DISPUTE D'ANTIOCHE
OÙ , comme nn échafaudage destiné à disparaître^ cet ordre de choses transitoire ferait place à rabrogation complète de Fancienne loi. La suite de cette histoire démontrera que la lutte entre Pierre et Paul fut aussi passagère qu'elle avait été vive. Le grand apôtre ^tait à la veille d'entreprendre un nouveau voyage missionnaire, n désirait visiter les Eglises qu'il avait fondées ; il ignorait encore combien ce plan serait élargi par Dieu, et il était loin de prévoir qu'il était appelé à porter TEvangile au centre même du paganisme occidental'.
* Voir la note £ à la fin da volume.
Note A. — Littérature du sujet.
Nous nous bornons à indiquer ici les ouvrages principaux sur le siècle apostolique, ceux du moins dont nous ayons tenu compte. Il va sans dire que la source principale est le Nouveau Testament. Nous discuterons dans le cours de cet ouvrage les titres de chacun des livres qui le composent, à notre confiance. L'antiquité chrétienne nous offre également de précieux renseignements. U Histoire ecclésiastique ^ d'Eusèbe^, les écrits des Pères des trois premiers siècles, surtout les Philosophoumena de saint Hippolyte, le traité de saint lérôme De Firis illvstribus Ecdesix^ les fragments des premiers Pères renfermés dans le Spicilegium de Grabe, et dans les Reliquix saerœ de Routh*, ont été sans cesse consultés par nous. Si nous en venons maintenant aux diverses appréciations sur l'antiquité chrétienne, nous citerons tout d'abord pour l'ancienne école catholique les Annales de Baroiiius, immense répertoire de la tradition catholique, où l'érudition égale l'absence de critique*, puis tes Mémoires de Lenain de Tillemont, où il y a plus de conscience, mafs guère plus de critique, bien qu'ils soient toujours précieux à consulter^. Le catholicisme contemporain n'a consacré en France que bien pett d*ouvrages à l'histoire du siècle apostolique. L'indigeste fatras décoré par Rohrbacher du nom d'Histoire ecclésiastique, est an-dessous de toute appréciation sérieuse: c'est la plu& inintelligente des compilations. L'Allemagne a donné au catholicisme un historien dis-
1 Eusebii Pamphili Eeelet, Hist., libii decem (édit. Valesius. Paris, 1659).
S Spicilegium S, Palrum^ Joanncs Ernestus Grabe. Oxoniœ, 2 t. — Routh, R$liquim iaerœ, 5 toL 1846.
> C. Baronii Annalet eeeUtiaitiei, 1588-1607.
^ Mémoires pour tervir à ^Histoire eeeléiiastique iet tix première eiècUe» Parii, 1693. 16 Tol.
478 NOTES ET EGLAIRaSSEMENTS.
tingué dans DœUinger, mais qui, retenu par les liens d'un système imposé d'avance, n'a pu juger les faits avec impartialité. Un ouvrage récent appartenant à la même école, l'' Histoire de la Révélation, de Messmer, professeur de théologie S essaye de défendre la hiérarchie par l'histoire, avec une grande modération de langage, un esprit ingénieux, mais aussi avec des idées évidemment préconçues. M. Albert de Broglie, dans le discours préliminaire de son Histoire du quatrième siècle, a présenté une esquisse brillante du premier âge du christianisme, mais à laquelle manque la démonstration scientifique qu'il n'a pas du reste prétendu donner *.
Nous n'avons pas à rappeler ici les souvenirs historiques de l'ancien protestantisme. Nous nous bornerons à rappeler les Centuries de Magdebourg en Allemagne et la savante Histoire ecclésiastique de Basnage en France'; ce savant auteur est trop dominé par le point de vue controversiste pour exposer avec une largeur suffisante les destinées de l'Eglise primitive. En Angleterre, les histoires ecclésiastiques abondent ; mais celles où l'on remarque la critique et l'enchaînement historique sont rares. Le puseysme a largement contribué à fausser l'histoire des premiers temps dé l'Eglise, comme aussi le dogmatisme étroit qui veut à tout prix se reconnaître dans la théologie des apôtres. Pourtant quelques progrès ont déjà été accomplis sous l'influence de TAllemagne. Nous citerons le bel ouvrage de Howson sur la vie et les écrits de saint Paul ^, trop difi^s et trop confus d'épisodes, comme aussi les commentaires de MM. Stanley et Jowett sur les épitres du même apôtre ; ces théologiens distingués ont trouvé le vrai secret de ranimer l'intérêt en faveur des études exégétiques en se plaçant sur le terrain de l'histoire. Jusqu'ici, en France, nous avons eu quelques essais distingués, comme le commentaire de M. Billet sur VEpUre aux Philippiensj et celui de M. Arnaud sur X'Epître de saint Jude, On peut aussi trouver quelques précieuses indications dans les Discours sur saint Paul par A. Monod, comme dans quelques thèses récentes. La Revue de théologie, fondée à Strasbourg par M. Colani, a
1 Getchichte der 0 /fenharung, y on kWisT&essmer, Freiburg in Brisgau, 1857.
* UEglise et l'Empire romain au quatrième iitcle^ par A. de BrogUe. Paris, 1856. 3 Histoire de l'Eglise depuis Jésus-Christ, par Basnage. La Haye, 1724.
* The Life and Epistlet of S. Paul, by J.-S. Hovson. 2 toI., London, 1856.
abordé le plus grand nombre des problèmes qui se posent à Toc* casion du siècle apostolique. Nous aYons tenu un compte sérieux de ces travaux, lors même que nous en repoussions les conclusions. Nous rappellerons aussi une série d'articles de M. Réville sur le premier siècle de TEglise, insérés dans le journal le Lien (années 4856 et 4857). Le savant ouvrage de M. Reuss sur VHis^ toire de la théologie au siècle apostolique, que nous avons constamment eu sous les yeux, soit pour le consulter, soit pour le réfuter, est comme une transition entre la France et rAllemagne, car il nous transporte sur le cbamp si labouré de la critique germanique ^
Il ne nous est pas possible d'énumérer tous les travaux accumulés depuis cinquante ans dans cette patrie de la théologie contemporaine. Nous ne mentionnerons que les ouvrages les plus caractéristiques. Rappelons d'abord tous les trésors innombrables de Texégèse; ces manuels exégétiques si riches, si précis de De Wette, ces commentaires si vivants d'Olshausen et de Tholuck, les grands travaux de Lucke sur les écrits de saint Jean, et de Rleck sur VEpitre aux Hébreux^ et tant d'autres ouvrages d'une science si solide et si sûre qu'on ne doit jamais se lasser de consulter dans l'étude du premier siècle de l'Eglise. Si nous en venons à l'histoire proprement dite de cette époque, nous citerons en première ligne V Histoire de la fondation de r Eglise apostolique, par Néauder', dont nous avons une traduction par M. Fontanès, mais dont la dernière édition allemande doit être consultée de préférence. On y retrouve cette piété profonde, cette largeur de vues, cette spiritualité élevée, cette pénétration historique qui caractérisent le grand historien. Nous lui devons beaucoup, tout en reconnaissant qu'il ne saurait plus absolument suffire à cause du renouvellement incessant de la discussion pendant le cours de ces dernières années. Nous citerons encore, comme appartenant à la même tendance, le livre de M. Philippe Scha£f, professeur à Mersebourg, aux Etats-Unis. On y trouve beaucoup d'érudition, un talent remarquable d'exposition, mais peut-étre trop de
i Histoire de la théologie chrétienne au tièele apottolique, par Ed. Reuss. Stratboarg, 185*2.
s Gesehiehte der Pflanzung und Leitung der ehriilliehen Kirche dureh die Apottelf \on Aug. Néander (4« edit.]. Hamburg, 1847.
i$0 NOIES ET ÉGLAIRGDSSEIIEMTS.
prudence thëologique, et unf sorte d'effroi de conclare netleniMit dans les questions délieates^ Le SiMe apotfoilque de Lange, publié récemment, réunit les qualités et les défauts de ce théologien original et fécond, aussi aventureux que savant, quil faut k la fols consulter avec sympathie et surveiller avec soin *. VHisfofre des Apôtres au le Déoetoppemeni de tEglUe de JéruêalemJmMgtfà Rome, par Baumgarten, se fait remarquer par une étude très attentive et très approfondie des documents sacrés, et une eiposiilon animée qui tire un riche parti des sources K L'auteur nous fait suivre avec une grande clarté les transformations graduelles opérées dans l'Eglise apostolique depuis ses premiers jours Jusqu'au triomphe de i'universalisme chrétien, sans cependant exagérer les divergences et sans voir deux Eglises opposées au sein du christianisme primitif.
Les Idées sacerdotales et hiérarchiques, on plutôt l'idée ihingienne est représentée par Thiersch. Malgré l'étroitesse de son point de vue, son Histoire du siècle apostolique est écrite avec tant de piété, tant d'art et tant de finesse, qu'elle ravive incessamment l'intérêt pour ce beau sujet. Thiersch est un adversaire qu'on ne combat qu'àve<: des sentiments de sympathie et de reconnaissance ^
L'école de Tubingue est avant tout représentée par son chef, le savant Baur. Son livre sur saint Paul et son Histoire des trois premiers siècles, — en particulier les quelques pages consacrées au premier, — contiennent tout le programme de cette école théologique, qui, après s'être surpassée elle-même avec Schv^egler dans son livre sur les temps qui suivent le siècle apostolique^, à pris des allures plus modérées avec Hilgenfeld, et surtout avec Rttschi , dont nous dirons ce que nous avons dit de Thiersch : C'est un adversaire utile, 'dont on a beaucoup à apprendre^. Ewald occupe une place à part dans ces débats sur le Nou-
1 Geschiehte der apostolischen Kirehe, tou Philipp. Schaff. Leipzig, 1854.
s Die Getehiehie der Kirche. Dot apottolitehe ZeitaUer, Ton J.-P. Lange. 1853.
8 Die Apotlel-Gesekiehte oder der Enttviekelungigang der Kirche von Jeruealem hit Hom, Ton Baumgarten. 185S.
^ Die Kirche vom apotttolischen ZeHalter^ von W.-J. Thiersch. 1832.
s Dos nachapostoliiche Zeitatter, Ton Albert Schvegler. 3 toI. Tubingen. 1846.
^ Entilehung der allkatholitchen Kirche, Ton Ritschl. Bonu. iSûO. Une seconde édition vient de paraître.
veau Testament, comme dans ceux sur T Ancien ^ Nous citerons encore Touvrage de polémique de Lectiler contre l'école de Tubingue', V Histoire des écriU eacrés du Nouveau Testament, par M. Reuss', et, pour ce qui concerne la théologie biblique, Texcellent ouvrage de Schmid, de Tubingue*. Du reste, nous avons indiqué avec ftoni ao bas de cbaque page les livres cités par nous.
Note B. — De la chronologie des Actes,
Il est extrêmement difficile de fixer d'une manière précise la chronologie détaillée du siècle apostolique. Il faut ici se garder avec soin de tout arbitraire et se contenter, à part quelques données certaines, de résultats approximatifs. Wieseler, dans son savant ouvrage sur la chronologie des Actes ^^ s'est trop laissé entraîner, à notre sens, par son désir de fixer la date de tous les principaux événements. Il multiplie les combinaisons ingénieuses^ mais il ne réussit pas à déterminer avec certitude Tordre des temps, parce que trop souvent ses calculs reposent sur des hypothèses. Toutefois, il est quelques points fixes auxquels on peut se tenir, et qui permettent de s'orienter dans l'histoire de l'Eglise primitive; ce sont les points où cette histoire se rencontre avec l'histoire générale du monde. Nous obtenons ainsi quatre dates précises : i^ celle de la mort d'Hérode Agrippa (Actes XIII, 23); 2° la famine sous Claude (Actes XI, 47); 3° l'expulsion des Juifs de Rome (Actes XVIII, 2); i» l'entrée en charge de Festus.
Hérode Agrippa est mort en l'an ii, d'après Josèphe (Antiquités, liv. XIX, IX, 2). Le même auteur place la grande famine qui eut lieu sous le règne de Claude, sous le proconsulat de Caspius Fadus et de Tibérius Alexandre (Josèphe, Antiquités, XX, v, 2). Or, Caspius Fadus ayant été envoyé en Judée après la mort d'Agrippa, la famine n'a pu éclater avant la fin de l'an 44. Elle n'a même atteint la Judée que quelque temps après la mort du roi, car à cette
1 Die Sendichreihen det Apoit. Paulus, Ton Ewald. 1857.
> Daê apotlolùche und deu naehapotlolische Zeitaller, Yon Lechler (2^ édit. 1857). S Die Getchichle der Heiligen Schriflsn det Neuen Testamentiy von Ed. Reuss (2» édition 1853).
^ Schmid, Biblische Théologie. 1853.
<^ Chronologie des apostolischen Zeitaltert, von Karl Wieseler. 1848.
époque les Sidoniens, pressés par la disette, se rapprochaient des Juifs atin de profiter de Tabondance de leur pays. Ce n'est donc que dans le cours de Tannée 45, que la Judée fut atteinte par le fléau, et que Paul et Barnabas portèrent à Jérusalem les offrandes de TEglise d'Antiocbe.
Quant à l'expulsion des Juifs de Rome, Suétone (Claude, 25} l'attribue à Claude. Tacite {Annales, XII, 52), qui, sous le nom de mathematici^ comprend tous les fauteurs de superstitions orientales, rapporte cette expulsion à Tannée 52 ^ Ce serait à cette époque que Priscille et Aquilas auraient quitté Rome.
La date de l'entrée en cbarge de Festus se détermine de la manière suivante : d'après Josèphe (Ântiq,, VIII, xx), Félix, déposé pour ses exactions, n'échappa à la condamnation que grâce à ilntercession de Pallas. Il fallait donc que celui-ci ne fût pas encore disgracié. Or, sa disgrâce et sa mort eurent lieu en Tan 62. Festus entra donc en cbarge avant cette époque. Josèphe nous apprend qu'il meurt déjà en Tan 62. Mais une année ne suffit pas pour tous les événements accomplis pendant le proconsulat de Festus. Il faut donc reporter au moins à Tan 60 son entrée en charge.
La date de la mort d'Hérode Agrippa nous donne la date de la mort de Jacques, et la fixe à Tan 44. Celle de la famine nous fournit celle du voyage de Paul et de Barnabas à Jérusalem pour y porter la collecte d'Antiocbe. Evidemment, il faut reporter de plusieurs années en arrière la conversion de l'Apôtre ; car, d'après Gai. I, 16, 24, Paul a attendu trois années depuis sa conversion avant de se rendre à Jérusalem. De plus, il a séjourné à Césarée et à Tarse (Actes IX, 30), puis à Antioche (Actes XI, 25). Ces divers séjours sur lesquels nous n'avons pas de détails précis, ont pu durer plusieurs années. Il faut donc placer la conversion de saint Paul entre Tan 38 et Tan 40. Le voyage à Jérusalem dont il parle dans Tépître aux Galates(Gal. II, 1), et qu'il reporte quatorze ans après les temps qui suivirent sa conversion, ne peut pas servir à fixer la date de celle-ci, car les désignations chronologiques de TApôtre sont très vagues (Comp. Gai. \, 21 à II, \}. L'expulsion des Juifs de Rome coïncidant avec sa rencontre à Corinthe avec Priscille et Aquilas, nous pouvons fixer à Tan 52 son arrivée dans cette ville, et à Tan
1 Wieseler, p. 123.
NOTES ET ÉaAlRCISSEMENTS. 483
58 OU 60 sa comparution devant Festus. Ainsi, la première période de rage apostolique va de Tan 30 à Tan 48 ou 50. La conversion de Paul a lieu vers Tan 38 et la mort d'Etienne vers Fan 37. Le premier voyage missionnaire de Paul commence après Tan 45 vers Tan 46, et doit se terminer vers Tan 50. La seconde période commence à peu près alors. Le séjour de Paul à Corinthe a lieu en 52, et de 52 à 58 il fait son dernier grand voyage. Nous verrons plus tard comment il est probable que la seconde période de Page apostolique finit avec la vie de Tapôtre, vers l'an 65.
. Note C. — De la source principale de r histoire de l'Eglise
primitive.
Notre source principale est le livre connu sous le nom d'Actes des apôtres. Il faut tout d'abord que nous en démontrions la crédibilité. L'authenticité du livre a été généralement reconnue dans l'ancienne Eglise à partir d'Irénée. « Quoniam autem is Lucas inseparabilis fuit a Paulo, et cooperarius ejus in Evangelio, ipse fecit manifestum (Actes XV, 39). Irénée, Jdv, Hxres,, liv.ni,c. xrv, 4.) La lettre de l'Eglise de Lyon aux Eglises d'Asie Mineure cite les Actes (Voir Eusèbe, Hist. ecc. V, c. ii.) Clément d'Alexandrie attribue les Actes à Luc : KaOwç yuxi 5 Aouxaç iv ioûlç TupiÇeat TÛv à^rooréXwv àT:o\kWi\Kove()Zf. xbv IlauXov XéYOvraàvSpsç 'A8'/jvaToi. (S^romat. V, 588. Voir aussi Tertullien « Cumin eodemcommentario Luc» tertia hora oralionis àemonstreiuv,» De jejun, c. x. De baptismoj c. X.) Antérieurement à Irénée, on trouve quelques allusions à des passages des Actes dans les Pères apostoliques et dans Justin Martyr. On est frappé de l'accord qui existe entre le récit de Luc et la manière dont ces Pères parlent du premier siècle de l'Eglise chrétienne. Nous pouvons donc dire que la preuve externe est en faveur de l'authenticité des Actes. Reste à savoir si la preuve interne lui est aussi défavorable qu'on l'a prétendu. L'école de Tubingue s'est prononcée très catégoriquement contre l'authenticité du livre des Actes. Elle y voit un écrit du second siècle destiné à faciliter le rapprochement entre les chrétiens judaîsants et les chrétiens disciples de Paul. Ce n'est pas une histoire, c'est un compromis tenté au moyen de l'histoire. L'auteur aurait cherché à opérer une sorte de réconciliation rétrospective entre Pierre et Paul; il n'a fait
qu'obéir à l'inspiration de l'Eglise de son temps qui éprouvait le besoin d'e£facer le souvenir de débats irritants. Pour atteindre son but, il n'aurait rien trouvé de mieux que de mettre dans la bouche de Pierre les doctrines de Paul et d'effacer tout ce qui était fortement accentué dans les discours du dernier. Schwegler et Baur prétendent que le Paul des Actes n'est pas celui des Epîtres, bien plus énergique selon eux dans sa controverse ^ M. Renss, qui ne dément jamais sa sagacité critique, place le livre des Actes, ainsi que De Wette, à sa date traditionnelle ; mais il nous semble faire une concession trop large à l'école de Tubingue en admettant que Tbistoire du premier siècle a été plus ou moins remaniée dans les Actes dans les intérêts d'une conciliation opérée après coup entre les partis*.
Le point de départ de l'appréciation de Baur et Scbv^egler est l'idée qu'il y a eu une division profonde entre les apôtres, et que cette division s'est perpétuée jusqu'à leur mort. La réfutation de cette erreur résultera des développements de cette bistoire. Nous montrerons qu'il n'y eut de polémique vive et acerbe qu'entre saint Paul et les faux docteurs de Corinthe et de Galatie, et que s'il y eut au premier abord un certain étonnement causé par sa proclamation de l'universalisme chrétien, Taccord entre lui et les autres apôtres fut immédiatement réalisé. Il n'y avait donc pas lieu de réconcilier après coup des hommes qui n'avaient jamais été des ennemis. Tant qu'on admet Tauihenticité de la première épître de saint Pierre, on ne parviendra pas à établir une opposition radicale entre les deux apôtres. Ils n'ont pas eu besoin qu'on falsifiât les faits à leur profit pour démontrer après leur mort une bonne harmonie qui avait existé pendant leur vie. L'auteur du livre des Actes n'est pas un chroniqueur inintelligent qui se borne à donner le matériel de l'histoire en quelque sorte, les faits bruts. C'est un historien intelligent, qui saisit l'enchaînement des faits. Le tableau qu'il trace a de l'horizon et de la perspective, il éclaire le présent par l'avenir ; il nous fait pressentir dès les premières pages de son livre la solution des questions débattues. Cette solution est pour
1 Schwegler, Naehapoitolùehe Zeitaller, II, 111. Baur, Pauluty p. 5. Daa Chrittenlhum der drei tnt. Jahrh,f p. 113.
1 Reuss, Hist. de la théologie chrél, au siècle apostol.j II, p. 591. Geschichte der neilig. Schrift. det iV. T., § 210.
NOTES ET ÉGLAlRaSSEMENTS. i^
lui la substitution de Tuniversalisme ctirétit^n au particularisme juif; mais s'il est vrai, comme nous le pensons, que cette solution ait été en réalité le dénoûment de la première période de l'histoire de TEglise apostolique, il a rempli son devoir d'historien en nous la faisant pressentir. Il nous est impossible de reconnaître aucune trace de falsification dans son récit. Il ne cherche point à atténuer le caractère judaïque du culte de l'Eglise de Jérusalem ; il nous la montre assidue dans le temple, accomplissant toutes les pratiques de la loi cérémonielle. Les premiers discours de Pierre sont pénétrés du soufQe de l'Ancien Testament ; ils ne portent pas trace de l'universalisme chrétien ; le salut lui semble encore appartenir tout d'abord à la descendance d'Abraham (Actes II, 39). Quant àl'objection tirée de la différence de langage de Paul dans les Actes et dans les Epîtres, elle ne présente aucune difficulté sérieuse. Le livre des Actes s'attache bien plutôt à raconter la fondation des Eglises qu'à nous présenter le tableau de leur vie intérieure et de leurs luttes intestines. Il était naturel que le langage de Paul missionnaire différât quelque peu de celui de Paul controversiste. Combien de fois d'ailleurs dans les Actes sa parole ne prend-elle pas un accent énergique et passionné, qui rappelle certains chapitres des lettres aux Corinthiens et aux Galates (Actes XIII, 40-42, 46-48; XXIII, 3; XXVIII, 25).
On a prétendu que les Actes étaient un composé de plusieurs documents. Il y règne cependant une unité de style et de composition trop frappante pour que nous n'y reconnaissions pas une seule main, et précisément la main qui a écrit le troisième évangile ^ Nous ne voyons aucune raison sérieuse d'admettre l'hypothèse qui attribue à Timothée la seconde partie des Actes celle où le narrateur se donne comme un témoin immédiat des faits qu'il raconte. Evidemment la manière dont ce narrateur parle de Timothée écarte cette supposition (Actes XIX, 22; XX, 4).
L'opinion traditionnelle qui attribue à Luc la composition des Actes nous semble la plus plausible ; il est notoire qu'il a été l'un des compagnons des derniers voyages de Paul (Coloss. IV, 44, Philém. 24, et 2 Tim. IV, 1i). Nous ne faisons aucune difficulté
i Voir De Wette, ÂpoitoL Gesehichte Einleit,, p. 4, et aussi Tarticle Lucas dans VEneyelopédie Herzog,
486 NOTES ET ECLAIRaSSEMENTS.
d'admettre qu'il a profité, pour les Actes comme pour son éyangUe, de documents écrits. Les lettres et les discours insérés dans son histoire n'ont probablement pas été retenus de mémoire. Quant à la date de l'écrit, il est impossible de la fixer avec certitude. Il nous semble que le livre qui se termine si brusquement a du être écrit avant la mort de saint Paul ou peu de temps après.
Note D. — Le miracle de la Pentecôte.
On ne peut contester que le récit de saint Luc ne présente quelques difficultés sérieuses. On ne comprend pas d'abord le but du miracle, car les Juifs étrangers qui étaient à Jérusalem comprenaient tous la langue araméenne. En second lieu, l'eflfusion extraordinaire de TEsprit ne parait pas accompagnée du don des langues étrangères dans d'autres passages des Actes. (Actes X, 44). Troisièmement, le ^Xtùz^sû^ 'klkzi^ dont il est fait mention 4 Cor. XIY, 2, est très différent du don des langues à la Pentecôte, car bien loin que celui qui parle les langues à Corinthe ait le privilège d'être compris des étrangers, il a besoin d'un interprète dans sa propre Eglise. On a multiplié les explications de ce difficile problème de critique sacrée. Les uns, comme Bilroth ont vu dans le don des langues à la Pentecôte la langue primitive de l'humanité un moment retrouvée. D'autres, comme Bunsen * prétendent que les premiers chrétiens à la Pentecôte parlèrent la langue araméenne usuelle, comprise de tout le monde au lieu de la langue sacrée, l'antique hébreu, réservé jusqu'alors à l'adoration. L'étonnement des auditeurs aurait été motivé par ce fait entièrement nouveau et d'ailleurs très conforme à l'esprit de l'alliance évangélique. Mais, pour admettre cette hypothèse, il faut mettre entièrement de côté le récit sacré qui évidemment a voulu dire autre chose. Olshausen, dans son commentaire, assimile le don des langues à un phénomène magnétique. Les apôtres, lisant dans le cœur de leurs auditeurs auraient employé leur propre langage: singulière théorie, qui met l'inspiré dans la dépendance absolue de ceux qu'il doit instruire. Néander identifie le don des langues de la Pentecôte avec le don des langues à Corinthe, et met sur le compte d'une erreur de Luc
1 Introduction à la ^ édition anglaite d'Hippolytus.
les détails du récit qui ne cadrent pas avec cette explication ^ Quant à nous, nous admettrions bien difficilement que sur un fait de cette importance la tradition primitive de l'Eglise eût élé déjà entachée d'erreur et d'inexactitude. Nous ne voyons aucune difficulté à croire que le miracle du don des langues a eu un caractère spécial le jour de la Pentecôte. Ce fut un langage extatique et par là il fut semblable au don des langues à Corinihe, mais il s'en distingua par son intelligibilité. Pourquoi le même miracle ne se serait-il pas diversifié au siècle apostolique? Ce qu'il y avait d'extraordinaire et d'unique dans le jour de la Pentecôte explique que le miracle du don des langues fut en quelque sorte élevé ce jour-là à sa plus haute puissance. Il complétait d'une manière admirable le symbolisme divin que nous avons reconnu dans les circonstances merveilleuses qui accompagnèrent la première effusion du Saint-Esprit.
Note E. — Le Concile de Jérusalem.
La question du concile et de la conférence de Jérusalem est une de celle qui ont provoqué, ces derniers temps, les discussions les plus vives. L'école de Tubingue parlant de la supposition que le récit des Actes (c. XV) et celui de l'Epître aux Galates (Gai. II, \\) se rapportent au même fait, en tire naturellement parti contre saint Luc. Elle fait ressortir trois contradictions principales entre les deux récits : 4*" Dans les Actes, les conférences sont publiques; dans répître aux Galates, elles sont particulières (Baur, Paulus^ p. 415. Das Christenth, der dei erst. Jahrhund^ p. 52, 53). Nous avons déjà répondu à cette objection en montrant que la nature même des deux questions à débattre explique la coïncidence de conférences publiques et de conférences particulières. Quand Baur déclare que le silence de Paul sur le décret de Jérusalem, dans répître aux Galates, est inexplicable, il oublie que l'Apôtre n'avait à traiter en Galatie que la question concernant son apostolat, et qu'en conséquence le résultat des conférences particulières lui importait seul. Rappelons d'ailleurs que le décret de Jérusalem n'était qu'un décret transitoire. 2° D'après le récit des Actes, dit Schwegler (Nachapost. ZeiL, 1, 126) les apôtres sont dans un parfait accord,
1 Néander, Pflanz,, I, p. 28.
i88 NOTES ET ÉGLAIRGIS£EMENTS.
tandis que dans l'épître aux Galates ils apparaissent profondément divisésentre eux. La première assertion n'est pas plus exacte que la seconde. Lesapôtres, dansles Actes, montrent un esprit large et conciliant, mais on ne peut contester qu'il n'y ait encore bien de la distance entre le point de vue de Jacques et celui de Paul. Il nous est impossible de trouver dans les Galates la trace d'une opposition tranchée entre les apôtres. Nous les voyons, au contraire, se donner la main d'association (Gai. II, 9). On insiste sur les expressions légèrement ironiques de Paul : 'Airb SItwv Sox^utwv sTvat Tt. Oî SoxouvTcç (jTuXot eivat (Gai. II, 6-9). Mais l'ironie est ici dirigée non contre les apôtres eux-mêmes, mais contre ceux qui par esprit de parti exagèrent leur autorité apostolique au détriment de celle de Paul. 3® L'école de Tubingue, pour ruiner la crédibilité du récit de Luc cbercbe à établir qu'il y a contradiction entre les discours prononcés au concile de Jérusalem et les résultats obtenus. Les discours, d'après elle, sont animés d'un esprit libéral, tandis que le résultat du concile, consacre le triomphe du parti judaisant. Mais nos adversaires oublient que le discours de Jacques n'est pas identique à celui de Pierre. Le premier représentait alors la majorité de l'Eglise; il gardait plus d'un scrupule judaïque, tout en désirant vivement l'union et la conciliation. Dans quelle assemblée délibérante ne voit-on pas fréquemment le vote donner raison au parti mitoyen, bien que le libéralisme le plus élevé s'y soit fait entendre? Nous nions, d'ailleurs, que le concile ait assuré le triomphe du parti judaïsant. Celui-ci avait reçu un coup mortel de l'arrêté qui déclarait que la circoncision n'était plus obligatoire pour les prosélytes sortis du paganisme. L'école de Tubingue s'est surtout appuyée sur la seconde des condilions qui étaient imposées aux néophytes des pays étrangers : l'abstention de toute impureté. Tandis que Schwegler (N. A. I. 427) voit dans le mot xopvetà l'interdiction des secondes noces, Ritschl, dans son savant ouvrage (Entstehung der altcathoHsch. Klrche,^. \\^'\2e) y voit la défense des mariages consanguins interdits par le Léviiique (Lév. XVIII, 16)^ Mais c'est chercher un sens bien éloigné pour une expression bien simple. L'habile théologien cherche à montrer
1 II vient d'eu paraître une seconde édition. L'auteur s*y moutre de plus en plus clo'gné du point de vue de Técole de Tubingue.
NOTES ET ECLAIRaSSEMENTS. 489
qu'au fond le décret de Jérusalem est à la base des Clémentines et du système ébionitique. Mais il est évident à nos yeux que la renonciation au rite de la circoncision, un siècle au moins après le concile de Jérusalem, n'avait aucune importance. Au concile de Jérusalem, c'était faire une concession considérable; un siècle plus tard, le fait était acquis et on ne pouvait revenir sur cette conquête. Nous ne saurions donc admettre l'idée de Ritscbl, que tandis que les dis* cours du concile sont fabriqués, le décret seul est authentique. La délibération nous semble en parfaite harmonie avec son résultat. Nous avons déjà répondu à l'objection tirée de la querelle de Pierre et de Paul à Anlioche.