PÉRIODES DE L'AGE APOSTOLIQUE
Nous partagerons son histoire en trois périodes ; chacune est désignée par le nom de F apôtre qui y exerce une influence prépondérante : nous ayons ainsi la période de saintPierre, celle de saint Paul et celle de saint Jean. Dans la première, l'élément divin prédomine d'une manière presque exclusive; Télément humain est effacé et réduit à une sorte de passivité. C'est la période du surnaturel pur ; elle suit la première effusion du Saint-Esprit, et précède les grands débats intérieurs de T Eglise. Dans la seconde et la troisième, l'élément humain est plus apparent, quoique toujours dominé et épuré par l'élément divin ; de grandes questions se posent et s'agitent, l'Eglise s'organise, la doctrine se précise, et si les miracles sont encore nombreux ils se prodig^ient moins qu'aux commencements de l'Eglise. Bien loin qu'il y ait dans ce dernier fait quelque infériorité pour la dernière période du siècle apostoUque, nous y voyons une supériorité réelle. En effet, quand Télément sur* naturel est tellement mêlé à la nature humaine qu'il l'anime comme l'àme anime le corps, on peut dire que l'union entre Dieu et l'homme est pleinement réalisée, et c'est là le résultat le plus glorieux de la rédemption.
S I. — Fondation définitive de l'Eglise le jour de la ^ Pentecôte. — Sa première mission et sa première pet-
sëeution.
Cinquante jours après la résurrection de Jésus-tibrist, tandis qu'on c^ébrait à Jérusalem la fête de la Pentecôte
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qui était la fête de la clôture des moissons \ le Saint-Esprit descendit sur les apôtres et les disciples, réunil» au nombre de cent vingt dans une chambre haute. Quelques représentants de la tendance sacerdotale , toujours dis* posée à enfermer T esprit de Dieu dans ses sanctuaires,
ont prétendu que ce lieu consacré par un si grand sou* Tenir faisait partie des vastes dépendances du temple de Jérusalem^. Mais c'est une hypothèse entièrement gratuite, dont le texte ne porte pas trace. Le Saint-Esprit souffle où il veut ; il ne se laisse enchaîner par aucune institution religieuse. Le miracle de la Pentecôte inaugurait d'ailleurs F ère glorieuse, annoncée par Jésus-Chris^ où Tadoration ne serait plus liée à des édifices consacrés, et où la terre entière redeviendrait le temple de Dieu. Il faut distinguer dans ce miracle le fait religieux des cir^ constances qui l'entourent et des symboles qui le figurent. Le vent impétueux, les langues « connue de feu » cpii descendent sur les apôtres, sont des types sublimes du miracle intérieur; le vent symbolise l'action invisible et la liberté souveraine de l'Esprit divin ' ; le feu sa vertu purifiante ^ ; et la forme sous laquelle ce feu apparut rappelle le mode principal de son action dans le monde moral. La grâce en effet est, comme on l'a très bien dit, une divine éloquence qui persuade la liberté humaine. La parole est l'intermédiaire le plus noble entre le Créateur et la créature , comme entre les créatures elles^
1 La Pentecôte était désignée, du temps de Josôphe, comme la fête dli grand rassemblement {Ant,,UÎ, 10^ 6). D'après la tradition juive, la PeiH tecôte était l'anniversaire de la promulgation de la loi judaïque.
* Thiersch, Die Kirche in apostoliscken Zeitalter, p. 66.
«Jean m, 8. — ^Esaïe VI, 6.
354 HftACXE HE LA FEKIZOnS.
nênes: c'est par eUe que l'EinuigOe doit comlMittre et mncre. 'Xaas admettons pleinemeHt le caractère merveilleia de la scène qoi se passa dans la chandire hante de Jémsal^n. Le INen son^erain qui domine dans le monde de la nature» comme dans le monde de Fespift et de la grftce, a certes le droit d*empranter an premier des symboles ellectifs pour peindre aux yenx les grands événements du second. « H fiait dn yent ses anges, et des flammes défenses ministres*.» Toutefois il fsnt se Mter de remonter dn signe à la chose signifiée . Ici comme toajoors, le mirade essentiel appartient an monde moral et ômaible. Il s'accomplit dans le ccenr des disciples qui, selcm le témoignage de THistoire sacrée, « forent tons remidis dn Saint-Esprit*. > Us rayaient déjà reçu dans
une certaine mesure, mais ils n'en furent entièrement
pénétrés qu'alors. Toutes les barrières entre le ciel et h ferre étaient abaissées; Dieu tout entier pouvait remplir Tâme humaine ; le Saint-Esprit le faisait habiter désormais dans ce sanctuaire vivant, et la promesse du retour spirituel du Christ était pleinement réalisée. Jusqu'alors on aurait pu comparer la jeune Eglise à un navire, prêt au départ, dont la voile est tendue au vent. Le souffle d'en haut est maintenant descendu sur lui; ce n'est plus une masse inerte, c'est un corps animé; il va voler sur les mers, et, qu'elles soient calmes ou orageuses, il avancera toujours vers le but qui lui est assigné. Cette première effusion de TEsprit de Dieu ne fut point «■clusivement réservée aux apôtres, car l'écrivain sacré
* Hébreux 1, 7. — « Actes H, 4.
MifiA€L£ DE LA P£NT£XX)T£. 35^
déclare que tous xîeux qui étaieut dans la cbambre haute eu fureut i^mplk. Ce ue fiit pas uon plus uoe simple iUumiuatioii de TiulelligeuDe; le Saiut-rE^^t fut tout d'abord répandu dans le cœur des premiers chrétiens; il pénétra au centre même de leur vie religieuse et morale pour s'assimiler, Tune après Tautape^ toutes leurs facultés. Mais cette assimilatioH ne se réalisa pas tout d'un coup. Os n'acquirent pas en 4U1 rapide instant la toute-science; ce qu'ils savaient déjà fut vivifié en attendant que l'Esprit enrichit leur pensée jour à jour et les « conduisit dans toute Jka vérité V. »
U marqua sa présence au milieu d'eux par un miracle
plus extraordinaire que ceux qui l'avaient précédé. Les disciples se mirent à parler « en langues étrangères. »> Ce prodige^ qui s'est reproduit plusieurs fois avec oer- 4aines modifications dans le siècle apostolique , était eu harmonie avec le caractère essentiel de cette période que nous, avons nommée la période du surnaturel fmr. L'élément divin^ à son premier contact avec TéléiiMaftt humain, semble l'effacer et l'écraser. L'ËSrpnH de Dieuir en descendant du ciel, trouve dans la parole humaûie un vase trop étroit pour le contenir. Les lormes ordinaires du langage sont brisées ; un langage qui est en dehors de toutes les formes connues se substitue à la parole ordinaire. C'est le langage brâlant et mystérieux de l'extase. Nous y reconnaissons ces langues étrangères^ dont il e^t fait mention dans les Eglises du premier
» Jean XVI, 13.
356 MIRACUS DE LA PENTEGOTE.
siècle. Parler les langues étrangères, c'était parler cette langae ineffable qui ne ressemble à aucune autre. Le miracle de la Pentecôte eut un caractère spécial qni le distingue des miracles analogues ; c'est que les disciples furent compris de tous ceux qui accoururent & la première nouYelle du prodige accompli dans la chambre haute. T aYaitJl dans ce langage exceptionnel une puissance extraordinaire allant de TAme k F&me et triomphant des diversités d'idiomes, ou bien ces Juife qui étaient Tenus à Jérusalem de tous les points du monde y retrouyaient-ils leurs dialectes multiples? Le problème est insoluble. Il est certain toutefois que le miracle, du moins sous cette forme particulière, n'eut rien de permanent. Irénée et Tertnllien ont prétendu à tort que les premiers chrétiens avaient conserré l'usage du don des langues et s'en étaient servi pour porter l'Evangile aux diverses nations du monde ^ Le style des écrivains sacrés montre clairement qu'ils ont appris la langue grecque et qu'ils ne la possèdent pas de droit divin et par inspiration, car ils l'écrivent sans correction, en la surchargeant de locutions hébraïques. On sait aussi que Pierre, à Rome, avait un interprète *. Saint Paul semble n'avoir pas compris la langue des habitants de Lystre et de Derbe, qui voulaient lui sacrifier comme à un dieu ^ .
Le miracle de la Pentecôte annonçait prophétique-
* lréaée,i4dv. ?ueres,,h\. Y, c. VI.— Tertullien, Contra Marc, liv. V, c. VIIl.
« D'après le témoignage de Pappias dans Eusèbe, liv. VU, ch. XXXIX. » Actes XIY, 11-14.
MIRACXE DE LA PENTECOTE. 357
meut les temps heureux où toutes le^ diversités créées par le mal disparaitraieut daus Fuuité de Tamour. Cette prophétie ne se réalise-t-elle pas tous les jours par la conquête successive des diverses langues humaines que le christianisme s*assimile tour à tour pour leur faire exprimer ses immortelles vérités? « L'humilité de TEglise , a dit éloquemment Bède le Yénérable, reforme Funité du langage brisée jadis par Torgueil * . »
On sait avec quel succès Pierre répondit aux railleries des quelques Juifs incrédules qui s'étaient mêlés à la foule des assistants. Trois mille personnes furent gagnées à rSglise par cette première prédication apostolique. Ce rapide accroissement devait amener bientôt une rupture ouverte entre la jeune Eglise et le JU'^ daïsme. Ce fut le parti sadducéen qui prit l'initiative de la persécution. On a prétendu qu'il était peu probable que les pharisiens, qui s'étaient montrés les ennemis les plus acharnés de Jésus-Christ , se fussent laissé devancer par leurs rivaux^. Mais il ne faut pas. ouUier qu'à cette époque l'Eglise n'avait pas encore compris toutes les conséquences de la doctrine de Jésus-Christ. Elle n'avait pas rompu le lien extérieur qui l'unissait au judaïsme. Le point sur lequel elle insistait le plus était la résurrection des morts ; or, ce dogme était tout particulièrement odieux aux sadducéens. Anne et Caïphe, qui présidaient le conseil devant lequel comparurent
1 «Unitatem linguarum quam superbia Babylonis disperserai humiHtas Ecclesise recolligit.» (Voir, sur le miracle de la Pentecôte^ la note D^ à la fin du volume.)
> Daur, Paulusj p. 34, ^5.