DÉCADENCE PHILOSOPHIQUE
éiait miné en dessous, mais non renversé ayec francbise. Les philosophes n^ayaient laissé debout que son cadavre, puisqu'ils avaient sapé la foi aux dieux homériques; mais te cadavre n'en subsistât pas moins, et il fisdlait se prosterner devant lui.
La Grèce en savait trop et pas assez ; elle en savait trop pour croire complètement à ses dieux, pas assez pour adorer une autre Divinité. Aussi n'est-il pas surprenant qu'à la période d'épuration succède une période d'abaissement religieux; les apothéoses se multiplient; on fonde des cultes et des fêtes en l'honneur de rois puissants, tels que Démétrius Poliorcète à Athènes, Attale à Sicyone , Antigone en Achaïe, Ptolémée à BhodeB^ En même temps le contact avec l'Orient ramène Tancienne religion de la nature ; le culte de Bacchus prend une extension croissante et revêt un caractère toujours plus asiatique. L'impiété profite de cet abais^ sèment de l'idée religieuse et Evhémère de Messine, 300 ans avant J.-C, déclare ouvertement que les dieux ne sôiit que d'anciens rois divinisés après leur mort par la crainte ou par la superstition. Il ne voyait dans Aphrodite qu'une courtisane merveilleusement belle, et îl racontait qu'Harmonia était une danseuse phrygienne séduite par Gadmus.
Le mouvement philosophique de cette époque poussait dans la même voie d'abaissement religieux et moral. D'tiprès l'exposé que nous avons &it de k philosq)hi4e d'Aristote, on peut prévoir qu'il était dangereux po^r
1 DrcBitiûger^ p. 315.
IgO DÉCADENCE PHILOSOPHIQUE.
ce maitre illustre d*ayoir des continuateurs. S*il s'était retenu , par la yigueur de son génie , sur la pente da sensualisme, ob il glissait déjà, ses successeurs n*étaieBt |)as capables du même effort ; la partie éleTée de sa métaphysique, concernant le moteur immuable, le Bien bienheureux qui se pense éternellement et qui n'est que la pensée de la pensée , tout ce grand côté de sa philosophie allait être oublié on méconnu , et le conseil, que par opposition au platonisme il ayait donné à ses disciples, de s'attacher ayant tout à la sensation, jnal compris et exagéré par eux, devait, dans un temps (raffaissement moral, ouvrir la carrière au sensualisme. Déjà ses disciples immédiats, les pénpatéticiens JUcéatque et Straton, écartaient résolument Tidée de Dieu de la philosophie ; ils afBrmaient qu'aucune divinité n'était nécessaire pour expliquer la formation du monde. Ainsi qu'on le voit toujours aux temps de décadence sociale^ une école sceptique apparaît, cachant une amère tristesse dans son rire ironique ; elle Tient proclamer de cruelles déceptions et elle ne triomphe que sur les ruines des grandes choses. De même que les premiers sceptiques avaient brisé l'un contre l'autre l'atomisme et la doctrine d'Elée, les nouveaux sceptiques opposent Aristote à Platon et Platon à Aristote; ils trouvent leur meilleure joie à voir i:es deux illustres philosophes se transpercer mutuellement et succonj^er avec la philosophie elle-même, dont ils ont été les représentants les plus puissants. Tûnon et Pyrrhon déclarent que de chaque chose on peut également dire qu'elle est et qu'elle n'est pas, et, qu'en cons('^quence, il faut cesser de se tourmenter et arriver an
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ealme absolu , qu'ils décorent du nom d'ataraxie * . Spectateui^ des hontes de leur patrie, entourés de tous les exemples de lâcheté et de corruption , ils écrivent cette maxime, digne d'un temps où la liberté^ meurt trahie par les sens : « Bien n'est honteux, rien n'est juste en soi, la loi et les coutumes font seules la justice et l'iniquité'. » Arrivé à cet extrême, le scepticisme meurt dans le vide qu'U a foit autour de lui. Pyrrhon déclarait que la négation trop nettement articulée impliquait encore la possibilité d'une certitude et qu'il fallait s'en abstenir.
Si Ton mesurait par la durée l'importance des écoles, nulle gloire n'eût égalé celle de l'école épicurienne et de l'école stoïcienne. Cependant ce sont deux philosophies de décadence, d'abord parce qu'elles professent le dédain de la haute spéculation et ensuite parce qu'elles reposent sur des principes sensualistes. Il n'est pas nécessaire de le démontrer longuement pour l'épicuréisme : d*après Epicure, la philosophie est essentiellement l'art de nous rendre heureux; c'est donc avant tout une morale, et quelle morale ! Son principe premier est qu'il faut fiiir la souffrance et chercher le bonheur, identique au plaisir'. Nous ne devons être guidés dans notre choix des plaisirs que par la pensée d'éviter toute souffrance. C'est à ce titre que Ta vertu qui n'est pas autre chose
IIpÔTOV(Aèv i^adCav, IxetTa §' drapa^Cav. Ritter et Preller^p.324.
* OuT6 yjxT^h'f ouT£ aîoxpbv, [Ktihï'f eTvai t^ dcXrjôeia, 'f6[Uù 5è y.x\ SOet xavri. Diog. Laert.^ 1. IX^ 61.
' "EXe^e T^|V çiXojoç(av èvip^eiav eîvai Xé^cç tov eicaijJLOva pio icepwcoiojcav. Rittrr Pt Preller, p. 333.
4 8S L'EOOLE STOÏCIENNE.
que la modération est désirable * . Ce n*est pas du reste qu'il Mlle s*abstenir des autres plaisirs. Epienre dit nettement que le commencement et la racine de tout bien est dans les plaisirs de la table'. Il ajoute que nous .devons éviter de nuire^ à notre prochain, afin qu*il ne porte pas atteinte à nos propres intérêts.
En logique, tout est ramené à la sensation; ratomisme pur est le principe de la physique épicurienne. Les corps ont été formés par la combinaison des atomes; rflme u*est qu'un composé d'atomes légers, elle périra quand ils se sépareront'. Les dieux sont des êtres matériels comme Tâme; impassibles, ils ne s'occupent pas de nous et il ne faut pas les fatiguer, ou plutôt nous fatiguer, en les priant^. Une telle philosophie se juge eUennèine; elle couTient aux époques d'assenrissement et de corruption, car elle proclame l'impunité de l'injustice et la légitimité de la volupté. Il n'est pas de plus sûr moyen d'enchaîner un peuple libre que de le dégrader.
Le stoïcisme, fondé par Zenon et complété par Gléanthe et Chrysippe, partait de principes logiques identiques à ceux de l'épicuréisme pour conclure en morale dans un sens diamétralement inverse. Lui aussi plaçait dans la sensation le point de départ de toute science; la sensation écrit les idées sur l'âme comme sur une cire
< « Le plaisir est le commencement et la fin du bonheur. On ne peat vivre agréablement si Ton ne vit raisonnablement et justement. » Diog- Laert.^X^128.
* 'Ap/-^ xal f(Ça icavrbç àYa6oî3 ^ vf^ç ^aa^ph^ fjSovi]. Ritterei Preller, p. 338.
' 'H ^^xi\ <7(0{Aa. Diog. Laert.^ X, 63.
^ Diog. Laert.; X^ 123.
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amollie, préparée à recevoir des empreintes * . La certitade se fonde sur une certaine éyidence sensible , et la vérité elle-même est corporelle^. Les stoïciens professaient le panthéisme le plas décidé. Les deux principes de runiyers, diaprés eux, sont la matière et la raison, qui n'est que le feu subtil appelé le feu artistique, principe actif répandu dans Tunivers comme lo sang dans les Teines'. C*est lui qui est le Dieu yéritable, le Jupiter universel qui pénètre toute chose * . Le monde^ pris dans son ensemble, réalise le bien ; le mal n*est que relatif et apparent : il consiste dans la particularité et la passivité. Du reste, tout se plie aux lois de la fatalité. Kàme n'est pas immortelle, car elle est corporelle^; la partie de r&me universelle qui Tanime se confondra en définitive avec le principe actif du monde. Quant à Funivers^ il doit être consumé par le feu , mais pour renaître après cette combustion^.
De cette physique matérialiste, le stoïcisme tirait une morale sévère, mais irréalisable et souvent inconséquente. Le premier principe de cette morale semble, au premier abord, appartenir à Tépicuréisme. « H fout, dit Zenon, se conformer à la nature \ » Mais la nature pour lui c'est le principe actif, c'est la raison. Se conformer à la nature, c'est donc faire dominer toujours le principe
» Ritter et Preller, Hist. phil, ex fontibus, p. 358. ^ *H (iLàv àXi^ôeia Qîù^i. Jd., p. 364. 'Diog. Laert.^ III^ 34.
* IIvsu(ji.a Sttjxov 8i' 5Xou toO xéqjwu. Ritter et Preller, p. 866. » Diogr. Laert., VII, 156.
• Ritter et Preller, p. 368.
^ Tb 6(ji.oXoYOU|xéva>ç Çtjv. Ritter et Prellcr, p. 380.
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rationnel et actif, o^est se mettre au-dessus de la pas»^ yité, c'est triompher de toute émotion, de toute souffiranoe et aussi de tout plaisir, car le plaisir est un état pasaf de rame : c*est arriver à Tinsensibilité \ La yerta est identique à la raison : aussi s'enseigne-t-«lle comme no système. Elle est absolue de sa nature; on Ta ou on ne Ta pas, car le principe rationnel est un et indiTisiUe'. Il n*y a pas de degrés, pas de nuances dans la vie morale. Du reste, le stoïcisme, sous sa première formet n*a pas professé le rigorisme qu'il afSche plus tard à Borne; il ne s*est pas élevé si haut à Athènes. Il parait même que, sous prétexte d'impassibilité , ces premiers stoïciens toléraient sans scrupule quelques-uns des vice^ les plus honteux du paganisme. La philosophie du Por* tique devait subir plus tard une épuration notable, eo ralliant à elle tontes les grandes Ames qui voulaient réagir contre F effroyable abaissement moral de la Rome impériale. Elle fut le refuge des nobles cœurs; mais» ainsi que nous le ven*ons, elle eut beau pousser la sévérité jusqu'aux dernières limites , elle ne parvint jamais à neutraliser les funestes conséquences de ses premiers principes. Elle ne put s'élever jusqu'au spiritualisme. Niant à la fois Dieu et l'immortalité, elle ne sut pas donner à la morale ses véritables bases; ramenant tout au moi, elle fut, malgré les apparences, entachée d'un incurable égoïsme. L'orgueil lui ôte tout caractère désintéressé ; découragée de son impuissance métaphysique, elle se concentra de plus en plus sur les appli~
» Diog. Laert., VU, 87. — « Diog. Laert., VU, 427.