‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 4)Chapitre 107 sur 277 · IMPERFECTION DE LA MÉTHODE DE JUSTIN · texte numérisé non relu

IMPERFECTION DE LA MÉTHODE DE JUSTIN

telle aspiration da cœur humain qui entrevoyait comme dans un rèye ce qui devait plus tard lui être donné en Jésus-Christ, mais pour cela il aurait fallu le profond regard de saint Paul, discernant dans Tinscription d^uue idole une prière à son Dieu. L^apologie chrétienne naissant à peine n'était pas encore mûre pour une interprétation si hardie du paganisme ; ce n'est qu'à Alexandrie qu'elle y devait arriver. Pour le moment Justin n'avait fait qu'entrevoir le parti que l'on pourrait tirer des mythes païens et il avait été ébloui d'une clarté trop soudaine et trop fugitive pour dépasser une vague perception.

Nous touchons ici à la grande imperfection de son système. 11 conçoit bien plutôt le christianisme comme une révélation doctrinale que comme une œuvre divine de rédemption. Ce n'est pas qu'il ne parle fréquemment de Jésus-Christ comme du Sauveur des hommes y mais il est bien plus préoccupé de ce qu'il a enseigné que de ce qu'il a accompli. Le Maître adorable est avant tout à ses yeux le Platon divin qui a apporté au monde la vérité tout entière ; Justin ne diminue en rien le miracle de sa naissance et celui de sa résurrection; il admet pleinement la foi de l'Eglise sur son éternelle divinité, avec la largeur et la liberté d'une époque sans formulaire consacré; mais le docteur parfait lui cache plus ou moins la victime qui rachète un monde. Aussi la différence essentielle entre le christianisme et tout ce qui l'a précédé lui échappe entièrement. S'il voyait avant tout dans la religion nouvelle une œuvre de réparation, la restauration effective

de l'humanité, il aurait un sûr moyen de la distinguer nettement des philosophies et des religions antérieures , tout en demeurant fidèle à la grande idée qu'il n'est rien dans le pasâé qui ne tende au Christ. Il y aurait alors, entre l'Evangile et tout ce qui l'a précédé, les mêmes rapports et les mêmes différences que ron peut signaler entre un désir et sa satisfaction. Le désir saisit d'avance son objet ; il s'élance au-devant de lui, il l'appeUe, mais quelque ardent qu'on le suppose, il ne saurait le produire ou le remplacer. A ce point de vue l'humanité a pu pressentir, appeler le christianisme, mais non pas l'enfanter. Rien n'est plus légitime que de faire appel à ces pressentiments qui dénotent qu'elle est faite pour le Christ, soit qu'ils s'expriment dans les mythes populaires, soit qu'ils révèlent la forme épurée d'un système philosophique. On est certain que ces analogies n'ôteront rien au caractère propre d'une religion qui est essentiellement un fait, et un fait immense. Il n'en est plus de même, lorsque comme pour Justin le fait s'efface devant l'idée. La doctrine, l'idée se retrouve plus ou moins affaiblie ou surchargée dans les pressentiments divins de l'humanité avant le christianisme , et T apologiste qui n'a pas donné au fait toute son importance est amené involontairement à voir dans !a religion nouvelle une épuration et un complément des anciennes religions et des anciennes philosophies. C'est bien ainsi que Justin Martyr a trop souvent présenté le christianisme.

D'après lui, entre la philosophie grecque et la révélation évangélique, il n'y a d'autre différence que

celle qui existe entre une manifestation partielle da Verbe et une manifestation absolue. « Pourquoi, dit-il en s' adressant aux païens, si nous disons les mêmes choses que vos poètes et vos philosophes les plus honorés, en y ajoutant d'autres vérités que nous exprimons avec grandeur et divinement, et en leur donnant seuls un fondement solide, pourquoi sommes- Dous universellement l'objet d'une haine injuste * ? » Ailleurs il exprime plus nettement encore la même pensée : « Tous les anciens auteurs, lisons-nous dans sa première Apologie, grâce à cette semence du Verbe qui leur était innée, ont vu la vérité comme dans un crépuscule. En effet, on ne saurait comparer le germe d'un principe donné à l'homme selon sa capacité naturelle à ce même principe, alors qu'il a été communiqué parla grâce pour revivre en lui^. » Le christianisme ainsi compris n'est pas autre chose que le développement ou le plein épanouissement d'éléments préexistants. Jésus-Christ, la raison de Dieu, a revêtu notre nature et participé à nos souffrances pour nous enseigner les vérités déjà proclamées par Socrate au nom du Verbe qui était en lui; et c'est pour remplir cette mission qu'il est devenu homme sous le nom de Jésus-Christ'.

'Evta 8è xal jjietÇévwç xal Miùç, -ml ixévov [Aexà à^oBsCÇsox;.

{ApoL, I, p. 66.)

« "E-cepov i-ap èort axépixa Tivbç x<xi ixtixTQfxa xaià 86vaixtv 8o6àv xat gTepov aÛTb o5 xaxà x^piv r^v à%' èxefvou •?) ix£TOUff(a xat IJL{|i.Y)a«; ^CvcTat. (Id., l, p. 51.)

> Où ijÛ5vov "EXXY){jt M StoxpàTOuç bizh Xi^ou '^XéYX^iQ muTa, iXXà îwtl âv Papêapotç utc' aÙTOu tou Xà^ou [xop^coOévroç xal àv- Op(t>TCOU l'svofjtivou, y/û 'lYjaou Xptorou %kffiirzoq, [Id,,ll, 56.)

Justin dans d'autres passages présente bien rincarnation comme un moyen de guérison pour Thumanité, mais ce qui domine dans son apologie c'est décidément le côté de renseignement, de T illumination intellectuelle ; il relègue sur le second plan le caractère distinctif de la religion nouvelle. De là vient qu'en réalité, il atténue sa nouveauté. Expression parfaite de l'éternelle vérité, elle a toujours été dans ce monde et elle se confond avec cette religion primitive de l'humanité dont on retrouve les traces ou les débris dans les systèmes et les cultes divers; elle n'aurait pas eu besoin d'un complément ou d'une épuration, si les démons ne l'avaient altérée, si le texte sacré écrit dans le livre vivant de la conscience n'avait été interpolé par leur malice. Le christianisme n'a fait que restaurer cette religion vraiment naturelle dont les traits, fondamentaux subsistent encore sous les vains ornements qui l'ont défigurée.

Nous verrons plus tard quelle place la doctrine des démons occupe dans la théologie de Justin Martyr. Aucun Père ne lui a donné d'aussi grands développements ; il voit partout ces esprits et leur attribue toutes les erreurs dans les religions et les philosophies de l'antiquité. Ils ont obscurci la pure lumière qui éclairait Thomme primitif et ils l'ont traîné d'idole en idole el de crime en crime *. En faisant la part beaucoup trop large à cette influence malfaisante dans la production et la manifestation du mal, Justin diminue

1 i4po/., II, p. 44; I, p. 51-89.

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