LES OPHITES
lever ainsi immédiatement au-dessus du Démiurge ' . Il a beau être précipité dans le monde inférieur et revêtu d'un corps épais, il n'eu est pas moins entré dans la voie du progrès sous la conduite de la Sophia. En vain le Démiurge veut préparer un Messie selon sou cœur et susciter des prophètes qui Tannoncent dans le peuple de son choix. La Sophia déjoue ses plans, elle fait même souvent parler à son gré les prophètes de son adversaire. Enfin le Christ du Plérôme vient se joindre à l'homme Jésus né de Marie. Il inspire son enseignement et révèle par lui les grands mystères aux âmes élues. Puis il l'abandonne au moment où le Démiurge dans sa fureur le fait crucifier par ses Juifs. L'Eou divin s'est envolé à son insu et n'a laissé qu'une vaine dépouille aux mains du Démiurge qui s'appelle aussi Jaldabaoth. Jésus ressuscite, puis après avoir passé dix-huit mois sur la terre pendant lesquels il révèle les articles les plus profonds de sa doctrine à quelques initiés, il est transporté dans le Plérôme près de Christus. De là Christus et Jésus attirent toutes les âmes pneumati- (jues, tous les éléments spirituels de la création. La consommation des choses a lieu quand toutes les parcelles lumineuses ont été ramenées au foyer de l'Esprit -. Le serpent ne joue pas dans ce système un rôle assez prépondérant pour lui avoir donné son nom ; aussi y a-t-il eu problement quelque confusion entre les Ophites du
> Ivénée, Contra hœres.,\, 34.
î « Consummationem autem futuram quando tota huineclatio spirilus luminis coUigatur et abripiatur in CEonem incorruptibilitalis. » (/(/,, \, 34.)
62 SATDRNILUS.
premier siècle et ceux de la seconde période. Cependant l'une des fractions de l'école semble avoir poussé jusqu'aux dernières exagérations l'opposition au Dieu des Juifs ; la fraction dite des Caïnites non-seulement exaltait le serpent comme la puissance ennemie du Démiurge , mais encore honorait tous les grands rebelles de la Bible, depuis Gain jusqu'à Judas Iscariot.
La doctrine des Ophites que nous venons d'exposer nous fait descendre des hauteurs sur lesquelles le gnosticisme se maintenait avec Valentin, Il s'est déjà bien dépouillé de sa largeur première. Le Démiurge est de plus en plus assimilé au principe du mal. C'est ainsi que dans le système de Saturnilus il y a opposition radicale entre le Dieu suprême et les sept anges qui ont créé le monde. Le Dieu des Juifs est le dernier de ces anges. Ils ont bien pu créer l'être physique dans l'homme, mais c'est le Dieu suprême qui lui a communiqué l'étincelle lumineuse qui seule constitue son essence. Auss^^oitil viser à s'affranchir des biens corporels. Le Sauveur n'a revêtu que l'apparence de la vie physique. Il est l'adversaire déclaré du Dieu des Juifs et de ses prophètes et il vient nous apprendre le secret du salut dans un ascétisme effréné qui proscrit le mariage comme une invention de Satan ' . La tendance panthéiste est très-marquée dans ce système.
Le panthéisme est plus tranché encore chez Monoïme l'Arabe, obscur hérétique du second siècle-. Le pre-
» Phil., VII, 28.
2 Id., VIII, 12-16. Théodoret avait fait une vague mention de cet hérétique. De huretic. fabulis, 1, 18.)
MONOIME. - LES DOCETES. 63
mier principe s'appelle l'homme; c'est un Dieu caché, tout ensemble masculin et féminin ; il s'exprime ou se révèle dans le fils de riiomme, qui est son image et son reflet. De lui sortent les six puissances cosmiques qui façonnent le monde. L'homme terrestre est la pleine réalisation de l'idée divine; tout est en lui, et il est tout*. Aussi retrouve-t-il dans son àme les grands contrastes de la haine et de l'amour, de la joie et de la tristesse que la divinité confuse qui comprend toutes choses enferme dans son obscur abîme. Monoïme donnait à ce panthéisme parfaitement net les formes alambiquées du pytliagorisme et jouait sur les lettres de l'alphabet à la façon de Marcus.
Le même fond d'idées se retrouve sous des formes plus compliquées dans une secte dite des Docètes qui mettait en relief l'un des caractères généraux du gnosticisme ; la gnose en effet aboutissait toujours, comme par une pente fatale, à la négation de la réalité corporelle du Rédempteur-. Ces hérétiques aussi peu connus que Monoïme et dont le souvenir n'est conservé que dans les Philosophoumena, construisaient tout leur système sur une métaphore. De même, disaient-ils, que l'on doit distinguer dans un figuier les racines , les feuilles et les fruits, de même il faut reconnaître dans le premier principe de l'être trois puissances qui contiennent toutes choses en elles. Ces trois puissances ou ces trois Bons constituent le Plérôme, le monde intelligible, et produisent en s'épanouissant trente Eons qui for-
1 Aé^î'. avôpwTcov etva'. to tcSv. [Phil., VIII, 12.)
2 Id., VIII, 18 et suiv.
64 LES DOCÈTES.
ment comme une ('chcUe décroissante. L'absolu se diminue en se déroulant. Toutes les puissances ensemble produisent un fruit commun qui est le Sauveur. Le troisième Eon laisse tomber dans le chaos les idées qui sont eu lui; ce sont les âmes. Puis effrayé lui-même de la région ténébreuse qui s'étend au-dessous de lui, il élève le firmament comme une muraille d'azur entre le Plérôme et le chaos. Lui-même s'est reflété dans un Eon d'ordre inférieur, qui est son image, mais qui vit dans l'ignorance et les ténèbres. Celui-ci a façonné notre monde, enfermant les idées ou les âmes dans des corps et les soumettant aux tortures de la métempsycose. Le Sauveur issu du Plérôme descend jusqu'à elles, afin de les affranchir de cette vie misérable, mais sachant qu'aucun être ne pourrait supporter son éclat, il enferme sa gloire dans un corps infime, qui le contient comme la pupille resserrée cache un grand foyer de lumière ' . Descendu sur la terre, il se laisse baptiser dans le Jourdain afin de laisser aux eaux du fleuve une empreinte idéale de sa forme corporelle. Lorsque son corps de chair a été crucifié , son âme poursuit son miuistère d'illumination au milieu de ses disciples. Le salut dépend toujours de la connaissance des mystères transcendants. Le mythe admirable de la Sophia a entièrement disparu. La notion de rédemption s'efface. Recueillons cependant une belle pensée au travers de cette mythologie bâtarde. Partant de l'idée que le Sauveur a vécu trente années parce qu'il résumait
{Phil., Yin,iO.)
GARPOCRATE. — EPIPHANE. 65
dans sa personne les trente Eons du Plérôme , les Docètes en concluaient que cette plénitude infinie qui était en lui expliquait la diversité des sectes : « Chacune d'elles, disaient-ils , le regarde comme lui appartenant parce qu'il est vu par chacune sous un point de vue particulier ' , qu'elle s'approprie comme s'il était l'unique, repoussant les autres et les taxant de fausseté. » L'orgueil gnostique respire dans les mots suivants : " Ceux qui ont une nature basse ne peuvent atteindre les idées du Sauveur qui les dépassent, mais pour ceux qui sont d'en haut tels que nous, ils ne les voient pas partiellement, mais dans leur ensemble. Seuls ils sout parfaits dans leur élévation, les autres ne le sont qu'en partie. » Ce panthéisme gnostique aboutit aux conséquences morales les plus désastreuses dans le système de Carpocrate, légèrement modifié par son fils Epiphane. Le premier était né à Alexandrie, son influence a été bien moins grande que celle de son fils, quoique celui-ci ait été enlevé à la fleur de l'âge, avant sa vingtième année. 11 avait excité un tel enthousiasme que sa mémoire fut littéralement adorée à Céphalonie où s'était écoulée sa courte et brillante existence -. Le système de Carpocrate n'avait rien de bien original et ne s'embarrassait pas dans une savante construction du monde idéale Au-dessous du Père incréé il plaçait le Démiurge, puissance décidément malfaisante qui a produit le
1 "EsTi Tcicra'.; oîy.sTo; ajTatç, aAA-^ oï aX/.oç bp6)[j.v/zz. [Phil.,
2 Glém., Strom., III, 25.
3P//î7., VII,2, 3; Iréflée, I, 24.
66 CARPOCRATE. — EPIPHANE.
monde par les anges. Jésus est né de Joseph et de Marie, mais une force céleste nommée Christus s'est unie à lui au moment de son baptême, pour l'abandonner aux jours de s:i passion. Elle lui a révélé le Père incréé et l'a affranchi du joug des anges. Par lui nous recevons les mêmes lumières et obtenons la même délivrance, si bien que la connaissance fait de nous de vrais Christs*. Carpocrate admettait la métcmps\ cose et usait d'arts magiques. Epif hane s'était plus occupé de métaphysique transcendante; il avait refait à sa façon le fameux quaternaire mis par Valentin à la tête du Plérôme. C'était pour lui l'unité divine sous quatre noms divers. Sa plus grande originalité était dans la partie morale de son système. La loi de justice, à l'en croire, est la loi d'égalité qui règne dans la nature ^ Toutes les différences ne sont qu'apparentes; tous les êtres reçoivent également la lumière, et participent à la vie naturelle. Celle-ci en tant qu'elle émane de Dieu ne connaît nulle distinction de sexe, de dignité, de richesse. jNous devons donc maintenir cette justice et cette égalité uni- Yerselles en abolissant toutes les différences sociales qui sont de convention, en établissant une promiscuité universelle et en obéissant à nos convoitises comme à un instinct divin. On le voit, le panthéisme d'E;jiphane était pleinement conséquent avec lui-même et ne commandait pas des sacrifices bien pénibles. Ce brillant
Vil, 32.)
> AiY^' '^^r' O'.'/.atoGÙVYjv toù OcOÛ xotvwv(av -'.va etva'. [aet' hc- •OlTOç. (Clém., Strom., Vil, 1, 6.)
SEGUNDUS. - THEODOTUS. - HEHMOGÈNE. — TATIEN. «7
éphèbe de la gnose formulait, dans le domaine de la spéculation, le naturalisme monstrueux qu'un autre jeune homme enivré jusqu'à la folie de ce philtre d'Orient a essayé de réaliser sur le trône. Héliogabale n'est possible que dans un siècle où Epiphune est un maître populaire. Le fond grossièrement païen que recouvrait le mysticisme poétique de la gnose apparaissait enfin tout entier et sans voile. Epiphane méritait de passer pour l'une de ces divinités impures qui n'étaient que le vice déifié. Son apothéose à Céphalonie est son juste châtiment. Citons encore pour mémoire quelques autres gnostiques obscurs : Secundus^ qui n'a fait que renchérir sur les hjpostases compliquées du Plérôme ' ; Theodotus, chef de la secte des Melchisédéciens, qui identifiait Melchisédec avec la puissance supérieure ^; le peintre Hermogène qui préludait au dualisme des Manichéens , et prétendait que Jésus, après avoir laissé son corps ressuscité au soleil était remonté en esprit vers son Père % enfin ïatien d'Assyrie, qui après avoir commencé par l'école de Justin Martyr, avait fini par l'hérésie en exagérant le platonisme de son maître; il admettait une sorte de matière éternelle d'où procédaient les mauvais esprits, et se faisait remarquer par son opposition radicale à l'Ancien Testament et par un ascétisme absolu. Il ne voulait pas admettre le salut d'Adam, probablement parce qu'il voyait en lui le type de l'homme terrestre *.
» Phil., VI, 38. — 2 /cf., VII, 85.
'/(/., VIII, 17; Tertullien, Adv. Herinogenen.
4 Phil., VllI, 16; Irénée, Contra hxres., I, 31; Epiphane, Contra hœres.. 46.