LA PERSONNE ET LŒUYRE DU RÉDEMPTEUR
son contact, frémissait d'nne joie snblbnè, car elle trouvait en lui la réalisation parfaite de son idéal. Quand il disait ces simples mots : « Venez à moi, tous tous qui êtes trayaillés et chargés, » il portait la lumière et la paix dans le fond des cœurs ^ par suite de cette correspondance intime entre sa personne et les besoins deTème. Il n'était pas une seule des nobles aspirations du cœur humain qui n* aboutit à lui. De là cet élan rapide vers lui, cette prompte obéissance à ses appels de la part de tous les hommes de bonne volonté, qui n'étaient infatués ni d'eux-mêmes, ni de leur gloire nationale. Le Christ n'eut pas besoin de démontrer ses droits à leur confiance. Il n'eut qu'à se montrer pour les voir tomber à ses pieds. Et sous quels traits augustes l'idéal chrétien n'est-il pas apparu sur le bois maudit et sanglant? Bien dans le monde n'est aus^i beau que ce spectacle d'indici-» blés souffi:ances et d'indicible humiliation! La vue de ce crucifié, couronné d'épines, abreuvé de fiel, raillé par ses bourreaux au moment même où il prie pour eux, est une révélation si haute, si inattendue, si inunense de l'amour, qu'il faut en détourner les yeux ou adorer. U suffit d'arrêter un regard pénétré sur cette croix pour être courbé devant elle, vaincu en même temps que convaincu. Et cette impression n'est pas une mystique extase qui n,e serait que le triomphe de l'imagination sur la raison alfiaiblie. Non, c'est une conviction raisonnée, mais qui s'appuie sur ces raisons du dedans, bien supérieures au raisonnement dialectique , parce qu'elles impliquent l'accord de l'être entier avec la vérité, et non pas seulement d* une de ses parties, je veux dire la partie
3U Lk mSONNE ET LHEl'\'U: DU REKHnEUR.
purement mtdkctnelle et logique. S^il est certain que rhumaaité est faite pour Jésus-Chnst, il n'j a rien d'étonnant qn'à sa simple apparition elle se prasterae à ses pieds, elle se saite apaiséeet satisfidte, tooles les lais do moins qu'elle ne se détanme pas inokntaiRmait de kii. Le dénoùment de sûsk kistoîre religieQse est à la craîx, mais c'est nn déiioùment qni a été Imgtemps préparé. B Fa été non-senlesient pour la race entière mais encare dans le coeur de chaque indiirida, où le dflîgt de Dieu a comme écrit nn Ancien Testament intérieur, oè dn nmns une œuyre lente de préparation a été povrsarrie, où, sur les débris de bien des idoles , Tautel du iKeu kicoiima s'est lentement éleré. Aussi, quand ce Ken incmmu, mais attendu, parait et ne rencontre pas d'opisiàtire résistance, il est acdamé soudain parce qu'il répend à tout le passé religieux de cette âme, comme il répondait, 3 y a dix-huit siècles, à tout le passé reMgieux de Thumanité. Yoilà pourquoi de toutes les apologies la plus puissante est celle qui con^ste à retracer la vie et la mort du Christ. Le récit évangélique le ressuscite en quelque sorte de nouveau pour nous , tant il nous le peint avec fidélité et naïveté. Il nous le montre après son enfance glorieuse et obscure à la fois, manifestant, dès ses premiers pas dans son ministère, cette élévation, ce calme, qui ne se puisent que dans un dévouement absolu . TJn instant entouré de la faveur populaire pour quelques miracles éclatants , qui reflètent son compatissant amour, il ne peut bientôt compter que sur un petit nombre de dis- ^les recrutés parmi les plus basses classes de la province la plus méprisée de la Judée. C'est pouf eux qu'il
LA.PERS^iNE ETL'dSKViŒ DU RÉDElrfÉbiâ;., 335
prodigue ses plus suUimes euseignemaiip^ les foules rabandounent du jour où il leur a révélé le côté aust^« de sa doctrine et où il s'est refusé M^pfiiXer leur patriotisme ambitieux. Aux principau;! de la nation, qui lui JEont une guerre tantôt sourde, tantôt ouverte, mais toujours inspirée par les plus coupables motifs , il oppose une énergie d'autant plus indomptable qu'elle est plus paisible. Une fois cependant il s'élève jusqu'à rindignation '^ véhémente; il foudroie l'hypocrisie des pharisiens, et» sur leur sépulcre blanchi, il écrit pour tous les temps la sentence des misérables qui exploitent la religion et spéçi^dent sur elle, marchands du temple qui ont pris Fa^utel lui-même pour la table de leur trafic. Du reste, soit qu'il lutte avec ses adversaires, soit qu'il annonce l'Evangile au peuple, soit qu'il explique ses paraboles à ses disciples, soit qu'il se retire au désert ou sur la moutagne, il est toujours le juste par excellence, le saint des saints, que le mal n'a pas même effleuré; il est l'amour divin personnifié. Dans la chambre haute, où Ton dirait que lui aussi, avant de mourir^ a voulu répandre son vase de parfums dans ces derniers discours où il a versé tout son cœur ; à Gethsémané, au prétoire comme dans les angoisses de la mort , il ne se dément pas un instant. Que dire à ceux qu'un tel récit n'a pas touchés, sinon qu'ils n'ont ni le sens de l'idéal, ni le sens de leur propre misère? Il ne s'agit pas ici d'argumenter, mais de se taire et d^adorer en contemplant ' .
1 Voir ies nombceuses Vies de Jésus publiées en AUemagne; oeUe de Néaader, i84&, traduction Goy, 1861; de Lange, S voL, 1844; Die Lehre von der Person Chtisti, de Gess, 1856 (voir l'analyse qu'en adonnée
ir'«
336 L^AÎOjIK ALLIAKCaS ABOUE ET ACXXtttn^ PAR J.-G.
II noas rojelë' maintenant à considérer qudiles nodifl- ^^ •' cations ont éti apportées par la venue de Jésus-Christ
aux institutions religieuses de Tancien monde.
Nous aYoùs fait remarquer combien ces instittations étaient liées à l'économie préparatoire. L'homme offre des sacrifices parce qu'il éprouve le besoin de la réconciliation avec Dieu sans la posséder encore. Il bâtit des temples, parce qu'il sent que la terre est maudite et souillée, tout en espérant que cette malédiction n'est pas sans retour. Il met à part des jours spéciaux pour le culte, parce qu'il croit que la race humaine n'est pas moins souillée que la terre, mais qu'elle n'est pas davantage vouée à une irrémédiable souillure. Enfin, il se fait représenter dans le sanctuaire par des prêtres, médiateurs imparfaits qui essayent de combler la distance entre la créature pécheresse et la Divinité , et qui séniblent prédire que cette distance disparaîtra plus tard. Toutes ces institutions ont été acceptées de Dieu et dég'agëes des éléments impurs qui les altéraient dans le paganisme. Elles se sont pleinement développées au sein de la théocratie juive, qui a été séparée de tous les autres peuples afin de constituer un sacerdoce national. Evidemment, l'accomplissement de la rédemption a dû apporter un changement radical dans cet ordre de choses. Les institutions, de la religion préparatoire ne sauraient côn-
M. Godet dans la Revue chrétienne, 1857-1858). Nous citerons encore l'admirable livre d'UQmann, sur la sainteté de Jésus-Christ, traduit en français par M. Théophile Bost (Paris, 1856) ; nos articles sur la divinité de Jésus-Christ (novembre et décembre 1856, dans la Revue chrétienne), et nos discours sur le Rédempteur (Pari$;1854 ; la S! édition en paraltn incessamment) .
LA DISTlNCnOIf GESSE ENTRE I£ PROFANE fiT isftâBRE. 337
Tenir à la religion définitive, préciséin0Mll^|ilM!€e qu^eUw étaient admirablement approprieras à la situation de rhnmanité avant Jésns-Glirist. . ;
Il est évident d'abord que, depuis la rédemption, la ligne de démarcation entre le peuple juif et les autres peuples devait s'effacer et disparaître. L'élection d'Israël n'avait d'autre destination que de réserver un coin de»^ terre au monothéisme, afin d'y placer le berceau du Messie. L'universalisme, qui n'avait cessé de planer au-dessus du judaïsme, comme une promesse glorieuse, devait voir s'abaisser devant lui toutes les barrières du jour où le salut de l'humanité aurait été accompli sur la croix. Tous les privilèges disparaissaient dans la grandeur et la généralité du pardon accordé. Le San* veur n'avait pas simplement représenté les Juifs; il s'était nommé le Fils de l'Homme, le second Adam, et il appelait à lui, sans distinction, tous les enfants delà race perdue qu'il avait rachetée.
Depuis que son sang avait coulé au Calvaire, la terre, purifiée par lui, était relevée de l'anathème qui l'avait frappée. Le temple de Jérusalem n'était plus le sanctuaire unique du Dieu saint. La vie humaine était tout entière reconquise pour Dieu; elle s'élevait, pour le croyant, à la dignité d'un culte permanent. La distihc^ tion entre le profane et le sacré était abolie; Il n'y avait plus que la distinction entre le bien et le mal, distinction qui implique que l'on pratique toujours le premier et que l'on évite toujours le second. Enfin, la distance entre le ciel et la terre était comblée; un
seur médiateur remplaçait tous les autres. Une seule I 22
338 ' LA LOI NOUVELLE LOI DE Lll^RTË.
ofniBdc y QQ sevl sacrifice était proclamé acceptable et suffisant. Le nonyean people de Dien était tout entier an peuple de rois et de sacrificateurs, appdé à s^immoler kii-mème et à ratifier par cette immolation spkitnelle et volontaire le sacrifice rédempteur. Ajoutoas qne le dur régime de la loi était Clément abrogé; rônpnlsion féconde de Famonr remplaçait la terreur. Aux commandements multiples succédait le commandement ancien et nouveau, celui de la charité, du sacrifice complet de soi-même, commandement toutpuissant qui donnait ce qu'il ordonnait, parce qu-il communiquait au cœur une vertu divine. Le rituel compliqué était abrogé ; la loi cérémonielle tombait; la Im mosaïque, dans sa partie la plus élevée, était modUiée, agrandie, spiritualisée. La rédemption avait rapproché rhomme de Dieu; elle avait rendu possible la communion avec lui : aussi Fautorité divine, sans être diminuée, devait changer de caractère, perdre ce qu'elle avait d'extérieur, de légal , pour devenir plus spirituelle, plus intérieure, substituant Tamonr et la persuasion à la contrainte et le joug léger au joug de fer. Une sanction redoutable était pourtant laissée à cette loi renouvelée, loi de liberté et d'amour : tout ce qui était en faveur du chrétien devait se retourner contre celui qui méprisait un si grand salut. Sa condamnation se mesurait au prix des biens ofierts à F homme en Jésus-Christ. On le voit, c'était bien une nouvelle alliance qu'il était venu fonder. On le nie parfois, sous prétexte qu'il n'a pas formellement abrogé Taneienne économie et qu'il s'est soumis à toutes les observances légales. Mais
tfàSOÊBtnSR ALUANŒ HIGS FORMEI^^CaKMT lOMSE. 339
c'est &aidier la fii^ure de la réforme fpa.% a youla opérer. U a employé des moyens oMilormes an bat qu'il poursuivait : ce but, c'était raffrancfaissemeuÉ du joug de la Idu II n'a pas voulu que Taffranchissement luimême eût nu caractère légal. Voilà pourquoi il ne Fa pas proclamé soleunellemeM fious la fe^rme d'un décret. Il Ta inspiré bien plus qu'institué. Il l'a préparé daaè les cœurs, ce qui valait mieux q«e de l'ordonner. D'ailleurs, arv^aat l'achèvement de Bon œuvre, l'abrogation de l'ancienne alliance eut été prématurée; cette abrogation décoolait 4e la rédemption jcomme une conséquence découle de s^ primdpe. Il lui safBsait de poser le principe; il«avait que la conséquence 7 était implicitemesit renfermée et qu'elle s'en dégagerait à son heure.
Il a voulu que le vin nouveau fut r^andu dans des vaisseaux renouvelés; de là cette éducation lente ii laquelle il a soumis ses disciples et qui devait être complétée par les leçons de Texpérience. Il leur a fait prévoir, par des paroles significatives comme celles prononcées dans l'entretien avec la femme de Sichem , les transformations qui seraient apportées à l'ancienne économie. Hais il ne leur a rien ioqposé; il était trop puissant sur les âmes pour vouloir les violenter. Les coups d'autorité , dans le monde moral, sont des marques de faiblesse; on ne recourt au despotisme religieux que quand on désespère de régner par la persuasion. Ce despotisme était utile sous l'ancienne alliance ; jBOus la nouvelle, il ne serait plus qu'un anachronisme, et ce que cdle-ei semble perdre esï autorité extérieure et légale, elle le gagne en vraie puissance, &à 4omi*
340 LE CaORISTIAinSIIE EK FACE DES ANCIENNES RELIGIONS.
nation snr les esprits et les cœurs. On ne saurait trop admirer la manière dont Jésus Christ a ménagé la transition d'une économie à l'autre, n n'a aboli TAncien Testament, comme Néander Ta si bien dit, qu'en l'accomplissant, c'est-à-dire en réalisant pleinement le désir du salut qui était manifesté dans ses institutions les plus caractéristiques.
11 ne faut pas croire, du reste, que la religion définitiTe qui substituait la liberté à la contrainte , autorisât le désordre et l'anarchie religieuse au moindre degré. La théocratie était abolie; rindiyidu retrouTait tous ses di'oits ; il était mis en contact personnel ayec Dieu, mais il n'était pas laissé à l'isolement. Une société nouTelle était fondée sous le nom d'Eglise ; elle ayait pour lien l'amour et la foi et se recrutait dans tous les peuples et dans tous les rangs. C'était le peuple de franche tolonté, l'humanité nouvelle, la société normale où l'on n'entre pas par la naissance ou par un signe purement extérieur, mais par la nouvelle naissance , c'est-à-dire par l'adhésion du cœur et de la conscience. Cette société est libre de se constituer à son gré et d'organiser son gouvernement, pourvu qu'elle ne retourne ni au sacerdoce ni à la hiérarchie. Elle pourra, plus tard, désigner des jours et des lieux pour le cnlte, à la condition qu'elle ne ressuscitera ni la fête juive, ni le sanctuaire. Le problème à résoudre sera de créer ces diverses insUtutioBS qui lui sont nécessaires, sans descendre de la spiritualité où elle doit demeurer, sans révenir de la nouvelle alliance à l'ancienne, du christianisme au judaïsme.
DANGER D'UNE DOUBLE RËACnON. 34i
Yoilà en effet le grand péril de la religion nouvelle, c'est d'échapper non pas tant à Tinimitié qn'à Fattrait funeste des religions qui Tout précédée et qui subsis^ tent à côté d'elle. Nous pouvons à la fin de cette introduction mesurer la portée de ce danger. Nous connaissons maintenant le paganisme et le judaïsme, réconciliés comme Hérode et Pilate, pour faire la guerre à Jésus-Christ et pour étouffer TEglise dans son berceau. D'un côté comme de l'autre l'opposition entre Dieu et l'homme est maintenue. Elle l'est dans le paganisme sous la forme du dualisme, qui triomphe décidément de l'humanisme grec après que celui-ci a rempli sa mission. L'élément humain, la matière, la créa* ture, en tant que créature, le fini en un mot est considéré comme le mal en soi. Il n'y a de rédemption possible que par l'anéantissement du fini, obtenu au moyen de l'extase et des pratiques de l'ascétisme. Le christianisme renverse le principe premier de ce dualisme par la doctrine de la création et la notion morale du mal.
Dans le judaïsme, l'opposition entre l'homme et Dieu n'était pas fondée sur cette théosophie panthéiste, mais bien sur le dogme de la déchéance. Il avait donc sa raison d'être et sa parfaite légitimité jusqu'au jour où la rédemption fut accomplie. Dès ce jour il devait s'effacer devant le christianisme, car le Rédempteur a fait disparaître toute opposition entre l'homme et Dieu. Mais ni le paganisme, ni le judaïsme, du mmns dans la majorité de leurs représentants, n'étaient disposés à se retirer devant la religion dont ils avaient pourtant
aA» DÉNGca wmt double meactbssl
pvéparé raYénement. Ils: dlaient essayer de la oombaltre par les attaques i^iokBteft et par ks mmées perfièrn Après ane pvemîère bafaiUe perdue, celte des hérésies juda&antes et gVNStiqiies, ils d&vaîeBt essayer d!eiL gagner une seconde et d'introduire à la lots dans TEg^ise Tascétisme oriental et le sacerdbee jndaupj^ aitee ses sacrifices et sa hiérardile. Tontefois, cette tîc* tûîre ne devait être 91e partielle; les principes imraortris da cluistianiame ne praraient être étosffés. Bien qpe j^bis on moins compronûs par de âbehenses alliances^ ib portèrent encore des traits précieux po«r le monde, en attendant qu'ils fassent de nonreatt dégagées en partie de ces influences étrangères et fiitales. L'histoire des trois premiers siècles est précisément Tlnstoire de cette Inlte entre le duristianifflne et les puissances qui lui sont hostfles. No«s la yerrons se poursurrre de sphère en sphère, depuis la sphère agitée du monde extérieur où la persécution sanglante essaye d'arrêter Télan des missions chrétiennes, jusqu'au domaine plus paisible en apparence de la théologie. Nous n'oublierons pas les changements introduits dans la constitution et le culte de TEglise, ni les modifications apportées à la Yie chré* tienne.
Les missions chrétiennes et les persécutions , les hérésies et le déyeloppement du dogme , Torganisatiou ecclésiastiqne et le caractère de la piété pendant les trois premiers siècles , tel est donc le Taste sujet que nous abordons. Le christianisme est la religion de l'indÎTidualitê en même temps que celle de la sainteté. Aussi nous attacherons-nous k mettre en lumière ta noble