‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 3)Chapitre 182 sur 184 · DÉGISIONS DE LÀ CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

DÉGISIONS DE LÀ CONFÉRENCE

jodaïsme à sa plus faible puissance ; on en réclamait Tobsenration de la part des prosélytes de la porte. On comprend donc que Jacques y ait trouvé le moyen terme, qui devait éviter toute rupture.

On a prétendu que Jacques ne faisait aucune conces* sion réeUe par cette proposition , et qu'en réalité il ménageait le triomphe du parti judaïsant. Mais n'était-ee donc rien que d'assimiler les chrétiens sortis du paganisme^ et qui n'avaient rempU que les conditions exigées des prosélytes de la porte , aux prosélytes de la justice et aux Juifs de naissance? N'était-ce rien que de consentir à admettre des incirconcis dans l'Eglise? Qu'on se rappelle l'origine du débat, qui portait précisément sur la question de la circoncision, et V<h\ reconnaîtra que la solution proposée par Jacques donnait pleinement gain de cause à Paul et à Barnabas, tout en accordant une satisfaction légitime aux chrétiens juifs. La conférence se rangea tout entière du côté de Jacques, et on décida l'envoi de délégués à Antioche, munis d'une lettre circulaire renfermant la décision prise en commun à Jérusalem. Cette lettre est un modèle de largeur chrétienne. Elle n'est point accompagnée d'anathèmes; elle n'a pas même le ton du commandement; ce n'est point la promulgation d'un décret* Après avoir exposé l'ori" gine des contestations, elle se borne à mander aux Eglises qu'elles feront bien de se conformer aux résolutions prises à Jérusalem * . La lettre reconnaît que tous les assistants du concile ont participé à l'inspiration divine K

* Actes XV, 2§.

* Il a semblé bon au Saiot-Esprit et à nous.

i70 LA CONFÉRENCE S'ARRÊTE A UN COMPROMIS.

Or^ c*est à la suite d'ane délibération prolongée que rassemblée est arrivée au résultat qu^elle attribue au Saint-Esprit. Les premiers chrétiens ne se trompaient pas; ils avaient senti cet esprit au milieu d*eux; la manière calme et fraternelle dont ils avaient pu délibérer avait révélé sa présence , et comme ils avaient cherché loyalement la lumière elle avait jailli de leurs discussions aussi pure et aussi éclatante que si elle était descendis du ciel par une révélation directe. Rien ne ressemble donc moins aux canons d'un concile du quatrième siècle que les arrêtés du concile de Jérusalem. Pris dans la liberté, ils s'adressent à la liberté chrétienne.

Ou se tromperait gravement si Ton s'imaginait que la question du rapport des deux alliances eût été définitivement tranchée dans ces conférences. L'obligation d'observer la loi était encore imposée aux chrétiens d'origine juive. Les concessions faites aux païens convertis ne devaient pas suffire longtemps. Aussi F opinion qui attribue une valeur permanente au décret de Jérusalem ne peut se soutenir un moment. Ce décret était un compromis momentané dans l'intérêt de la paix de l'Eglise*. Plus tard, saint Paul n'a aucun scrupule de discuter librement l'un des points discutés , celui qui concerne les viandes sacrifiées aux idoles. Il déclare, dans sa première lettre aux Corinthiens, que la liberté évangélique bien comprise bannit les craintes d'une conscience timorée, et que le chrétien a le droit de manger de tout ce qui lui est présenté^. Il reconnaît cependant

1 Baumgarten, t. U, p. 141. Lange, t. II, p. 184. Néander, 1. 1, p. 206. M Cor. X, 27.

LA DISPUTE D'ANTKXaaE. i74

que tout chrétien, pour ne pas scandaliser un frère dans la foi, doit restreindre momentanément sa liberté. L'ancienne Eglise n'a jamais admis le caractère obligatoire du concile de Jérusalem. « Une fois passé le temps où TEglise se partageait en deux fractions, dit saint Augustin, Tune Tenait de la circoncision, l'autre de l'incirconcision, qui, bien que reposant également sur la pierre de l'angle, se cQstinguaient par des traits bien caractérisés ; une fois ce temps passé quel chrétien se croirait tenu de s'abstenir de volatiles étouffés * ? »

S II. La dispute d'Anfioche.

Aussitôt après le concile de Jérusalem , Paul retourna à Antioche avec Barnabas. Il y fut bientôt suivi par Pierre. C'est à cette époque qu'il faut placer le différend entre les deux apôtres, qui nous est raconté avec une courageuse franchise dans l'épitre aux Galates'. Pierre, dont l'accord avec Paul avait été si complet aux conférences de Jérusalem, ne montra d'abord aucun scrupule à frayer librement avec les païens convertis. Mais, à l'arrivée de quelques chrétiens judaïsants venus de Judée^ il changea soudain de conduite; il se sépara de ceux qu'il avait traités comme frères et entraîna plusieurs disciples, et entre autres Barnabas, à suivre son exemple. Gomment s'expliquer un tel revirement? Com-

^ « Quîs jam christianus observât ut turdes vel minutiores aviculos non attingat, nisî quarum sanguis efiEiisufi est?» Saint August.^ C<mira Faust,, liv. XXXÎI, c. xiii.

«Gai. 11,11-15.

472 mSPUTE D'ANTIOGHE.

ment de tels scrupules se produisaient-ils après le concile de Jérusalem, et que faisaient à Antioche ees Relégués de Jacques, dont le rôle ayait été si conciliant aux conférences ? Ces questions demeurent insolubles aussi longtemps qu*on transporte dans Thistoire morale et religieuse r inflexible enchaînement de la logique purement rationnelle. Pour celui qui connaît la mobilité delà nature humaine , ses défaillances et ses réactions étran^ ges, les faits qui se passèrent à Antioche ae s* expliquent que trop facilement. Le concile de Jérusalem était loin d'ayoir tranché le grand problème de la primitive Eglise. Il ne résultait nullement de ses décrets que les chrétiens juifs et les païens convertis fussent sur le même rang, puisque les premiers étaient encore tenus d' observer les prescriptions du mosaïsme. La barrière était abaissée; elle n'était pas abattue. Aussi à peine Tarrété fut-il rendu qu'il reçut des interprétations différentes. Paul en tirait des conséquences qui y étaient bien implicitement renfermées, mais qui n'en découlaient pas avec la même évidence aux yeux de tous. 11 pensait que désormais les chrétiens sortis du judaïsme pouvaient s'asseoir librement à la même table que les païens convertis ; ce qui impliquait l'abrogation formelle de toute une portion de la loi de Moïse. Evidemment rien n'était plus logique, une fois admis le principe que les païens convertis avaient le droit d'entrer dans l'Eglise sans passer par la circoncision. Mais Jacques n'avait pas prévu cette application du décret. Il l'avait écartée d'avance en insistant sur les devoirs des Juifs de naissance de se conformer à la loi de Moïse telle qu'elle était lue dans toutes les synago-

DISPUTE D'ANTIOGHE. 473

gues ' . On comprend qu*il n ebt pas appris sans alarmes la large interprétation donnée à Antioche au décret, et qu'il ait envoyé des délégués de son Eglise pour mettre fin à une innovation qui lui semblait contraire à F opinion conciliante dont il avait été le sage promoteur. Il est probable que les délégués de Jacques n'avaient ni sa largeur de cœur, ni son esprit conciliant. Ils étaient plus de son parti que lui-même, et ils apportaient dans leur mission un esprit d'intolérance dont ils étaient seuls responsables. Pierre, qui ne voulait pas rompre avec l'Eglise de Jérusalem, se laissa entraîner à une concession regrettable au point de vue de la franchise comme à celui du courage moral. Les défenseurs de sa primauté ne voient dans cet acte qu'une légère erreur de conduite, qui ne saurait porter atteinte à son infaillibilité doctrinale. Ils oublient que Pierre, en refusant de manger avec les païens convertis, donnait gain de eu ase à une doctrine fausse. En effet, une question doctrinale était en jeu dans cette question de pratique chrétienne ; il niait par le fait l'égalité des chrétiens d'origine différente; or, c'était professer une erreur positive. Toutes les subtilités d'une habile discussion n'empêcheront pas de reconnaître que son infaillibilité prétendue a fait naufrage à Antioche. Paul lui résista ouvertement; il fit remarquer tout ce que sa conduite avait d'illogique et de coupable, et il conquit ainsi, de haute lutte, l'une des plus importantes conséquences du décret de Jérusalem. Il préparait le moment

* Actes XV, 21.

Page 1