CHAPITRE II
nusmèRS luttb i]itjriburb bt pREBnàiuE bxtension db l'bglisb
BN DBHORS DB JBRUSALEH.
S I. — Les sept diacres de VEglise de Jérusalem. —
Etienne.
L'Eglise ne pouvait toujours rester sur les hauteurs sereines où TEsprit de Dieu Tayait portée de prime abord. U fallait qu'elle s'assimilAt laborieusement la yérité dont elle était dépositaire, qu'elle en tirât toutes les conséquences et qu'elle arriy&t en quelque sorte à sa majorité morale par l'affranchissement des liens du judaïsme. Mais ces liens ne devaient pas se rompre sans déchirements 9 ils tenaient à des préjugés invétérés qui ne cédèrent qu'après une vive résistance. La discussion soulevée entre les Juifs hébreux et les Juifs hellénistes est un signe avant-coureur de l'orage qui allait bientôt éclater.
La charité chrétienne s'était organisée spontanément de la manière la plus admirable au sein de la jeune Eglise. Dans la première ferveur du zèle il avait été pourvu à tous les besoins des membres indigents. Ce ne fut que plus tard que certaines susceptibilités s'éveil-
382 PREMIER DÉBAT DANS L'ÉGLîSE
lèrent à Toccasion de la distribation des aamônes. L*£- ^se s'était constitaée à Tépoque d'une grande fête, qni avait rassemblé à Jémsalem use multitude de Juife yenus de Tétranger. Elle ayait recruté parmi eux de nombreux adhérents. Ces Juifs étaient désignés sons le nom ^hellénistes, parce qu'ils parlaient la langue grecque. Ils avaient subi dans une certaine mesure Finfluence de l'étranger. C'était dans leurs rangs que l'Eglise comptait le plus grand nombre de prosélytes. Les Juifs d'origine hébraïque, dontl'orgueil national était surexcité outre mesure par le pharisaîsme, méprisaient les Juifs hellénistes. Ils les regardaient comme au-dessous d'eux sous prétexte qu'ils frayaient avec les païens; ils les eussent volontiers considérés comme TaTant-garde du paganisme. Ces préjugés firent invasion dans FEg&e, et léfs veuves hébraïques eurent la part la plus large dans les aumônes, tandis que les neuves hellëiiistes étaient négligées. Les Juifs d'origine étrangère se plaignirent vivement de cette injustice. Ainsi se posait dans l'enceinte même du judaïsme la grande question qui devait soulever tant de débats dans le premier siècle. D s'agissait de décider dès lors si les différences de nationalités étaient abrogées par le christianisme, si la relîgion nouvelle devait continuer la tradition juive ou rompre avec elle. Les apôtres n'engagèrent pas une iBscussion théorique ; ils n'en auraient pas été capaMes alors. Ils pourvurent, par l'institution d'une nouvelle charge, à ce qu'il n'y eût plus d'inégalité dans la répartition des secours.
Jusqu'alors il n'y avait eu d'autre charge dans F Eglise
LE t>lA6(mA^ PIlIIflTIF. 383
que Tapostolat ; la nominatioii des sept diaeres àà Jétusalétt* ftit le premier rouage noQ^eaii introdhôt doBS ee méeamsme si simple. Ce ctiacdnat primitif doit être* diitiegné de ceftti qni fut établi {dtid tannl d-nae manière déflûitiTe. Plus on se rapproche des araiBién-r céments de TEglise, plus les charges ecclésiastiques ont un caractère indéterminé. Elles ne sont pas nettement définies et ne se renferment pas dans des limites étroites. La dÎTisîon dn tratail n'est pan^ encore réalisée. Les sept* diacres choisis potir présider aux aumdnes' se sont tons signalés par leur zèle missionnaire, et Ton d'enx & même nn moment effacé les apôtres. Il n^y a donc nulle trace dehiérarchie ; chacun parle et agit selon que l'Esprit rinspve. Il n*en sera plus de même quand Torganis»^ tion ecdôsiastique se sera complétée et fixée; on ne ponrro plus alors confondre les charges diverses, nno ligne de démarcation sera tracée entre elles ^.
Llnstiti^on du diaconat primitif démontre combien tout est libre et spontané dans TEglise apostolique. Q n'en est pas des charges qu'elle înstHue comme des or-* doimances mosaïques ; rien ne ressemble moins à une promulgation solennelle. Elles surgissent des oircon^^ stances à mesure que de nouyeanx besoins se manifestent; TEglise accommode son organisme, qui a autant de souplesse que de simplicité, aux exigences diverses
A Yitringa {De Synag. veUre^ lib. ni,.p«n k, clSt) établît parfaitement la différence entre les sept diacres de Jërnsalfifaet les diacres d(»^ parle saint Paul. Il rappelle d'abord que le nom d& diacres n*est pas donné aux premiers. Il montre ensuite que tandis que ceiut-oi avaidnt pour, mission spéciale de mqaMf aux aurnôoM, cet. office n'est poioit mentionné par saint Paul déin» les attn&iiliotts des diacres de son ten^pn. Enfin^ il se fonde sur Topinion de Chrysostome (Homélie XI V^ in Aet^U, %)»
3d4 LE DUGMAT Pg]||DTIF.
de sa situation sans jamais rien concéder à rerrenr et au mal. n est évident que si cette première diaige ecclésiastique émane de Tapostolat et s*en détache comme uu rameau du tronc qoi Ta porté, elle n'est pas imposée par les apôtres à FEglise ni conférée par voie de transmission sacramentelle. Les sept diaores n'ont pas éU désignés par les apôtres, mais ils ont été ékis par BisfM)mblée entière. L'imposition des mains qni leœr est donnée ne ressemble en rien à une consécration sacerdotale. C'est le signe de leur entrée en charge, aci^ompagnée d'une prière solenndle \ Prétendre, .comme les représentants des idées hiérarchiques, que les diacres ont été élus par l'assemblée, au lieu d'être directement choisis par les apôtres, par la raison que leur chaîne était essentiellement temporelle et administratiye ', c'est méconnaitre le rôle qu'ils ont joué dans la primitiTe Eglise ; c'est rabaisser leur fonction, qui était remplie à l'origine par les apôtres eux-mêmes ; c'est oublier enfin que toutes les charges émanaient sans exception dt Félection, ainsi que nous l'établirons plus tard.
Les sept hommes choisis pour présider aux taUes
'étaient pour la plupart des Juifs hellénistes, comme on
peut l'inférer de leurs noms. Nous voyons même parmi
eux un prosélyte nommé Nicolas'. On doit conclure de
1 Actes YI^ 5. Nous traiterons plus tard la question de Timpositioii des mains dans TEglise primitive.
« Tiersch. Die Kirche im apostolisch. Zeitalter, p. 78.
' Les Pères du troisième siècle en font le fauteur de l'hérésie des nicolaïtes (Irénée^ Contr, Hœres. y II, c. xxvn; ^pïph., Ikeres,, §27). Nous discuterons cette opinion quand nous étudierons les hérésies de TEgrlisc primitive.
ETIENNE PRECURSEUR DE SiiNT PAUL. 385
son élection que. la tendance libérale ayatt déjà acquis de Tascendant et que TEglise primitiTe n*ètait pas tellement asservie aux préjugés juifs qu'on a voulu le faine croire. L'homme le plus remarquable parmi les sept diacres est incontestablement Etienne. L'historien sacré est sobre de détails sur sa personne, mais les quelques traits épars dans son récit suffisent pour esquisser Tune des fignres les plus belles et les plus nobles de l'antiquité chrétienne. Etienne nous apparaît comme un bornai d'ujie nature ardente et énergique, trempé pour la lutte, plein du feu d'une conviction enthousiaste. Son espiit est remarquable par la largeur, il a été le premier chrétien affranchi des idées judaïques. On sent que l'amour de la vérité le consume ; il est prêt à lui faire tous les sacrifices, et tout d'abord celui de sa vie. Bien ne prouve mieux que sa mort l'amour désintéressé qu'il lui porte ; car, semblable à son Maître, de la même bouche qui a fulminé l'anathème contre l'hypocrisie et le formalisme, il pardonne à ses bourreaux, réservant son saint courroux pour le péché et gardant sa compassion pour le pécheur. Etienne est un témoin idéal de la vérité ; aussi a-t-il été le premier des martyrsl II fut le précurseur de saint Paul, car il posa les principes que le grand apôtre devait formuler et déf^idre victorieusement. Comment en douter quand on pèse les termes de l'accusation intentée contre lui? «Nous T avons entendu, disent les &UX témoins, blasphémer contre Moïse et contre Dieu. Cet homme ne cesse de parler contre lé lieu saint et contre la loi. Nous lui avons entendu dire que Jésus de
Nazareth détruira ce lieu étranger! les ordonnanoes i 25
MC * ACCU9i^I0K D'ETIENNE.
^p» Moise Bons a éonnées *. » Eirideiiiraent, la pensée d*Etiemie est présentée sons on fsnix jour; <» le calomnie quand on Faceiise d^avoir blasphémé contre Sofee «t surtout contre Dieu, et d'aToir annoncé la dèstmc' tion du temple par Jésus-Christ et ses disciples, Ifois il est facile de discerner la part de vérité dans ces mensonges. Etonne a sans doute insisté dans sa pcrfémiqne contre tes Juifs formalistes sur le caractère transitœre 4t Tancienne alliance. Il aura commenté les ^Kscours par lesquels le Maître avait fait entendre que la loi mosaïque était h la fois accomplie et abolie par Im. II aura rappelé ses déclaration» sur le culte en esprit et en vérité, qui n'a plus besoin de sanctoairea, et il a»ra proclamé le remplacement de Tancien ordre de choses par un ordre nouveau et définitif. Cest là son crime aux yeux des Juifs, c'est là aussi qu'est la grandeur de sa mission. Sa défense devant le sanhédrin suiBrait à eBe seule pour montrer à quelle hauteur l'Esprit de Dieu r avait porté.
Au premier abord, l'apologie d'Etienne semble prise de trop haut et de trop loin ^. On ne comprend pas immédiatement quel motif le pousse à retracer avec tant de détail l'histoire du peuple juif* Tout s'explique dès que Ton a reconnu qu'Etienne, dans cette circonstance comme dans toutes les autres, s'oublie lui-mên^ et ne pense qu'à la vérité dont il est l'orgaûe. Il ne s'agit pas pour lui d'être acquitté, mais uniquement de bien défendre ses principes. Il ne se soucie pas de kd-mème ;
A JUtn Vf, 13^ 14. -«« BmrfFùmiusfAM^i.
DrsœURS D'ETIENNE. ' Wî
la cause de Jésafi^Clinst le préoociipe seule. A oe point de Yue^ rien n'est pins admirable que «on discomni. On Fa aoeusé deUaspiiémer oouire Heise'et centre tes instir tuftionseties révélations de ranoienne alliance. HproiiTe que le Masphëme et Timpiété ne sont pas de sofroèkéf mais du côté de ses adversaires , dignes héritiers du peuple rebelle, qui dans toutes les époques de son là»toire a opposé un cœur dur et opiniâtre à Tinfatigableamour de Dieu.
Etienne établit sa thèse en traçant un large taMean historique dans lequel il met constamment en paralMle la bonté de Bieu et F ingratitude du peuple juif. On setft qu'ail a toujours en Tue la dernière et suprême masifestation de cette ingratitude, et qu'il donne sans «esse à Itiistoire un sens symbolique et prophétique, il rap* pelle d'abord les origines de la nation et toutes les ppomesses qui reposèrent sur son berceau, toutes les bénédscûons et toutes les délivrances qui lin furent accordées dans la personne d'Abraham. Ce récit montre d'une part combien Etienne a été calomnié «n étant acràsé de blasphémer contre le Dieu de ses pères, et de Vautre il fait ressortir Tendurcissement coupable d'un peuple si rièbement béni. La portion la plus considérabSe du discours est consacrée à l'histoire de Moïse. C'est qu^en effet le contraste entre la bonté de Dieu et l'incrédidité du peuple élu, ne s'est jamais présenté avec des caractères plus tranchés qu'à cette époque. Ce Moïse choisi pour être le ttbérateur d'Israël, sauvé miracoleusement par Dieu et visiblement préparé pour cette mission, est repoussé par les siens à sa première tentative et
388 DISCOURS DIÉTIENME.
les secoarir^ n reçoit le même accueil quand il reirient du désert t où Dieu Ta formé à sa grande tâche'. H trouTe la même incrédulité après les miracles de la délivrance, et à r heure même où il parle avec Dieu sur la montagne , le peuple se livre à Tidolâtrie la plus détestable* Qui ne Yoit que Moïse est présenté par Etienne ccmune un type du Messie? Pour que ses auditeurs ne puissent s'y tromper, il l'appelle rédempteur ^^ et il jette brusquement au milieu de son récit, comme pour Téclairer tout entier, la prophétie du Deutéronome sur « le prophète semblable à Moïse qui d(Mt être suscité par le Seigneur *^ » Etienne a transformé par là son apologie en véhémente accusation. Il a établi que si Moïse a été blasphémé, ce n'est pas par lui , mais bien par les aneé« très de ses accusateurs, et par ses accusateurs eux-mêmeà qui ont traité Jésus-Christ comme leurs pères avaient traité son précurseur. Etienne résume en quelques mots la dernière période de Thistoirede sa nation. Il rappelle rérection du temple, sans la condamner, comme on Fa prétendu ; il y voit, au contraire, une preuve éclatante de la grâce de Dieu envers la famille de David ^ . Il com^ bat uniquement le grossier matérialisme qui a fait de ce temple Tidole nationale ; il se borne à rappeler que le Dieu très saint ne s'enferme pas dans une maison bâtie par la main des hommes. L'histoire des prophètes lui fournit de nouvelles preuves de l'incrédulité de son peuple. Ces précurseurs du Christ ont été traités comme lui. Il semble qu'à cette pensée l'indignation longtemps
lui. 11 semme qu a cette pensée l inoignation J
« Actes VII, 20, 21. — a Id,, 29-35.— » AuTfWT-^v, » là., 85. — • W., 46-50.
Id., 35. —