PIERRE ET CORNEILLE
Le peuple juif était la seule fraction de rhutnanité qui ne fût pas profane ; la distinction entre les animaux purs et impurs symbolisait donc une distinction plus importante : celle entre les hommes. Quand Pierre dit : « Je n'ai jamais mangé rien d'impur et de souillé, » il parle en Juif; il se place au point de vue des distinctions légales entre les hommes et les choses. La réponse qui lui est faite le place au point de yue de la nouvelle alliance. Dieu, en effet, par le sang de la rédemption, a purifié tout ce qui était souillé. La distinction entre un peuple saint et une humanité profane est abrogée comme celle entre les animaux purs et impurs , et ainsi Pierre a le droit et le devoir d'aller prêcher l'Evangile au païen Corneille.
On sait quel fut le succès de cette prédication. Le miracle de la Pentecôte se renouvela pour ces prémices du paganisme, et Pierre s'écria : « Quelqu'un pourrait-il empêcher qu'on ne baptise ceux qui ont reçu le Saint- Esprit aussi bien que nous * ? » Cette parole proclamait liardiment l'universalisme chrétien. La mort d'JStienne portait ses fruits, et la carrière s'ouvrait aussi vaste que le monde aux missions apostoliques. Paul n'avait plus qu'à s'y élancer! Ainsi l'Eglise avançait pas à pas dans son chemin lumineux sous l'impulsion de l'Esprit et grâce aux leçons de l'expérience. La révélation descendait du Ciel et semblait en même temps surgir des cœurs; tant il est vrai que l'Esprit de Dieu, toujours certain d'arriver à ses fins sans procédés magiques, ne
* Actes X, 47.
410 LES CHBET1ENS DE JERCS<li£lf EBiOOkE J11>JÛSiAXr.
eoiisent jamais à biiser le fins noble de ses ÎBstni- Bents, qui est la liberté hmnaîne. Mais, psnrètiegagnée à Àntiocbe et à Césarée, la cavae de rsmrersaiîsBie dirétieii ne Tétait pas encoie à Jémsalai. Il naos frat assister maintenant aux discossîoi^ qu'y soiiIeTa la oon- ▼erâen da eentenier Corneille ' .
S IV. L'Eglise de Jérusalem pemdmêt im ptemUte amsMa
hors de la Jmdée.
Les chrétiens demeurés à Jérusalem n*awe»t sobi aneane modification dans leors conceptiiNis relîgieiises. Os n^^Taient pas pris part aux missmis de Samarie, d'Antioche et de Césarée. yiyant au centre da jadûsme, tout près dn temple où ils offirai^it ekaqae jour les saerifioes jNresmts par la loi, il devait leor en coàtor keancoop de seconer leurs préjugés nationaux. Aussi n'^iprirent-ils pas sans étonnement que Pi»i« ^ait entré dans la maison d'un païen , qu'il ayait mangé aTec lui et Tavait traité comme firère. Ils lui adressèrent de vifs reproches. « Tu es entré, lui dirent-ils, ebez des incirconcis et tu as mangé avec eux^. • En d'autres tmnes : « Tu as foulé aux pieds les prescriptions les plus sacrées de la loi ; tu as renié la religion de tes pères, dont le principe fondamental nous commande la sépa-
* On a opposé la conduite libérale de Pierre à Césarée à la timidité qu'il a montrée plus tard à Antioche, quand il fut repris par saint Paul. On a essayé de condnre de cette contradiction à la non-au^enticité de notre récit. C'est oublier le rôle que l'inconséquence joue dans toute vie humaine !
» Actes XI, 3.
DiSCUSSiœiï ENTRE EUX ET PIERRE. 4M
ratioB absolue avec les étrangers. » Pierre répendit à Taccusation par le récit 4e la couyerm» 4e Corneille et des révélations qui ravaient précédée ^ employant pour ses frères la même démonstration eSèctiye dont Bien s'était servi pour le conyaincre^ et qui est la loflique souTeraine de €elm dont la parole se traduit en faits éclatants et en irrécusables miracles. Il n'y avait den à répondre à une telle argumentation, yiy émeut résumée par ces mots : « Puis donc que IMen a donné aux païens le même don qu'à nous, qui avons cru au Sei- <0iieiir Jésus-Cbrist , qu'étais-je, moi, pour m' opposer à Oi&a* 7 » Les chrétiens de Jérusalem furent C(m vaincus. Il ne faut pas <Toire cependant que la question fut définitivement tranchée et tout dissentiment rendu impossible. N'oublions jamais la mobilité de la nature immaine, ses défaillances et ses contradictions. Une première impression s'eiince rapidement ; eUe est remplaoée promptement par d'autres. Le récit sacré, en gardant la trace de ces fludjuations d'opinion au sein 4ei'£^se primitive, nous fournit une preuve nouvelle 4e isa fidélité Ustorique. Remarquons en ontte qu'admettre les païens dans TEglise n'était pas ^^ore admettre l'abrogation complète des distinctions de natioualké devant ia loi noiuvdle. Il s'agissait de «avoir si ia cÉTOoneision serait en non obligatoire pour tous les nouveaux convertis* Là était le nœud <te la question. Elle ne devait être rés(^e que plus tard; il fallait pour cela le tranchant acéré de la dialectique de Paul, les
» Actes XI, 17. >
4 II CRÉATION DE LA CHABGE DES AKŒKSu
discufisioiis approfondies da concOe de Jérnsakai et l'ardente pcdémiqne de k période somnle.
Le mécanisme si simple de Forganisatifiii de FE^Sse primitiTe Tenait de se compléter à Jérusalem. Une charge nouTeUe aTait été créée, cdle des ancîeDS*. Il est ponr noos d^nne hante importance de détermiBCî exactement son origine et ses attribotions ; c^est k seul moyen de jnger éqnitablement les iHéle»tk»s des diTers systèmes ecclésiastiques. La diarge d'ancien n*était pas sans précédents. Nous la retrouTMis dans ces nombreuses synagogues où les Juilb, éh»- ;^és du temple de Jérusalem, se réunissaient le jour du sabbat pour lire les saintes Ecritures. Nous aTims retracé la constitution simple et dànocratiqne des synagogues. Chacune d'elle était régie par une scNrte de sénat ou de conseil qui rappelait les juges établis dans chaque Tille lors de la conquête de la terre promise^. Les attributions de ce conseil étaient nettement définies. Il réglait souTerainement tout ce qui se rapportait au culte, sans se restreindre aux mesures administratlTes. La lecture et Texplication des Uttcs saints appartenaient de droit à ses membres. Ceux-ci s'appelaient Zakanim on anciens. Cette appellation, d'après des textes positifs, ne désignait pas tant un âge aTancé que la maturité de la sagesse et le mérite intel' lectueP. Le conseil de la synagogue avait un président nommé chef de la synagogue, ou maître et docteur; son
> Actes XI^ 80.
s Oeotéronome XVI, 18.
* a Nallos est senex nisi qui sibi acquisivit sapientiam. » Vitringa, De Synag, Ul, c. i, p. 616.
ÉGAUTÉ DES ANQENS DE LA SYNAGOGUE. 413
influence était très grande partout où le conseil était peu nombreux^ comme dans les villes où la colonie juiTe avait une minime importance ^ Mais le chef de la synagogue n'avait aucune dignité particulière qui rélevât dans la hiérarchie au-dessus de ses collègues. Il était le premier entre ses pareils, primus inter pares. Les textes les plus positifs démontrent que souvent la même synagogue comptait plusieurs chefs ou présidents ^ ; chaque ancien Tétait sans doute à tour de rôle. Une telle organisation était essentiellement démocratique; elle ne présente aucune analogie avec le sacerdoce lévitique ou Tépiscopat du troisième siède*
Quand nous lisons dans les Actes des apôtres que TEglise de Jérusalem s'était donné des anciens, sans autre explication, il est évident qu'il ne peut être question que d'une charge déjà connue et dont le nom rappelait des idées précises. S'il en eût été autrement, l'historien sacré eût employé un mot nouveau pour désigner une institution entièrement nouvelle ; il n'eût certes pas rattaché la hiérarchie sacerdotale dans l'Eglise au régime démocratique de la synagogue, alors qu'il lui était si facile d'emprunter à la prêtrise judaïque ses titres hono-
1 Vitringa II, x.
s n est parlé, Matth. IX, 18, de run des chefs de la synagogue; de mémo, Actes XVIII, 8, 7, deux chefs de synagogue sont mentionnés à Corinthe, où il n'y avait qu*une seule synagogue (Vitringa, De Synag. vetere, p. 584, 585). Voir aussi Justin Martyr, Dialogue sur Tryphon, p. 366 (édit. de Paris,1836). 'Orcoîa SiSiaxGuaiv oî 'ApxiffuvaY<*>YOi ujjlûv [xeià TÎjv TCpoasu^^T^v. On retrouve des traces de cette identité des chefs de synagogue et des anciens dans le Code Théodosien, Nous y lisons ces mots : « Neque licentiam habebunt hi qui ab iis magores omnibus Archipherecitœ aut presbyteri, forsitan vel Magistri, appellantur anathematismis hoc prohibere. » Vitringa, De Synag, vet,, p. 590.
iU NULLE INSTITUTION SOLENNELU: DES ANCIENS.
rifiques. Prétendre, comme les représeDt»its de» idées hiérarchiques, que les premiers aodeiis finrent probat^ ment les preimers prêtres eoiiyertis qui auraient reça une noiiTdle ordination àe la part des eqsètres , c'est bâtir sur une pure hypothèse tout le système hténor^ chiqoe * .
L'historiea sacré n'entre dans aucun détail siar k dd* minatioa des premiers anciens. JXous en devons coneboe qu'il n'y eut point de sokuiieUe institutieii. Les apdtres étaient appelés à quitter fréquemment Jérusalem* la jeune Eglise, quoique richement pourruedes dons do Saint-Esprit, ne pouvait se passer d'une certaine direction dans sa marche journalière et dans son eolte. Le parti le plus sage était d'emprunter à la synagogii^ l'ia* stitution des anciens , si admirablement apporopriée à b nouveUe allianœ* D'ailleurs, les sept diacres nomorfs primitivement avaient été pins que des diaeres. lii avaient enseigné avec puissance et rempli par ai£tie^>ar tion la charge d'anciens. De même que le diaconat était sorti de Fapostolat , de même aussi la charge d'anciens se détacha en quelque mesure du diaconat prinu:ti{,.et ainsi l'organisation de F Eglise se perfectionnait em se spécialisant. Les apôtres donnèrent leur approbation à la création de la nouvelle charge, mais il n'y a pas trace dans le récit d'une institution solennelle ni d'une révélation spéciale. L'Eglise, à cet égard, n'avait d'autre révélation à attendre que celle de ses propres besoins. Elle ne créait ni un sacerdoce, ni un clergé,
1 Tiersch, ouvr. cité, p. 78.