DOCTRINE DE SIMON LE MAGICIEN
passer pour Dieu * . » Il avait avec lui uue femme perdue de mœuris, nommée Hélène, qu'il avait trouvée à Tyr et à laquelle il faisait jouer un rôle glorieux dans son système^. Quant à ce système, si Ton peut donner ce nom à un mélange confus d'idées disparates, il faut distinguer entre sa forme primitive et les modifications qu'il subit depuis le moment où Simon eut connaissance du christianisme. Toutefois, comme ces modifications ne portèrent sur aucun principe essentiel, nous sommes en droit de chercher sa pensée première dans l'exposition assez complète de ses doctrines que renferment les Fhilosophoumena d'Hippolyte. Nous y trouvons de prédeux fragments d'un livre composé sinon par Simon, an moins par ses disciples immédiats^. Saint Luc nous apprend que Simon était proclamé par ses adhérents la grande puissance de Dieu*. Le livre mis sous soû nom nous donne le sens exact de ces mots. Simon admettait un premier principe €aché, invisible, dont le monde est l'éternelle manifestation^. Ce principe premier se dédouble en se manifestant ; il se révèle d'abord comme principe actif spirituel, puis comme principe passif et récep-
p. ICI. Gomp. avec Justin Martyr, Apologia, p. 69, et Irénée, liv. I, c. 23. Nous voyons, par le témoignage des Pères, qu'on ne saurait confondre Simon de Gitla avec Simon de Chypre, également magicien, dont parle Josèphe. [Antiq. XX, c. vu, 2.)
> Philosoph., 174.
' Bunsen (Hippolytus, tom. 1, 43) établit l'aulhenticité de ces fragments, que l'on trouve dans les Philosophoumena, p. 1(53.
* OStoç Ict'.v il c6va[;/.ç tou Osoîj ^ xaXcufJLsvYj ^t^ôlKt^. Actes VII, 10.
DOCTHiNE DE SIMON LE MAGIUEN. 397
tif. Le dualisme est ainsi d'emUée nettement fonnulé ^ Le principe réceptif on passif se dégrside de plus en plus et finit par se matérialiser tout à fait; k courtisane Hélène en était la personnification. Simon le Magicien avait pour mission d'opérer sa délivrance, qui devait étr€ celle de tous les hommes. Il prétendait en effet représenta le principe actif et spirituel, et incarner par là môme la grande puissance de Dieu. Cette esquisse de sa doctrine sufiSt ppur le notoment. Nous Tétudierons plus tard sous la forme nouvelle et complexe qu'elle revêtit, vlofs que par son mélange avec les idées chrétiennes elle se constitua en hérésie ^. Nous en savons assez pour j
* Auo eial zapa^uaBs; tûv SXwv afdivwv aicb jj^iaç pt^r^; f^iiç èort cuvajxtç, <TtY^, àôpoL-zoq ay.aTaXyj'rroç wv tj [Lia, çaïveTat ovwOev, tJt'.ç ècTt jasy^Xy) BuvaiJi.i<;, àpct;v. 'H Bè STépa, iTzhoix [LS^^kq
^[k&i(l. Philos,, 173, 60.
s Philos, 163, 85. Notre exposition du système de Simon diffère à la fois de l'exposition de Néander (Pflanzung, I, 79) et de celle de Grimm {Samarit., p. 156). Le premier, qui n'a pu connaître les Philosophoumena, a trop identifié ce que Simon appelait « la grande puissance de Dieu » avec le VerbedePhilon.Les idées du magicien sont bien plus incohérentes que celles de la gnose alexandrine. Le système émanatiste est loin d*étre formulé par lui^cvec clarté. D'un autre côté, nous ne saurions partager l'opinion de Grimm, qui prétend que Simon s'est donné comme le Dieu suprême et absolu. H se fonde d'abord sur le témoignage de Justin, qui dit que les Samaritains Tout regardé comme le premier dieu, a)ç xbv TTpWTOV ôiov (Gomp. Hippolyte, PhiL, p. 161) et sur celui d'Irénée, qui affirme que Simon était adoré sous le nom de Jupiter (Aicere^., 1,23). Mais ces témoignages signifient simplement que Simon se donnait comme la première manifestation du Dieu caché. On sait que dans la théogonie hellénique, Jupiter iL*est pas le premier dieu en date; il procède de Saturne, le <]ieu ancien et primitif. Simon prétendait incarner le premier principe sorti du feu virtuel sans s'assimiler au feu virtuel lui-même. Le passage des Philosophoumena que nous avons déjà cité (PhU,, p. 176, 60) dissipe tous les doutes à cet égarjd. La grande force de Dieu y est durement dé^gnée commo le principe xnàle £orti de la racine étemelle des êtres. Sans doute^ au p<ûnt de vue panthéiste le principe éternel et vlN
398 EFFET DE LA PREDICATION DS KlILffPE.
reconnaitre TantiqueduaMsine phénkien et les premiers linéaments dn daafîsme gnostique. C^est ime première ébauche grossière et informe des doctrines subtiles qui étaient destinées à causer tant dé mal à TEglise. L'abi^rdite du rôle que Simon s'attribue, la haute inconf enanoe de celui qu'il fait jouer à une courtisane, étonnent moins quand on se souifient dn pays où il n conçu son bizarre système. Ce pays en effet était sitné sur les confins de cette Phrygie où les mythes les plus infâmes du peiganisme ont pris naissance. Simon peut être considéré comme le faux Messie par excellence. H parlait lui amis de perdition, mais cette perdition ne résultait pas da péché puisqu'elle était éternelle et fatale comme la matière. Le salut n'avait non plus aucun caractère moral; il consistait uniquement en vains artifices, et Iç prétendu Sauveur n'était qu'un magicien. C'est aifisi que par un art diabolique le besoin de rédemption, si vivement excité à cette époque, était misérablement trompé. Simon avait acquis une très grande influence sur le peuple samaritain. Il l'avait en quelque sorte fasciné.
On pouvait prévoir que cette môme vague aspiration qui précipitait la foule sur les pas de Simon la rendrait attentive à la prédication de l'Evangile. C'est ce qui arriva quand le diacre Philippe, chassé de Jérusalem par la persécution, annonça Jésus-Christ aux Samaritains et confirma sa prédication par de nombreux miracles; le
tuel se retrouve dans ses manifestations. Mais on ne peut iâentifier zèsolument la manifestatiGn d'un principe et ce principe Icd-ménie. fl 7 a entre eux une sorte de îiiôrarcKie et de suborcfination.
LGS APOTRES A SAMABffi. 399
peuple abandonna aussi^ Timpostrâr et écouta avec empressement la paiote de Y^ité.
Simon usant d*une hshile tactique, smyit le flot de la ntiltibide dans Tespoûr de ressaiirâ son autorité. D M baptisé ayec ses anciens adbérents. Les apôtres qni étaient demeurés à Jérusalem , en apprenant le succès de la prédieatimi de Philq^, envoyèrent deux d'entre e«x dans ce champ de travail si riche d'espémnced. Bs choisirent Pierre et Jean, qui jusqu^alors ayaientdéployé la plus grudde activité dans TEglise prinûtive. Bien n'était plus sage qu*une telle décision ; Philippe TaTait peut-être provoquée par ses lettres. H ne pouvait suffire à une œuvre si vaste et si belle ; £1 était naturd que ceux qak s'étaient le plus distin^poés par leur Eèle missionnaire lid appcHrtassent leur concours devenu indispaisable. Pierre et Jean ^ ïtpeine acrivés en Samarie, voient le Saint- Bsprit descendre à leur prière smr les nombreux néophytes samaritains. Les partisans de la hiérarchie triempheat de ce fait; mais^ pour Télever à la hauteur d'un principe et d'une règle générale, il fendrait prouver que jamais dans l'époque apostolique le Saint-Esprit n'a choisi d'antre organe que les apôtres ou leurs d^égués immédiats. Or, il est certain que le Saint-E^rit a été souvent accordé sans leur concours aux nouveaux convertis * • Le vent céleste soufBe oà il veut, et la grâce
1 ^*est-il pas évi^eni que reunuqoe éthiopi^ baptisé par Philippe a reçu le SaintrEsprit dans le désert ? La conversion de saint Paul fut tOÊÊnfiéUgraent aehevée à Damas^ et ee fttt Anasias qui hû eBiâéra. le baptême en lui imposant les mains^ après que les écailles furent tombées de ses yeux^ en signe de son illumination intérieure^ très certainement produite par le Saint-Esprit (Actes IX, 18).
iOO SIMON VEUT ilCHETER LE SAENT-ESPRfT.
de Dieu n-est pas liée à une diarge spérâle. Si le Sdnt- Esprit ne -fut accordé aox Samaritaias qu'après Farri- Tée de Pierre et de Jean, nous dirons avec Néioider que cela tient à une cause toute morale * . La piédicatioa apostolique hèta le développement encore imparfait des néophytes de Sichem , qui n'avaient jusqu'alors reçu le efaristianisme que d'une manière extérieure. Ce n'est pas mépriser les apôtres que d'accorder plus d'influenee à leur vivante parole qu'à un acte extérieur et matériel, et que de se refuser à leur attribuer je ne sais quel fluide magnétique qui les rabaisserait autang de ees magiciens dont ils venaient détruire le pouvoir*
Simon manifesta dans cette circonstance le fond de son ccjeur. En offrant d'acheter le don dé Dieu, ii mentra qu'il avait confondu comme tant d'autres après lui dans l'Eglise la grâce et la magie, et il^^ta de marquer de son nom l'abominable tru&c des choses saintes. On le voit un moment tremblant sous la parole indignée de l'Apôtre. Mais l'histoire nous apprend que son repen^ tir n'avait aucune racine. II fut le fauteur de la première hérésie. La légende le fait venir à Rome pour y mourir ignominieusement. Il est possible qu'il soit venu à son tour dans le grand carrefour de l'Orient et de l'Occident, dans cette capitale du monde, où tous les cultes se rencontraient et où passaient tous les imposteurs. Mais ce séjour de Simon à Borne n'est garanti par aucun document authentique. Le christianisme avait rencontré en lui le père de la gnose et de l'hérésie. Les légendes
* Néander, Pflanz,, p. 104.
CCmSÉQUENCES DE LA MISSION EN «Î^MAKIE^ 401
multipliées dont il fut Tobjet révèlent Tefifroi qu'il inspira * .
La fondation d'une Eglise chrétienne en Samarie eut une très heureuse influence sur le développement et l'élargissement de la pensée chrétienne. Non-seulement les Juifs éprouvaient pour les Samaritains la plus vive antipathie, mais encore ils avaient élevé entre eux et ces voisins détestés la barrière de prescriptions légales d'une sévérité outrée. Les évangiles nous en donnent des preuves nombreuses. Le nom le plus injurieux que les ennemis de Jésus-Christ pensent pouvoir lui donner est celui de Samaritain ^. La femme de Sichem s'étonne de ce qu'un Juif ose s'entretenir avec elle. Jean déclare positivement que les Samaritains n'ont aucune communication avec les Juifs ^. Le Talmud porte qu'il est défendu à un Israélite de rompre le pain avec un Samaritain. « Celui qui prend le pain d'un Samaritain est semblable à celui qui mange de la viande de porc. Aucun Israélite ne doit admettre un Samaritain comme prosélyte; ce peuple maudit n'aura aucune part à la résurrection des morts *. » Ainsi les apôtres, pour annoncer l'Evangile en Samarie, ont dû fouler aux pieds l'un des préjugés les plus invétérés de leur nation. C'était un grand pas vers l'universalisme chrétien. La prédication
* Dans les Act, Pauli et Pet ri, Simon meurt victime d*un imprudent défi, n avait promis de s*élever au ciel. Saint Pierre, d'un mot, le fit tomber écrasé sous les yeux de Néron {Act, Pnult et P., 33, édit. Tischendorf). D'après les Philosophoumena, il se fit enfermer dans un tombeau à Rome, en assurant qu'il ressusciterait le troisième jour. « Mais, ajoute Hippolyte, il y est resté jusqu'à présent » (Philos., p. 176).
» Jean VIU, 48. — » Jean IV, 9. — * Grimm, Die Samarit., 109, ilO.
i02 CONVERSION DE LTCMJQUE ÉTmOPflK .
adressée aax Samaritains devait les conduire, par iroe transition ménagée par le Sauveur lui-même, à porter rSyangile ao monde entier. L'Elise prîmitiTe entrait ainsi duis la Toie frayée par EtienBe, et son martjre portait ses premiers fruits.
Pierre et Jean retournent à lémsalem, tandis que le diacre Philippe est appelé par une nouTefie maiafest»tion de la i^donté de Dieu à élargk encore le (^«np ée lamisaon clurétienne. Ce n'est plus un S^nantain, e^^est on paîai qa*il instruit dans la vérité. En traversant te désert qui conduit à Gaza, Tille des PhUistins, îà. rescontre wm étiangar qui, tout en voyageant, lisait ses son char une portion des Ecritures; c'était na ennu(pfê éthiopien, un grand dignitaire de la ccrar de Mevoé^ k trésorier de la reine * . Cet homme,, païem de naissance ^ avait entrepris un l(Hig voyage pour adorer le vrai Dieu dans kriemple de Jérusalem. Quelque eût été son développement religieux, il n'aurait jamais pu, eu sa qualité d'eunuque, dépasser le premier degré de l'incc^poration au peuple de Dieu ^. Il n'était donc que prosélyte de la porte. Mais son àme, pleine de saintes aspirations, était ouverte davance à l'Evangile. Il lisait ce suWime chapitre LUI du prophète Esaïe, où les souffrances du Messie sont peintes en traits si touchants et si vrais. Philippe, en quelques mots d'explication, lève tous ses
1 D'après Pline, Hist. nat,, VI, 35, le nom de Gandace était un nom dynastique.
* Eusèbe, H. E,, II, 1. Le fait qu'il lit les Ecritures ne saurait prou^jer^ comme, le prétend Olshausen, qu'il fût Juif, car il pouvait très biîa l» lire dans la version grecque, si répandue alors.
• Deutéronome XXIII, 1.
doutes et porte la cenirieliom dans son ccenr. I) saisit avidemeiït la vérité, H devient sa»8 retard un dâse^ de Jésus-Gkristt et sans ^'il sort question d'aucune prah tique 'pkbnfy il reçoit le baptême. « Il a plus trouvé, dit éloquemmest saisit JérdcBe, darM kt lottlaim déserte de TEglise que dans le temple doré de la agnsagogue * . » Cette seèoe^ qui se passa loin dn regard des homnesy au miliea de la solitude, est d'une incomparable beauté* Elle révèle les dispensatioms de Dieu pour rejoèndre eii tout lieu rame qui le eberehe et pour cofiduiie sob Eglise k la liberté par TenlraiDeBieiit de ht dtairite ^.
§ HT. — Fondation de l'Eglise d'Aniioc^ et crnipersim
dn eenfenier Carnefite.
La dispersion des cbrétieiis n'avait pas seulement porté TEvangile dans la Samarie et dans les contrées environnantes. Elle Favait semé dans un grand nombre de villes. Damas, si importante par sa position géograpbîque comme par son lûstoire,. possédait dans ses murs une forte eolome juive. Il n'est pas étonnant que le christianisme y ait recruté de bonne heure de nombreux adhérents et q^be ses succès aient inspiré quelque effroi au sanhéikin^. La religion nouvelle comptait également
* « Plus in déserta fonte Ecclesiee reperuit quam in aurato synagogac templo. » (S. JérôïBfe> ép. GIÏÎ.)
* Les anciens historiens de l'Eglise (Eusèbe, H, E., II, 1) attribuent à l'eunuque converti une grande part dans la mission accomplie dans son pays. L'Ethiopie ne fut cependant conquise pour l'Eglise qu'au quatrième siècle par la prédication de Frumentius et d'Edesius. Toutefois, il est possible que les efforts de l'eunuque n'aient pas été sans fruit.
8 Actes IX, 2.
104 FœiDATION DE L'ÉGLISE D^ANnOOfflS.
des disciples à Joppe et à Lydde, lilles maritimes de la Phénicie '. Quelques chrétiens incounus Fayaient portée jusque dans Tile de Chypre, si fameuse par son culte de Vénus ; ils avaient ainsi transplanté la religion de la sainteté dans Tun des foyers les plus infâmes de la corruption païenne ^. Mais dans ces diverses contrées la foi nouvelle avait eu pour berceau la synagogue. Elle n'avait pas encore abordé le monde païen ; elle avait fait un premier pas dans cette voie à Samarie, elle fit le second à Antioche. La fondation de TEglise de cette ville est un événement capital, dont les conséquences furent incalculables pour la jeune Eglise. Antioche, ancienne résidence des rois de Syrie, bâtie au bord du fleuve Oronte, dans une plaine fertile, était devenue Tune des métropoles de la civilisation païenne, Tun de ces grands centres où TOrient et FOccident échangeaient leur culture brillante et raflBnée . La beauté de ses édifices^ sa population nombreuse, son commerce étendu, son développement artistique, sa richesse, en faisaient, d'après Josèphe, la troisième ville de Fempire ^. C'était, au témoignage de Cicéron, une cité où abondaient les hommes cultivés et où fleurissaient les arts libéraux *. Les Juifs j avaient, comme partout, fondé une colonie ; mais la mission chrétienne ne s'enferma pas dans Fenceinte de la synagogue. Elle fut entreprise par quelques-uns de ces Juifs hellénistes qui avaient été convertis le jour
1 Actes IX, 35, 36.
« Actes XI, 19.
• Josèphe, Bell, judaic, liv. III, c. xxiv.
* « Geleber quondam urbs et copiosa, atque eruditissimis hominibus liberalissimisque studiis affluens. » Cicéron, Pro Arch, poeta, c. III.