TROIS ECOLES D'APOLOGISTES
d'abord deux tendances qui sont radicalement opposées Tune à Tautre. Tandis que Tune admet une affinité profonde entre le christianisme et la conscience humaine, Tautre repousse cette opinion consolante, et ne retrouve aucun germe divin dans Tâme depuis sa déchéance. Les premiers apologistes s'efforceront de manifester la sympathie latente de Thomme pour le Christ; ils feront appel aux aspirations du cœur et de la conscience, tout en établissant que les meilleurs désirs ne remplacent pas plus la révélation que la faim ne supplée au pain destiné à Tapaiser. Les seconds mettront tous leurs soins à accabler la nature humaine sous le fardeau de son ignominie, à la briser, à l'anéantir, pour l'amener, par le dégoût et le désespoir, à recourir au divin Réparateur. L'école qui admet une affinité réelle entre l'âme et la vérité se partage en deux tendances ; l'une cherche des témoignages et des preuves de cette affinité dans le développement historique de l'humanité, dans les grandes manifestations des religions et des philosophies de l'antiquité ; l'autre enveloppe dans un même anathème tout le passé, maudit les philosophes comme les dieux, et n'en appelle qu'aux instincts naturels du cœur humain.
Nous commencerons l'exposition des diverses apologies du christianisme primitif par l'école qui a plaidé sa cause avec le plus de largeur; elle a pour elle l'antiquité comme la vérité, et ses écrits ont été signés des noms les plus illustres de l'Eglise d'Orient. La seconde école a pour chef TertuUien, le tribun chré-
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tien. Aruobe inaugure la troisième en accablant d'outrages la nature humaine, et en ne reculant devant meane insulte pour mieux Favilir. Nous demanderons à dutcune de ces écoles son plan d'attaque et son plan de défense, sa méthode et remploi qu'elle fait des direrses sortes de preuves, soit externes, soit internes. Au fond, le redoutable problème n'a pas changé : il se dresse devant nous avec la même gravité. L'intérêt et l'importance d'une telle étude n'ont pas besoin de commentaires.
Nous rangeons dans l'école des apologistes les plus larges en Orient Justin Martyr, Athénagore, Clément d'Alexandrie et Origène ; en Occident , nous n'avons
Ià indiquer après ces maîtres illustres, que les noms d'HippoIyte et de Minutius Félix. Justin pose le principe de récole avec une grande netteté, mais sans lui demeurer toujours fidèle. Clément dégage ce principe des restrictions qui l'altéraient chez son devancier; il loi donne la base la plus solide, en traitant avec autant de hardiesse que de profondeur la question capitale des rapports de la raison et de la foi. Origène découvre toutes les conséquences fécondes de la méthode perfectionnée dont il a hérité, et l'applique aux problèmes les plus divers et les plus délicats de l'apologétique. Aycc loi Tapologie du christianisme primitif arrive à son point culminant ; elle ne fera plus désormais que descendre, et finira par perdre tout ensemble la puissance et la liberté. Nous nous attacherons surtout à 6dre ressortir ce qu'il y a d'original et d'individuel dans rœuvre de chacun des défenseurs de la foi chré-
4G6 PBEMIÈKE ÉCOLE.
tienne. Ilfons trouYons chez tons un fonds commim d'arguments identiques. Aucun d'eux ne manque d'opposer les yertus chrétiennes aux infamies païennes, et de s'appuyer sur l'héroïsme des martyrs. Pour éTÎter dles répétitions inutiles, nous passerons rapidement sur ce genre de preuves, jusqu'à ce qu'il se présente à nous avec ses développements ks plus riches dans le livre d'Origène.
§ IL — Apologies de Mélito, de Justin Martyr
et d*Athénagore.
A. — Mélito et Justin Martyr.
Mélito de Sardes n'a pas seulement présenté à Marc- Aurèle une éloquente pétition en faveur des chrétiens; il a encore écrit, sous forme de discours aux empereurs, une apologie concise, mais animée du souffle des premiers temps, et très digne, par conséquent, d'inaugurer la grande école des apologistes les plus larges * . Elle respire d'uu bout à l'autre une noble confiance dans le pouvoir de la vérité sur l'homme. L'auteur ne veut pas que celle-ci force l'entrée de son cœur par la contrainte; elle doit se servir de la parole comme d'une clef pour l'ouvrir^. L'erreur a pu, comme un nuage sombre, obscurcir la lumière et voiler notre ciel; mais une fois ce nuage dissipé, l'homme reconnaît la
^ Les fragnuents de l'Apologie de Mélito ont été retrouvés par Guretoa dans un manuscrit syriaque du Musée britannique, qui paraît remonter au «eptième siècle. On trouve le texte^ avec une traduction latine de M. Renan, dans le vol. Il du Spicilegium solemnense, édité par Dom Pitra, p. xxxviii à un.
* « Veritas vero utitur verbo sicut clavi.» (Page 88.)
MÉLFTO DE SARDES. H7
mérité- Il n^a'pas besoin-dechercher bien loin-de hiiles preaireB irrécusables du vrari; il en po.<^è4.e en loimême xïue «démonstration éclatante. Son intelligence «st rima^ de ©ien * ; de môme que la pensée invisible meut le corps, de même Dieu, qu'on ne peut ni -voir ni toacher, mentroniyers; et son esprit circule dans Tintelligence humaine^. Apres avoir donné à Thonraie la Mbeitté, il Fa placé en face de Fimmense créaftion^. Gela Tttoos explique comment sa créature d'élite a pu, par ses déterminations mauvaises, oublier son auteur, et se prosttemer devant la pierre et le bois, diviniser ses passions et faire ropothéose de ses anciens rois. Mais, au nom de cette même liberté, elle peut revenir à Celui qu'elle a abandonné. La grâce divine est infinie, et il se révèle à ceux qui le cherchent. « Que ton premier soin, dit l'apologiste, soit de ne pas mentir à ton âme. Tu mens à ton âme quand tu appelles Dieu ce qui n'est point Dieu^. » Mélito trouve de nobles accents pour presser les chefs de l'Etat de régner 5elon la vérité, et il donne pour garantie à la paix publique ia réciprocité de la justice entre les gouvernants et les gouvernés*. L'évêqne de Sardes écarte vivement l'objecrtion si fréquente que l'on ne doit pas changer les coutumes des pères. « Pourquoi, dit-il, les fils des
^ a Intellectus enim tuas est imago personse ejns.» (Page 44.)
1 u la intellectu tuo currit. » (Page 44.]
' « Dédit tibi mentcm liberam; posuit coram te res universas. » (Page 46.)
^ « Cura sit tibi primum at in aniina tua non ii.entiaiis.w (Page 48.)
* « Si enim rcx non injuste agit erga subjectos suos, ipsi non inr juste agant in eum.» (Page 49.)
4 «8 liÉLrrO DE SARDES.
^tveagles se permettent-ils de voir, et les fils des boiteux marchent-ils droit * ? Il n'est pas bon qa'un homme suive ses pères s'ils ont pris un mauvais che- '■ min ; mais il doit au contraire se détourner de ce che- ' min pour ne pas recevoir le même châtiment. Bêcherche donc si ton père a suivi la bonne voie, et alors marche après lui ; mais s'il a suivi la mauvaise, prends la bonne et montre-la à tes fils. » La pensée principale de TApologie de Mélito se résume en ces mots : « 0 homme vil qui as Dieu en toi , hors de toi et audessus de toi^, tu achètes une idole fabriquée, et ta l'adores; et tu ne sais pas que l'œil qui voit tout Va, vu, et tu n'entends pas le Verbe de la vérité qui te dit : Gomment le Dieu invisible serait-il sculpté? Tu as des yeux et ne vois pas; tu as une intelligence et tu ne comprends pas. Pourquoi te rouler dans la poussière devant ce qui est insensible! Grains plutôt Celui qui remue la terre et les cieux, agite les mers, transporte les montagnes , et peut devenir pour toi un feu 43onsumant. »
Nous ne pouvions nous attendre à trouver dans un fragment si court des développements sur les rapports de la culture antique avec la religion nouvelle. Remarquons seulement que ces pages ne contiennent aucune condamnation sommaire et absolue du passé. Mélito s'est borné à faire appel au témoignage intérieur, à ce reflet du divin qui est dans l'âme. Delà à en reconnaître
^ « Car ergo filii cœcorum vident, et filii claudorum ambulant? » {Page 51.) * « Homo vilis^ qui Deum habes in te et extra te et supra te. » (Page 50.)
PRINCIPE DE L'APOLOGIE DE JUSTIN IfARTYR. 469
le rayonnemeat dans Fhistoire de la pensée hnmaine il n'y a qu'un pas, et ce pas, Justin Martyr Ta franchi en posant les premières assises de la grande apologie chrétienne.
Nous avons retracé ailleurs les circonstances qui préparèrent ce généreux penseur à saisir et à poser le principe si large et si fécond de l'école d'apologistes dont on peut le considérer comme le fondateur. Nous n'avons plus maintenant qu'à chercher dans ses écrits de quelle manière il Ta compris et formulé * .
Pour Justin, comme pour saint Jean, la vérité divine et éternelle s'appelle le Verbe. L'ancien platonicien se plaît à trouver dans l'Evangile le langage philosophique qui avait ravi sa jeunesse ; mais il a bien versé dans le vieux vase le vin nouveau de la révélation ; le Teii>e n'est plus à ses yeux, comme dans le système de Platon et de Philon, une simple idée divine, vague et impersonnelle. 11 adore et il aime en lui « la Parole du Bien éternel et ineffable qui s'est faite homme, afin de nous guérir en participant à nos souiTrances ^. » Justin s'est élevé du monde fantastique des Eons à la chaude
1 A part les ouvrages déjà mentionnés sur Justin Martyr^ je citerai ToaYra^e récemment publié par M. l'abbé Freppel sous ce titre : Les Apologistes du deuxième siècle. Paris^ 1860. On y trouve une exposition de l'Apologie de Justin un peu diffuse et manquant de précision sur les points capitaux. L'auteur a inséré dans son livre un chapitre déplorable^ dans leqael il s'efforce de montrer que Justin Martyr n'a pas réclamé la liberté de conscience pour tous^ mais seulement la liberté de la vérité. Kous prolestons énergiquement contre ce détestable sophisme^ qui justifie toutes les persécutions dans le passé.
« Tbv dticb àfcvilîTOu îwti àf pifjTOu ôeou a6yov izpozYMVoùiLVf ym
dc^ancûiJLSV, èîretS^ y^l 8i' -îîjJLaç àvôpoMuoç '^é^O'iev. (Justin Martyr, Apol., U. Op., p. 51.)
19» HMattONlE ENTRE LE VERBE ET L*AilE.
lumière de Tamcrar ; le Y^erbe est bien pour ini « le Fils unique qui est dans le sein <lu Pêne. «
Ce Verbe, qui n'est pas une idéfe, «mais xme personne vivante, n'en est pas moins la sagesse et la raiBon par excellence; il est la raisem vivante et éternelle. Toutes les créatures douées d'iotelligence «t de volonté participent à sa nature; la raison est une semence du Vert)e, «nue 'Communication partielle de son être. « IjC germe du Verbe , dit Justin , est implanté dans loote la race humaine*. » Il ne faut pas croire que, par raison, Justin entende uniquemeirt l'intelligeBce : le Verbe n'est pas plus en l'^homme qu'en Dien tme pur« idée ; il est la source de tout bien en même temps «que de toute connaissance; il est le principe de la vie rmh rale «omme de la vie intellectuelle; il est la substance de la vie supérieure dans les êtres libres et responsables. Conformément à cette notion, Justin attribue à la semence du Verbe dans l'homme toutes les belles actions qui ont honoré la Grèce et Rome. La justice découle du Verbe. Tout ce qu'il y a eu de vraiment élevé dans les vertus stoïciennes et en général dans les vertus antiques émane de lui ^.
Il n'était pas possible d'établir avec plus de netteté la parenté divine de l'âme humaine et sa relation naturelle avec le Verbe. Créée par lui, faite à son image et composée en quelque sorte de sa substance, elle lui est
[Apol,, U. Just.^ Op., p. 46, c.)
« HacvTa:; xoùç xSv ixwcj^icoTS yjxrà X^^ov P'.ouv cnucjBaÇoTsz;. {Apol., II, p. 46.)
BAlOftOMIE ENTRE LE VERBE ET L'AME. 17«
iniepar les liens les pins intimes. En d* autres termes, ce qa*elle a de imiment humain est divin , puisque c'est par cette participation à la nature du Verbe qi'elle se distingue des êtres inférieurs. Le christia* Bisne étant non plus !a manifestation partielle du Yeibe, maïs sa révélation complète, doit être considéré comme la religion humaine par excellence. Il a en effet pour premier point d'appui la vie supérieure de Thunmité; il se reconnaît lui-même dans tous les élénents constitutifs de la créature morale. En venant TanninouSy il irient chez les siens, et, pour établir ses titres à notre confiance, il lui suffira de mettre en pleine hndère cette harmonie préétablie entre le Verbe in- «nié et le Verbe intérieur qui habite en nous. Le ^and prineipe de Tapologie chrétienne est désormais fondé. 11 est facile de reconnaître dans ces vues profondes de Justin Finfluence du prologue de TËvangile delean. C'est le disciple bien-aimé qui a enseigné le premier cette grande doctrine du Verbe. Pour lui comme pour Justin, il est réternelle et vivante manifestation de Diea, qui déjà dans la création se eommunique à Tétre intelligent et libre, mais ne s'est révêlé et4onné Umt entier à Thumanité que dans FincarnatioB. Le Verbe est la lumière incréée qui éclaire tout homme venant au monde, et il a habité, plein de grâce et Ae vérité, dans cette race qui lui appartenait originairement. Jean a ainsi établi le rapport essentiel entre rame et la révélation, entre Thomme et le Verbe. On p^ut donc le considérer à bon droit comme le grand créateur de Fapologie chrétienne, car celle-ci ne peut
47i LE GERME DU VERBE DANS LE PAGANISME.
avoir d*autre mission que de resserrer entre Thamanité et la révélation des liens préexistants. La preuve n'est plus possible là où manquent les points de contact entre la vérité à démontrer et l'esprit que l'on vertt convaincre. Sans un point d'appui, le levier le plus parfait ne peut rien soulevçr et se meut dans le vide. Si Justin a posé le principe de toute apologie sérieuse, il reste à savoir quelle application il en a faite, car de ce que l'àme humaine a en elle un germe du Verbe, il ne s'ensuit pas qu'avant le christianisme et en dehors de la ligne des révélations positives faites à une portion privilégiée de l'humanité elle ait développé ce germe; il se pourrait que sous l'influence funeste qu'elle a subie depuis la chute, elle l'eût laissé enfoui comme le mauvais serviteur de la parabole a fait de son talent. Telle n est pas la pensée de Justin Martyr. S'il admet sans réserve la gravité de la chute et ses déplorables conséquences, s'il exagère même l'action directe des puissances ténébreuses sur l'humanité pour la détourner de Dieu, si enfin il maintient hautement la supériorité des prophètes sur les plus grands d'entre les païens, il n'en est pas moins convaincu que la semence du Verbe n'a pas été stérile au sein du paganisme, et que, grâce à sa parenté divine, l'homme a pressenti ou entrevu les plus hautes vérités de la révélation. Celle-ci était dans l'ancien monde à l'état de germe non développé, recouvert souvent d'une végétation parasite par les légendes mythologiques élaboborées sous l'inspiration des démons; mais en creusant quelque peu , on retrouve ce germe immortel. Chez