DÉCADENCE DE LA RELIGION
chement de tant de dieux suprêmes était, pour chacun d*eux, un irrémédiable échec. Cette yoix mystérieuse qui, d'après la poétique légende rapportée par Plutari* que , avait fait retentir la mer de ce cri sinistre : Le grand Pan est mort ! s* élevait du fond des cœurs. C'était la Yoix d'un temps d'incrédulité qui proclamait la fin du paganisme * . Les oracles se taisaient : « Us ne sont ^iis comme autrefois, dit tristement le même Plutarqœ. Partout dans les lieux sacrés s'étendent le silence et la tristesse. » On se tromperait cependant si l'on attribuait uniquement au progrès philosophique cet abandoa du paganisme hellénique; les progrès croissants do paganisme oriental lui faisaient une redoutable concorrence. Un double courant entraînait les esprits : c'était, d'un côté, le courant de l'impiété, et, de l'autre^ celui de la superstition. Tâchons de nous rendre compté de cet état religieux si complexe.
Remarquons d'abord que la religion ofScielle , nationale , ne satisfait plus personne ; elle est tombée trop bas. L'humanisme aboutit à l'adoration de l' empereur. Le dieu ofSciel, « qui, d'un signe et d'un froncement de sourcils, gouverne la terre, la mer, la paix et la guerre*,» c'est l'empereur, c'est-à-dire le plus souvent un fou furieux, un histrion ou un monstre, ou tout cela à la fois. Le dieu c'est tantôt Caligula, « le plus cruel des maîtres après avoir été le plus soumis des esclaves'; » tantôt Néron, « qui, de tous les crimes, n'en avait n(
* Plutarque, De oraculis, 17. — * Pline, Panégyrique, 197. ^ « Dictum sit ncc servum mitiorem , nec deteriorem domimirn. » Suétone, Calig,, 10.
APOTHÉOSE DES EBfPEREURS. 249
incon ^ • » Aujourd'hui , c'est un vieillard imbécile îomme Claude ; demain, un bouffon sanguinaire comme Commode , dont on a pu dire qu'aucune flétrissure ne toi manquait. ^. Il n'est plus permis d'attendre la mort la dieu pour faire son apothéose. On avait au moins ittendu qu'Auguste eût rendu le dernier soupir pour icheyer en son honneur le temple commencé pour Jupiter *, Ses successeurs réclament des autels pendant leur ?ie. Galigula, d'après Suétone, fit mutiler les plus belles rtatoes de l'antiquité pour les surmonter de son buste, afin qu'au lieu de la tète des dieux on adorât la sienne^. Cette action sacrilège nous représente fidèlement la transformation de l'humanisme, qui, après avoir eu pour symbole le Jupiter olympien de Phidias, aboutit maintenant au buste hideux d'un Caligula. Les apothéoses par flatterie se multiplièrent à l'infini: les provinces déifiaient leurs proconsuls dans l'espoir d'être un peu moins volées et pressurées par eux^. Adrien bâtissait des temples au bel Antinous, objet d'une infâme passion, et instituait partout son culte. De pareilles déifications rabaissaient toujours davantage l'idée de la Divinité ; les anciens dieux, qui, dans la grande période de la Grèce, avaient revêtu une certaine majesté, étaient promptement descendus de cette hauteur d'un moment. On les avait rendus dignes des dieux nouveaux qui , en nombre croissant, prenaient place à côté d'eux. Les
i Tacite, Annales, XIV, 37.
* « Omni parte corporis pollutus.» Hist, Au^,, V.
* Suétone, Auguste, 60.
^ Suétone, Caligula, 22.
* «Templa etiam proconsulibus'decerni. » Suétonp, i4M^.,52.
2t0 INFAMIE DES PRÊTRES.
empereurs romains ne devaient pas se trouyer déplacés dans cet Olympe dégradé. Le temple de Ténus, à Co* rinthe , était gardé par mille courtisanes , et on recommandait à la jeune fille qui voulait rester pure de foir le temple de Jupiter. Bien ne montre mieux Tidée rabaissée que Fou se faisait de ces 4ieux que les prières qu*on leur adressait , prières par lesquelles , d*après le satiriste Perse , on essayait d*acheter leur faveur et de les séduire ^ . On n'oserait répéter à haute voix ce qa*oa leur dit tout bas, car on leur demande la satisfaction de coupables passions ou la possession de biens illégitimes. Aussi s'il y a une justice vénale sur la terre, elle n'est que rimitation de la justice vénale des dieux ^. Ceux-ci, bien loin de rendre T homme meilleur, le rendent lâche et tremblant'. Toutes les fois qu'un prince commet quelque forfait, on peut savoir d'avance qu'il rendra de solennelles actions de grâce aux dieux ^. La conduite des prêtres contribue encore à les discréditer. Leurs mœois sont effroyables, et leurs fourberies commencent à être connues ; on parle de leur trompeuse inspiration prophétique*. Apulée a retracé en vives couleurs les infamies des prêtres de Cybèle, espèce de mendiants attitrés s'eugraissant de la charité publique, spéculant sur la dévotion, et par-dessus tout effrontés voleurs ^
* « prece pascis emaci
Qaod non seductis nequeas committere divis. »
(Perse. — Voir toute sa deuxième satire.) » Apulée, Met., U, 36.
» Apulée, Met,, II, 18.
* Tacite, Annales, XIV, 64.
* « Doloso vaticinandi furore. » Pétrone, Sat}/ric,, c. I.
* Muniûcentia publica saginati. » Met., II, 163,186.