GRANDS COTÉS DE LA DOCTRINE TSE SÉNÈQUE
répicurien dit au Romain de la décadence : « Etouffe ton âme dans la jouissance , » le stoïcien M dit : « Tae4(H, et meurs debout dans le sentiment de ta force égol^. » D'un côté comme de Tautre, manque Tinspiration haiite et féconde.
II est un homme qu'on peut considérer comme Tmcarnation du stoïcisme romain avec toutes ses contndictions : c'est Sénèque. Ne croirait-on pas entendre un Père de TEglise, quand il s^écrie éloquemmeat : « Deo parère libertas *, être libre, c'est obéir à Dieu? le n'obéis à aucune contrainte, je ne souffre rien malgré moi; je ne me soumets pas seulement à Dieu; je fais de sa volonté la mienne ^. » Ailleurs il dit : « Dieu, par l'affliction, éprouve, fortifie et prépare pour lui l'àme do juste ^. Il veut que l'on supporte les ingrats avec une àme placide, miséricordieuse et grande, car une bonté puissante triompbe du mal *. L'image de Dieu ne d(àt être façonnée ni en or ni en argent ; il faut la cbercher dans le cœur du juste qui se rattache à ses origines ^ D y a une amitié, ou, pour mieux dire, une ressemblance entre l'homme de bien et Dieu *. Cependant, nul ne peut se dire complètement innocent, car il parlerait contre le témoignage de sa conscience ^. » Dans d'autres passages de ses écrits, Sénèque semble pressentir quelques-unes
* Sénèque, Vita beat., XV.
* « Nihdl cogor, nihil patior invitus, nec servie Deo sed assentio.» Kiiffl beat., y.
' « Experitur, indurat, sibi illum prœparat. » Provid., VII.
* « Vincit malos pertinax bonitas. » De beneficiis, VII, 8. » Ep. XXXI.
« De Prov., V.
' «Non respiciens conscientiam testem. » Ira, 1, 14.
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î8 plHS grandes réformes opérées par le christianisme, plaide la cause de Tesclaye; il montre en lui la nature unaine, « qu'il faut toujours honorer. » Il parle aussi rec éloquence de cette grande république, qui n'est ^rmée dans aucun pays et qui contient tous les mimes. « Itous ayons le monde pour patrie *. » Il dit seore, à Toccasion des jeux du cirque : « L'homme, ilte chose sacrée pour Thomme, est tué pour Qotre âassement ^. » L'idée d'humanité brille ainsi au déifk de l'ancien monde comme les rayons précurseurs Bi annoncent le lever prochain du jour. Gicéron avait éjà prêché ce qu'il appelait la charité du genre hu- •m*. Plutarque invoque « cette Divinité qui n'est i barbare ni grecque, suprême intelligence qui , sous eanoms divers, préside aux destinées des nations *. » ae notion plus pure du mariage est aussi entrevue ur Sénèque, comme par Pline le Jeune et par Plurqae. Ce dernier, dans ses Préceptes conjugaux ^ imandait que la chasteté accompagnât l'épouse jusl'aax bras de son époux; qu'elle fut douce, aiible, pure et pourtant sacrifiant aux grâces, parée ^u de diamants, mais de vertu, et cherchant l'bar- >ine qui résulte d'une union parfaite bien plus qu'on cherche l'harmonie en musique. Il est remarquable voir cet idéal nouveau apparaître aux yeux de ces tens illustres comme un fond de ciel bleu entre sombres nuages. Le christianisme était dans l'air
« Pabriam mundum professi somus. » Tranquill. anim., Hl. « Homo, res sacra homini. » Ep. XGV.
« Garitas generis hamani. » Gicéron^ De bonis et mal,^ c. XXIfTr /m et Osirù, c. XVH.
236 LE PAITTHÉISIIE STOÏCIEN CHEZ SÉNËQUE.
en quelque sorte ; il exerçait one inflaenee indirecte qai allait bien plus loin qne ses infatigables nusfflonnaires.
Hais quel triste mélange arrêtait ces noMes élans qui élevaient le paganisme expirant an-dessos de laimême. Ce même Sénèqne, qui semble parfois professer an christianisme anticipé, retombe sans cesse dans tontes les erreurs du panthéisme stoïcien. Il déclare que Dien est inséparable de la nature. Il Ta jusqu'à diTÎniser le soleil'. L'âme n'est pour lui qu'un composé' d'âéments ^ , et la yertu n'est qu'une idée ; le souTcrain bien réside dans l'intelligence, et le méchantet l'homme sans intelligence se confondent à ses yeux'. La liberté morale n'existe à aucun degré. La philosophie n'a aucune puissance pour réformer notre caractère naturel*. Ce moraliste si fin, si élevé parfois, nous donne comme dernier idéal l'indifférence absolue du sage, qui, des froides hauteurs de sa raison, abaisse un regard de pitié sur tous les êtres, à commencer par Jupiter, au-dessus duquel il n'hésite pas à se placer'; car fl n'admire que lui-même*. Certes, une philosophie qui renfermait de telles anomalies ne pouvait exercer d'in- . fluence salutaire, et l'on comprend, sans trop de difficultés, que Sénèque ait eu Néron pour élève.
*■ « Non Deus sine natur^. »> De benefict'is, l, 8. «De ira, 11,18.
' « Summum bonum judicio. » VUa beat,, 9. * a Quœcumque attiibuit conditio 'nascendi nihil adyeraas heec sapientia proficit. » Ep. XI.
» Clementia, II, i«.
' a Mirator tantum sui. n Vita beat., Y.
ÉHCltTE. 237
Epictète, qpi yiyait peu de temps après lai, profes^ it une philosophie non moins contradictoire, bien Le sa Tie fût plus d'accord ayec sa doctrine. On lorrait citer un grand nombre de maximes admihles, recueillies dans VEnchiridion^ espèce de malel rédigé par ses disciples et contenant le résumé t ses enseignements. « Il ne faut consulter les ora- B8, dit Epictète, que lorsque ni la raison, ni la conience ne parlent clairement'. I^a conscience réclame le nous soyons fidèles à notre caractère moral aussi en quand nous sommes seuls que quand nous sommes : présence de témoins^. Nul sophisme ne nousdis- «ise de cette fidélité; n'allons pas prétexter pour los liyrer en sécurité à notre ambition, qu'il nous Ht travailler au bien des autres; le bien des autres M notre moralité^. » Epictète recommande la chasté, le pardon des injures , Foubli de la yaine gloire ,
même une certaine humilité qui n'est pas sans alogie avec l'humilité chrétienne^. C'est ainsi qu'il t : « Celui qui m'injurie aurait le droit de m'adresser în d'autres outrages s'il me connaissait à fond '. Le ai sage ne blâme, ni ne loue personne; il ne se lint d'aucun homme, il ne parle jamais de lui comme 1 était quelque chose*. » Il est évident que le souffle
rénovation a passé sur Epictète, et que lui aussi pressenti en quelque mesure le christianisme; il
Enchiridium, c. XXXIX.— « Id., c. XL. — » Id., c. XXXI. — * Id,, SLVm. — »/rf., cXLIX.
^ 'Ouîéva ^^é^et, biiUvct èwaiveï, èuSéva [xéiiLçeTai, èu5èv xspl
^oi Xé^et, &ç 5vT0ç tivoç f^ hl&zoç Tt. c. LXXII.
t38 ÉPICTÈTB.
n'échappe pas cependant à Finflnence faneste du stoïcisme. Tant qn'il parie de nos deyoirs d'ane manitafe tonte générale nons sommes d*accord ayec loi, mais raccord cesse dès qn*il s'expliqne snr ce qu'il entend par devoir. Son grand principe est qne Thomme ne doit accorder de valeur qu'à ce qui eat vraiment à loi, c'està-dire à la raison; car ni les biens extérieurs, ni le corps ne sont vraiment à nous ' . Si nous nons persoidons de cette vérité, nous serons à Fabri de la soiffrance, car nous considérerons comme ne nous conee^ nant pas tous les revers, toutes les maladies et même h mort^. Nous arriverons ainsi à Tinsensibilité j!bÈ»phique. Comme il importe, avant tout, de ne pas nov laisser troubler par ce qui nous est étranger, nous se devons pas être émus par les peines ou les méchanc(^ du prochain ; il faut en prendre notre parti. Epictète range la femme et les enfants du philosophe au nombe des choses qui lui sont étrangères. On voit quelle dbtance sépare sa morale de celle du christianisme. C'est en définitive une morale dure et impuissante, une morale d'abstention. Son dernier mot est : 'Avéxou xat iicéx»'* Nous retrouverons la même imperfection dans la BWrale de Marc-Aurèle quand nous étudierons, dans Y\s^ toire du second siècle, le caractère de cet empereur vertueux et persécuteur.
Si les stoïciens, comme les épicuriens, se sont résignés sans peine à la ruine du paganisme gréco-romain; s*ik ont fait de cette résignation diversement comprise k
t "Àpov oi5v Tïjv 2x/.XiJiv (xxb icavrwv twv oôx e^' •îjijliv. C VÏÏ. « Id., c. Xn. — » Id,,c. LXXXI.