté ne sont pas deux attributs opposés mais qu'ils se pénètrent l'un l'autre. « La justice est pleine de bonté et la bonté est pleine de justice ; » dit Clément ; il n'est pas démenti par Tertullien qui déclare hautement que l'essence de Dieu est la bonté et qu'il n'est amené à la sévérité que par la déviation de notre liberté. Il n'y avait plus qu'à tirer les conséquences de ces principes pour arriver à la notion complète et vivante du Dieu qui est l'amour essentiel. L'école platonicienne pesait encore trop sur les intelligences cultivées pour que la théodicée chrétienne n'en subît pas l'influence, en subordonnant l'idée
morale à Tidée métaphysique. Les Pères nourris de cette brillante spéculation ont vu en Dieu plutôt VUn ineffable, l'absolu transcendant, que le Père qui est l'infinie charité. De là la défectuosité de leur système triuitaire. La Trinité n'est désormais nécessaire que pour le monde ; elle n'est pas l'achèvement de la vie divine, de l'être même de Dieu. Si Dieu est amour, il doit avoir éternellement un objet à aimer et nous arrivons à l'éternité du Verbe en tant que personne. Le mystère qui écrase la raison satisfait la conscience, puisqu'il n'est que l'éternelle réalisation de son plus haut idéal. I\i Justin, ni Origène, ni Hippolyte, ni TertuUien, ni Cyprieu n'ont atteint cette hauteur : aussi pour la plupart d'entre eux le Verbe a un commencement; il a simplement précédé la création pour l'appeler à l'existence, comme organe du premier principe. La subordination du Fils au Père, ainsi comprise, devient tellement tranchée que la pleine divinité du Verbe est difiBcile à maintenir logiquement. Nous sommes pourtant bien loin de l'arianisme qui fait sortir le Verbe du néant, car pour les Pères de cet âge il sort de Dieu, selon leurs propres expressions, comme le fleuve de sa source et le rayon de son fover. Le concile de JNicée a certainement accompli un grand progrès dans l'ordre théologique en ne faisant plus dépendre la Trinité de la création, mais en y voyant une évolution de la vie divine en elle-même. Seulement il a eu le tort de se renfermer beaucoup trop dans la sphère métaphysique et de négliger la grande idée morale de lamour qui implique l'éternité du Fils reposant dans le sein du Père selon l'image sublime de saint
Jean. Il a aussi, contre renseignement positif de la sainte Ecriture, effacé absolument la subordination du Verbe qui se concilie très-bien avec son éternité , puisqu'il est éternellement le Fils et jamais le Père. Reconnaissons que sur la personnalité du Saint-Esprit l'antiquité chrétienne a été très-vague et très-flottante et que bien souvent elle a paru le coufondre avec le Fils. Il résulte évidemment de cette constatation de la théodicée primitive un grand élargissement, sinon dans notre conception, au moins dans nos appréciations des systèmes théologiques. Quand bien même nous demeurons convaincus que l'éternelle divinité du Verbe suflit seule à la véritable idée de Dieu, il ne nous est pas possible de mettre en dehors du christianisme tout ce qui s'écarte métaphysiquement de ce point de vue, car ce serait envelopper dans la même condamnation les plus illustres représentants de l'Eglise des martyrs.
L'anthropologie est une des gloires de la théologie de cette période; mais sa profondeur et sa largeur l'ont fait entièrement négliger par les âges suivants. Tous les Pères du second et du troisième siècle, sauf Arnobe, ont établi avec une hardiesse qui serait un scandale aujourd'hui dans bien des fractions de l'Eglise, la parenté originelle de l'homme avec la Divinité. Ils ne se sont pas lassés de développer la grande parole de Paul aux Athéniens : « Vous êtes de la race de Dieu. » Depuis Justin qui voit dans notre vie supérieure le germe du Verbe, jusqu'à Tertullien qui reconnaît sans ambages le caractère divin de notre vraie nature, aucun d'eux n'hésite a parler de la divinité de l'être humain. Ils emploient le
mot sans scrupule; sa destinée est de s'achever on Dieu. « D'abord homme, ensuite Dieu, » — ce mot du théologien de Carthage est bien leur pensée unanime. Le Verbe est le prototype d'Adam ; le second Adam , c'est l'Adam véritable, non défiguré par le péché, réalisant ridée ou l'idéal de l'humanité. Une telle doctrine, poussée dans ses dernières conséquences, aurait pu conduire à la notion la plus large et féconde de la nature du Rédempteur. Malheureusement plusieurs Pères ont fléchi sur ce point et ont formulé contre leur propre principe, un dualisme tranché, séparant si complètement l'homme du Dieu dans le Christ que l'unité de la personne ne saurait être admise que par un tour de force de la pensée. Irénée seul a presque complètement échappé à cette inconséquence; il s'était déjà séparé de ses devanciers dans sa conception de Dieu, bien moins abstraite que le platonisme alexandrin, puisque le premier principe est pour lui l'amour éternel. Nous avons cité abondamment les textes admirables dans lesquels il nous montre dans le Verbe incarné l'homme parfait, celui-là même que Dieu avait eu en vue dans la création ; il s'est réellement abaissé jusqu'à nous pour nous élever jusqu'à lu; : Homo factus est ut nos assuesceret fieri Dei. Le dogme des deux natures est absent de sa théologie, qui ne saurait être trop recommandée à la méditation de la théologie contemporaine.
Nous avons reconnu que la rédemption est le plus souvent formulée d'une manière très-incomplète dans cette période, bien qu'elle ne se réduise pourtant jamais à une pure et simple déclaration de l'amour divin. Tous
les Pères d'avant Nicée reconnaissent que le relèvement de rhumanité réclame un acte positif de réparation, un sacrifice. Seulement aucun d'eux n'est descendu assez profondément par la pensée dans l'abîme du mal. Ils se bornent à affirmer la chute sans rendre un compte suffisant de ses ravages. Ils ont bien raison de rejeter unanimement l'idée fausse et exagérée de la corruption totale de la nature humaine, et pourtant, malgré ses exagérations doctrinales, saint Augustin accomplira une tàehc bien nécessaire deux siècles plus tard, en serrant de près ce grand et douloureux sujet. L'idée de la rançon payée à Satan qui a été surtout développée par Origène, trahit évidemment l'influence gnostique. La justice divine n'est pas reconnue dans tous ses droits. Si la théologie du second et du troisième siècle rejette par tous ses organes la théorie innacceptable d'une satisfaction strictement juridique, qui fait reposer la malédiction directe de Dieu sur la tête innocente du crucifié, elle n'a pas compris toute la portée et toute la nécessité du sacrifice réparateur, sauf Irénée qui sur ce point comme sur bien d'autres a été le plus fidèle héritier de l'enseignement apostolique. Il a insisté, non sans puissance, sur la nécessité d'une rétractation de la révolte primitive par une obéissance parfaite poussée jusqu'à l'immolation. Mais ces grandes pensées ont manqué d'un développement suffisant et sont plus ou moins restées à l'état fragmentaire. Evidemment les âges suivants avaient une très-importante mission à cet égard. Il faut compléter Irénée et Clément d'Alexandrie par Augustin et Anselme, en conservant la part de vérité de chaque théorie. C'est
à la Réforme du seizième siècle qu'il faut demander d'extirper de cette théologie primitive tout ce qtii s'y mêle de fausses notions sur les œuvres méritoires et expiatoires, sans négliger toutefois de maintenir contre la réaction emportée du calvinisme la revendication de la liberté dont les Pérès d'avant Nicée se sont fait unanimement les organes.
Ce qu'on ne saurait trop mettre en lumière, c'est le noble spiritualisme de cette grande époque .dans la conception de la vie religieuse. Le sabbatisme étroit qui a joué un si grand rôle dans la piété protestante lui est complètement étranger. Elle n'admet pas que le dimanche ait été substitué au sabbat, bien qu'elle tienne beaucoup à la célébration de la fête chrétienne. Elle ne croit pas plus à la nécessité d'un sanctuaire qu'à celle d'un jour plus saint en lui-même que les autres. Si elle fléchit sur la notion de la prêtrise, c'est partiellement avec Irénée, qui formule le premier l'idée de la succession apostolique dans l'épiscopat et qui le fait sous le coup de la double tempête de la persécution et de l'hérésie. Mais ni Justin, ni Clément, ni Origène, n'ont rien enseigné de semblable; nous verrons dans le volume suivant combien le combat pour la liberté de l'Eglise a été prolongé et sérieux. Les sacrements sont diversement compris, il est assez difficile de dégager une idée nette et précise du langage mystique em|)loyé à leur sujet. Cependant nulle part on ne trouve la notion précise d'une magique transformation des éléments eucharistiques ; bien des déclarations en sens contraire peuvent être recueillies.
Sur la question de méthode dans la détermination de la vérité religieuse les opinions sont très-divergentes. L'Ecriture sainte conserve sa prééminence, l'inspiration est en général comprise dans un sens très-rigoureux, bien que l'on trouve chez tous les Pères des déclarations qui s'accommodent difficilement avec la théopneustie. En outre ils sont [presque tous d'accord pour reconnaître un grand élargissement de l'inspiration pour le Nouveau Testament. La prophétie exclusive a pris fin d'après Irénée avec le Christ; elle avait pour but d'habituer l'homme à porter l'Esprit divin. Rien n'est moins fixé que la canonicité des écrits sacrés. Les Evangiles apocryphes, la Lettre à Barnahas et le Pasteur Hcrmas sont cités constamment comme les Evangiles et les Epîtres. La tradition orale est invoquée par Irénée ; il prétend remonter par elle à l'enseignement des apôtres : aussi veut-il qu'on en recherche le souvenir fidèle uniquement dans les Eglises qu'ils ont fondées. Sur ce point du reste les divergences sont notables. Tandis que Clément d'Alexandrie réclame le labeur patient de la pensée religieuse sans craindre le diversités inévitables, Tertullien, dans son Traité des prescriptions ^ veut couper court à tout examen, léguant à son épiscopal disciple Cyprien le soin d'achever son œuvre et de courber l'intelligence sous la majestueuse unité de l'Eglise visible à laquelle manque cependant encore le couronnement du pontificat. Tout annonce l'avènement d'un nouvel ordre de choses ; il faut néanmoins se garder avec soin de l'antidater, en confondant ce qui le prépare avec ce qui le consommera. Les caractères gêné-
raux de la théologie du deuxième et du troisième siècle demeurent la liberté et la diversité sur un fond commun de foi vivante dans le Christ.
Après avoir indiqué ce qui nous paraît fécond et salutaire dans cette théologie et signalé ce qui nous semble défectueux et suranné, il ne nous reste plus qu'à laisser cette grande histoire instruire la pensée chrétienne de nos jours, en lui montrant les écueils à éviter et les filons à creuser. Ce qu'elle lui apprendra tout d'abord, c'est à écarter le radicalisme religieux, qui nie la révélation, et l'étroite orthodoxie, qui veut imposer ses interprétations. En effet, ni l'une ni l'autre de ces tendances n'appartiennent à l'Eglise héroïque qui a su écarter les erreurs fondamentales par la simple discussion et maintenir l'mdépendauce légitime de l'esprit humain dans la variété même de ses écoles et de ses formules.