‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 3)Chapitre 54 sur 184 · MYSTÈRES D'ELEUSIS · texte numérisé non relu

MYSTÈRES D'ELEUSIS

YiYement éclairée, let autour d*elle les dieta représentés par les prêtres. Pour pénétrer le sens de ces mystères, il faut se rappeler que Gérés et Proserpine étaient d'anciennes divinités telluriques. La première représentint la terre et la seconde le grain de blé. De même que h semence descend pendant ThiTer dans rintérieur de h terre, pour germer et reparaître au printemps, Proserpine descend trois mois dans le séjour des ombres. Les mystères d* Eleusis étaient donc tout d'abord des fêtes agricoles, mais là ne se bornait pas leur symbolisme A compliqué. La Grèce ne pouyait pas, même ^n raye* nant à ses anciennes divinités, se contenter d*y Voir des personnifications des forces de la nature. Prose^ pine, régnant aux enfers, apparaissait comme une diVi* nité tutélaire pour ceux qui devaient y descendre après elle. Sa réapparition à la lumière était iine prophétie d'immortalité. L'homme aussi, comme le grain de blé, doit mourir pour revivre. Enfin les pérégrinations de Gérés figuraient F égarement de l'Ame qui a perda le droit chemin, mais le retrouve après de longs détours. Deux dogmes étaient donc renfermés dans ces obscurs symboles : celui du mal ou du péché, et celui dé l'immortalité * . Les purifications étaient destinées à opérer le salut désiré ; les grandes déesses avaient seules le pouvoir de rétablir les âmes dans leur pureté première. Ainsi, tandis que la religion nationale s'imaginait avoir brisé le joug des religions de la nature, les mystères proclamaient à côté d'elle son impuissance et expri-

> Voir Greuzer, traduction Guigniaut, p. 869.

SÉBÉNITÉ DE LA GRtCS. 4^

maient les aspirations profondes de FAme, cbannée et sédoite par les splendeurs da cuhc^ mais non satisfaite dans ses besoins plus sérieux.

Néanmoins ces troubles passagers de la conscience ne suffisaient pas pour jeter une ombre durable sur le ciel bleu de la Grèce. Entourée des chefs-d'œuvre de Fart, célébrée par des poètes comme Sophocle et Eschyle, ayant pour temple des édifices comme le Parthé» non et le sanctuaire de Jupiter olympien, elle put croire un moment qu'elle aVait relevé le monde de la malédiction ^e rOrient faisait peser sur lui dans ses sombres mythologies. Tous les quatre ans, les fêtes solennelles d*01ympie réunissaient, entre les montagnes sacrées, dans nue plaine bordée d'oliviers et de platanes, la fleur de la jeunesse de toutes les cités. Le courage se retrempait^fUms ces jeux célèbres, dans lesquels le corps assoupli accroissait sa force et déployait la beauté de ses formes. On donnait une importance extraordinaire à ces jeux, parce que Ton y voyait comme r école de l'héroïsme; ils avaient un caractère sacré aux yeux de la Grèce, toujours prête à adorer les héros et la beauté humaine dans tous les ordres. Dans l'intervalle des grands jeux olympiques, chaque cité exerçait dans ses gymnases l'élite de sa population. La vie hellénique était essentiellement une vie publique; il n*y avait de vie privée que pour les femmes, enfermées dans le gynécée. L'homme n'existait que pour l'Etat, et toute individualité devait s'absorber dans cet être collectif mais non abstrait qui siégeait toute la journée sur l'Agora, bruyant, ag^té, souverain jusque dans ses ca»

116 LA PHILOSOPHIE GBEOQUE.

priées. Quel contraste, entre Tlnde ascétique qni dé« troit partout Félém^nt naturel et humain, et la Gréée qui Faccepte tout entier afin de Tennoblir I Elle ne conçoit pas ridéal en dehors de la nature; c'est làqa'elle le cherche, ou plutôt qu'elle le place, comliinant ainsi le réalisme et Tidéalisme, empêchant le premi» de de- Tenir grossier et Yulgaire, et le second de se perdie dans le yague et dans le yide; la nature embellie, voilà ridéal hellénique : de là cette perfection plastique merveilleusement équilibrée qui en Mt le Téritable idéal classique; mais de là aussi ce qu'il a d'incomplet et d*insuffîsant pour Thumanité, du jour où elle compreitd qu*il ne s'agit pas seulement pour elle d'être ennoUie et embellie, mais bien sauvée et reloTée d'une déchéance, n est donc vrai que ce qui a Ml la g^ire de la Grèce a aussi amené sa ruine. Un coii§ 4'<Bil rapide jeté sur son développement philosophique achèvera de nous en convaincre.

De la philosophie grecque jusqu'à Aleocandre.

La philosophie d'un peuple est l'expression la plus élevée et la plus vraie de son développement. Ses philosophes , en se repliant sur eux-mêmes , dégagent de tout accessoire Tidée fondamentale qui préside à ses destinées. C'est ainsi que dans leur spéculation raffinée les brahmanes de l'Inde ont tiré courageusement les conséquences des prémisses renfermées dans les croyances nationales, et sont arrivés à formuler sans détour la doctrine de l'anéantissement. La philosophie

SA GRANDEUR ET. SON QIPjBRFECTlON. m

a rempli en Grèce une mission identique. Elle a donné une formule exacte des principes essentiels du paganisme hellénique.

lie rôle de la philosophie grecque a été inappréciable pour la préparation du christianisme : c*est d* abord une noble et grande chose que la recherche désintéressée dala-Térité; cet impérissable besoin de Tesprit humain de remonter à son principe suffirait à lui seul pour prouver que ce principe est divin. On peut abuser de la eqpéoulatjon » on peut en faire Tun des plus énergiques disfiolTants des vérités morales. Trop souvent effrayés^ de rattrtude prise par elle vis-à-vis de la religion , les défenseurs des croyances positives Font considérée comme mauvaise en soi^ confondant dans une injuste préivention Fusage et Fabus. Pour tout^penseur sérieux, la philosophie, est un des meilleurs titres de noblesse de l'humanité ; et quand on considère sa mission avant le christianisme > on se convainc qu'elle a eu sa place dans le plan divin. Ce n*est pas, en efiet, la religion en soi qu'elle a repoussée dans ses plus nobles représen* tants, mais seuliement le polythéisme antique. Elle n'a diëtrôné que les faux dieux. Adoptant ce qu'il y avait de fdua élevé dans le paganisme, elle s'en est servie pour le distraire, et ainsi elle a frayé la voie à la religion définitive. Elle a surtout efficacement contribué à épurer Fidée de la divinité, bien que cette épuration n'ait jamais été complète. Si le spiritualisme le plus élevé a élé entrevu par elle, elle n'a pas su se garder des re-* tours et des réactions du dualisme oriental. Malgré cette impenfeetio», qui a servi à sa manière le christianisme^

«t8 ROLE PÉDAGOGIQUE DE LA PHILOSOPHIE GBEOQUE.

en démontrant la nécessité d*une réyélation, les Socnte et les Platon ont rempli nne mission Traiment snUime auprès de leur peuple. Us ont été les grands prophètes de la conscience humaine au sein du paganisme; die s^est réveillée à leur Yoix, et le réyeil du sens monda fait à la fois la gloire et la mine de leur philosophie; car la conscience^ une fois réyeillée, ne pouvait être satisfaite que par un plus grand qu^eux ; elle devait répudier bientôt des systèmes qui étaient impuissants à réaliser ridéal moral dont ils ayaient ravivé la notion. Mais "périr ainsi, et pour une telle cause, c^est un grand honneur pour une philosophie : voilà pourquoi la philosq)hie de la Grèce a été, comme la loi des Hébreux, quoique dans un sens inférieur, un pédagogue pour amener à Jésus-Christ, selon Texpressionde Clément d'Alexandrie. Elle a été par là même un véritable don de Dieu. Elle aussi a eu Tombre des biens à venir; elle les a fût pressentir et désirer sans les donner, et il n'j avait pas de meilleure manière de préparer la venue de celui qui devait être le Désiré des nations avant d*ètre leur Sauveur. On est en droit d'admettre un enchaînement rigoU" reux entre les divers systèmes philosophiques. La lo* gique règne souverainement dans ce domaine de la spéculation pure : c'est ce qui en fait à la fois la grandeur et rinsufSsance. Chaque doctrine périt par ce qu'elle a de faux et d'incomplet, et la doctrine qui loi succède en est la réfutation naturelle , soit en tirant les dernières conclusions des prémisses posées, soit en substituant un principe nouveau à un principe erroné. Le grand problème de la philosophie ancienne était de

DUAUSME DE LA PBttiOSOPHIE GRECQUE. k%0

faire disparaître Pantinoiiiie entre T esprit et la matière, car la spéculation a toujours pour mission de ramener Tonité dans les conceptions de Tesprit humain. Ce grand problème fut aussi le grand tourment de la philosophie grecque; eUe ne parvint jamais à le résoudre : une la* mière plus haute était nécessaire pour cela. Tant que le dogme de la création n'était pas accepté, il n'y avait que trois solutions possibles : pu- bien on posait éternel* lement en présence les deux termes du prd>lème et Ton avait le dualisme le plus tranché ; ou bien on supprimait Ton des termes et Ton avait tantôt le matérialisme^ tantôt ridéalisme; ou bien enfin oa se réfugiait dans la théorie de T émanation.

Si tous les systèmes ont échoué sur le même écueil, ils VLj ont pas échoué de la même manière, et quelques-nns d'entre eux, en se trompant sur un point capital, ont mêlé tant de vérités à leurs erreurs qu'ils n'en ont pas moins exercé une bienfaisante influence. Préoecupé tout d'abord de l'action morale 'exercée par les diverses doctrines sur les âmes , convaiucu que cette action ne dépend pas toujours absolument du point de vue métaphysique , nous nous garderons avec soin de porter un jugement sommaire sur toute la philosophie grecque; nous signalerons le courant plus pur qui se discerne au travers de ses eaux troublées et qui acquiert tant de puissance et de limpidité dans le platonisme. C'est évidemment ce dernier système qui a le plus d'affinité iivec le christianisme, et qui a le mieux préparé les cœurs à le recevoir, ceux toutefois qu'il li'a pas contentés* Aussi raurons-<-nous toujours en vue dans le tû- I 9

130 DUALISME I»S L.V PBILOSOPHIE GRECSQOE.

Ueaa très abrégé que nous présenterons du déTdoppenMmt philosophique de la Grèce.

Nous retrouvons sous une fcmne nouyelle, dans la succession des systèmes philosophiques, la succession des diverses créations mythologiques de Thumanilé. Ce fait n*a pas lieu de nous étonner» car il n'y a rien A'àtbtoaire ou d'accidentel dans Tenchalnemeiit des religions de Tancien monde; elles se rattachent les unes aux autres par une dialectique cachée, mais irrésistiUe. ^humanité était libre de ne pas s'engager dans cette vote, mais une fois qu'elle y a fait les premiers pas elle doit la parcourir jusqu'au bout. Le naturùmsy ou la glorification des forces de la nature, la conduit fatalement à un dualisme de plus en plus tranché, conmie ce dualisme lui-même la conduit au panthéisme brahmanique, et au nihilisme des bouddhistes. Telles sont les phases que doit parcourir la pensée religieuse jusqu'à ce qu'elle aborde la sphère supérieure de l'humanisme. La pensée philosophique parcourt la mépic série d'idées; seulement, comme la réflexion suit l'imagination et ne la précède jamais, le déyeloppement philosophique n'a pas été parallèle au développement mythologique; les périodes de la philosophie grecque ne coïncident pas avec celles de l'histoire de la religion. Ainsi le naturisme est en pleine retraite dans la sphère religieuse qu'il prédomine encore dans la spéculation, et l'humanisme n'arrive à se formuler avec netteté dans l'école que longtemps après ^u'il a triomphé dans le temple.

La pensée spéculative, en s'éveillant, imite l'exemple delà pensive religieuse; elle cherche le premier principe

L'ËGOLE IONIENNE. 431

de tontes choses dans la natnre. Yaincti par elle dépnis la chnte, rhomme commence par constater sa proprë défaite ; mais la constater et s'efforcer de s'en rendre compte, c'est déjà la réparer en partie. Le rosean pensant, pour parier ayee Pascal, se relèye vis-à-vis des forces aveugles qui l'ont courbé à terre. La philosophie du naturisme est déjà un affiranchissement, par le fait seul qu'elle est une philosophie. La première de toutes les écoles, l'école d'Ionie, parvient sur son déclin à entrevoir le spiritualisme. Elle se partage, comïne on le sait, en deux branches : la branche dynamiste et la branche mécaniste. Tandis que la première admettait , dans la nature elle-même, une force interne présidant à son développement, la seconde attribuait l'ordonnance et le gouvernement du monde matériel à un principe qui lui était étranger. Il est évident que la fraction de l'école ionienne qui plaçait le germe de la Yie et le principe de l'organisation dans la nature, était bien plus près d'un matérialisme absolu que la fraction qui cherchait en dehors d'elle ce germe et ce principe. Thaïes de Milet voyait ce premier principe dans Feau, qui finit par se solidifier; Anaximènes le voyait dans l'air, dont l'inspiration et l'expiration expUquent les fluctuations de la vie ; tandis qu'Heraclite l'assimilait au feu, éternellement en mouvement. Ces philosophes représentent, en philosophie, le naturisme grossier qui a prédominé en Asie Mineure. Si Diogène d'ApoUonie donne à l'air les attributs de la rais(m et de l'intelfigence i il n'y a là qu'une heureuse inconséquence. La tendance dynamiste de l'école ionienne n'en

i3S L'ÉCOLE IONIENNE.

demeure pas moinSy dans son ensemble, entachée de matérialisme.

La tendance mécaniste^ qui admettaiti comme nous rayons dit, un principe d^organisatiiHi en dehors de ]a nature , se rapproche du spiritualisme sans Tattandre. Anaximandre de Milet se contente d*une idée Tague qni n*expligue rien; pour lui le premier principe est Tinfini , d'où les êtres se dégagent par la séparation des contraires. Anaxagore de Clazomène enseigne queFcNr' ganisation du monde a été opérée par Tesprit. n donne le nom d'esprit à une puissance intellectuelle qui est en dehors de la nature. « Toutes choses, dit41, étaient ensemble et F esprit a tout ordonné ^ »

Ce spiritualisme n'est encore qu'à l'état d'informe ébauche; il aboutit au dualisme. £n effet, si Tespnt ordonne le monde confus de la matière, d*oii yient celle-ci? qu'est-ce, en définitive, que ces éléments chaotiques en fusion que l'esprit a organisés? Anaxagore ne donne aucune réponse à cette question. Aussi n'es^il pas étonnant de voir l'école pythagoricienne, qui succède à l'école ionienne, plutôt peut-être dans l'ordre logique que dans l'ordre du temps , accepter le dualisme et le formuler avec rigueur^. La fameuse théorie des nombres porte évidemment un caractère dualiste. En effet, le nombre primitif, duquel tout s'en*

Diog. Laert., II, 6.

• Braûdis (yoI. I, 430) place Técole pythagorideane apfâs Técelê d'Elée. Les remaniements de la doctrine pythagoricienne peuvent é^tre placés à cette date, mais sa première élaboration remonté bien plus liaût. Im indications chronologiques sont d'accord avec la logique.

UÉCOLE PYTHAGORiaENNE. 433

gendre , comprend à la fois le principe matériel , qui est Fillimité, Tindéfini, et le principe spirituel, qui est Télément de limitation et de détermination. Le nombre, qui est à la fois l'essence et le type de tous les êtres, résulte de la pénétration réciproque de ces deux éléments; il n'est simplement ni Fillimité, ni l'élément de détermination, il est la détermination dans l'illimité; en d'autres termes , la matière confuse recevant de l'é* lément spirituel la forme, la précision et l'harmonie, Toilà le nombre. Les lois de la symétrie sont exactement observées dans cette pénétration de la matière par l'esprit; les rapports mathématiques expriment l'union du spirituel et du matériel. Contenus d'abord indistinctement dans le grand tout, le limité et l'illimité, Tesprit et la matière s'en sont dégagés pour s'unir et former un monde harmonique dont le ciel est la plus parfaite représentation. L'école pythagoricienne était une école de mathématiciens et d'astronomes. Elle nous parait correspondre assez exactement, dans l'histoire de la philosophie, à l'évolution mythologique accomplie dans l'Iran au temps de Zoroastre. En effet, tandis que l'école d'Ionie , semblable en ceci à la religion phénicienne, ne reconnaît qu'un seul principe aveugle et confus, renfermant en lui les forces contraires de la nature, la doctrine pythagoricienne, comme VAvesta, distingue deux principes ; elle les oppose l'un à l'autre ; elle exige que le principe matériel soit dominé par le principe spirituel ; elle aboutit, comme la religion persane, à un développement moral, car elle commande à l'homme de faire prédominer partout le bien ,

434 L£GOLE DÉLÉE.

rhannonie; mais aussi, comme le parsisme, elle demeure enlacée dans les liens d'un invincible dualisme. « L'unité , dit Fécole pythagoricienne, vient de la dna- Uté'.«

Le dualisme conduit au nihilisme. L'esprit humain ne sait pas longtemps maintenir l'équilibre entre le principe matériel et le principe spirituel, n essaye bientôt de faire disparaître l'un des termes de cette grande antithèse. Dès que le sentiment de l'unité s'est réyeillé en lui, il est disposé à tout lui sacrifier; la diversité, le mouvement , la vie des êtres particuliers lui paraissent un mal ; il faut anéantir tout ce qui a une existence en dehors du grand tout; il faut le perdre dans l'abimede l'être absolu et unique. Cette tendance s'est appelée le brahmanisme dans l'évolution mythologique de rOrient; dans l'évolution philosophique de la Grèce, elle a produit l'école d'Elée. On sait avec quelle audace Xénophane et Parménide ont formulé l'idéalisme le pins extrême. « L'être, dit Parménide, n'a ni commencement ni fin; il n'a point de parties, car il est toujours le un identique. Il n'a point de mouvement , ajoate Mélissus, car l'être unique est toujours semblable à lui-m<^e ; or ce qui est semblable à soi ne diminue ni ne grandit. Il ne saurait donner la pluralité, car « il n'y a qu'un seul être véritable qui est toujours semblable à lui-même. ^ » Gomment ne pas reconnaître le brahmanisme dans une telle doctrine? Seulement, comme elle

iTb B'Iv èÇ di(JL70'cép(i)y. Aristote, Métaphys, A, 5.

« Et |y, xal àxtVTQTOV. Ritter et Preller, Hisior. philos, ex fontibuf* Voir p. 92, 98-105.

L'ECOLE D'ËLÉE. 435

se produit^ non pas aux bords du Gange, mais en Grèce, elle reçoit une empreinte beaucoup plus prononcée dHdéalisme. L'être un, immobile, de Parméuide est doué te raison et d'intelligence. « C'est un esprit sacré, ûieffiEible; la plénitude de Fétre est dans la pensée* > » Si haut qu'ils l'élèTent, ils ne parviennent cependant pas à ranger sous sa loi le monde extérieur ; aussi se voient^ ils réduits, pour sauvegarder leur doctrine^ à nier toute existence contingente. La production des é^es particuliers et du monde qui les renferme est à leurs yeux comme à ceux des brahmanes une malédiction ; ils frappent la création du môme anathème fulminé contre elle dans l'Inde. D'après Empédocle, rangé à tort parmi les philosophes ioniens par Brandis ^, le monde a été créé sons l'influence du principe de haine ; celui-ci a rompu le lien d'amour par lequel tous les êtres étaient primitivement unis au sein de l'être unique et absolu. De là une incurable tristesse, qui projette une teinte sombre sur tout ce qui vit, nait et se meut. Empédocle l'a poétiquement exprimée quand, dans l'impuissance de triompher de ce dualisme qui reparait toujours malgré les négations hardies de l'école d'Ëlée, il s'écrie : « Je ^uis un exilé de la vérité, obéissant à la « discorde en fureur. 0 malheureuse race des mortels, « de quelles discordes et de quels gémissements n'êtes- « vous pas nés ^ ! » L'ascétisme bouddhique est implicitement renfermé dans une telle plainte, et s'il n'en

* Ritter et Preller, 114. — * Brandis, 1, 101.

* Q SeiXbv 6vr^Twv y^vo;, cTwv èÇ èp{$a)v ^y, -ce aiova^ûv l'^i» vîoOe. Ritter et Preller, p. 122.

136 L*ATOIfISME.

est pas sorti c'est que la sérénité hellénique contre* balançait efficacement ce sombre esprit oriental.

L'idéalisme ontré de Fécole d'Elée amène une ré^c» tion iriolente dont Démocrite est Forgane. Parménide avait nié le mouvement et la pluralité. Démocrite lui répond en niant le monde supérieur , le monde de Tesprit et de Funité. Pour lui U n'y a plus que des atome» emportés dans un tourbillon étemel, qui les mêle et les sépare au hasarda II n'y a point de principe premier, point de Dieu , point de morale. Aux excès idéalistes des philosophes d'Elée, U oppose un matérialisme non moins absolu. Ballotté entre ces deux tendances également outrées, convaincu tour à tour par chacune d'elles des erreurs de Fécole opposée, Fesprit grec, tourné d'ailleurs au scepticisme par sa subtilité native, s'y abandonne sans réserve vers la fin de cette période. Alors parurent ces dangereux sophistes qui faisaient de la philosophie un jeu, et qui, trafiquant des plus nobles préoe- Gupations de Fesprit humain, les exploitaient au profit de leur intérêt ou de leur vanité. Heurtant les unes contre les autres les solutions contradictoires proposées par les diverses écoles sur le problème ontologique, réfutant Parménide par Démocrite et Démocrite par Parménide, ils concluaient de toutes ces discussions qne Fhomme ne peut arriver à la vérité, ou plutôt qu'il n'v a pas de vérité fixe, absolue ; que sur toute question deux réponses également plausibles sont possibles, et qu'en définitive notre pensée mobile est la mesure de

* 'Aei xiveTaôai xà TCpwTa qù^kcliol. Ritter et Preller, 46^

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