‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 4)Chapitre 109 sur 277 · IL EXAGÈRE LE POUVOIR DES DÉMONS · texte numérisé non relu

IL EXAGÈRE LE POUVOIR DES DÉMONS

dans rincarnation. Il est, au contraire, très incomplet sur ce point capital. Il ne sait pas démontrer Faccord fondamental entre le Christ historique et la conscience, et au lieu d'établir qu*il est bien le désiré des nations, celui qui a répondu à leur longue attente par son œuvre et surtout par sa nature divine et humaine, il insiste exclusivement sur la supériorité morale de son enseignement. « Depuis que nous avons été persuadés par le Verbe, dit-il, affranchis du pouvoir des démons, nous n'obéissons plus qu'au Dieu incréé par son Fils. Naguère nous nous plaisions dans la débauche, maintenant nous n'aimons plus que la chasteté; nous étions adonnés aux arts magiques, et maintenant nous nous sommes consacrés au Dieu bon et éternel. Après avoir idolâtré la richesse et l'abondance de tous les biens, nous mettons aujourd'hui en commun ce que nous possédons, et nous en faisons part à quiconque est dans la pauvreté. Nous vivions autrefois dans la haine et le meurtre, et, selon la coutume antique, nous ne voulions rien avoir de commun avec ceux qui n'étaient pas de notre race. Depuis l'apparition du Christ, nous vivons entre nous dans la paix, et nous prions pour nos ennemis * . » Justin cite ensuite les préceptes par lesquels Jésus-Christ a imprimé une impulsion nouvelle à la vie de ses disciples. L'œuvre du Sauveur se résume ainsi dans le renouvellement moral de l'humanité, mais on ne voit pas suflSsamment de quelle manière il opère ce renouvellement en mourant pour

' Apol., ï, p. 61-65.

nous et par quel moyen il accomplit ce qu*aucun philosophe n'aidait pu faire. La notion de la rédemption e&t fourni à Justin les plus précieux arguments pour la défense du christianisme. Cette lacune nous explique comment il abandonne sitôt la grande méthode apologétique dont il a posé le principe et se rallie à k méthode opposée qui prétend fonder la certitude Dniquement sur les preuves externes. Nous n'aurions pas à le critiquer, s'il avait fait une large place à cet ordre d'arguments, car il y aurait folie à dédaigner leur appui; ils sont nécessaires pour fournir le fondement historique de l'argumentation^ mais rien n*empèche de les rattacher par un lien naturel et logique à la grande apologie morale. Pour apprécier un système d'apologétique, il ne s'agit pas de savoir s'il renferme tel ou tel ordre de preuves, mais bien quel est le principe central autour duquel les preuves diverses grayitent. Toute défense du christianisme s'appuie sur des preuves externes et sur des preuves internes ; ce qui importe, c'est la part faite à chaque catégorie de preuves, c'est l'esprit général du système. Or nous reneontrons chez Justin, non pas seulement deux genres de preuves, ce qui serait parfaitement légitime, mais deux systèmes apologétiques qui se contredisent.

Après avoir insisté sur les rapports essentiels entre le Verbe fragmentaire qui n'est autre que la conscience kamaine et le Verbe incarné, fondateur du christianisme, il en appelle aux prophéties et aux miracles comme s'il y voyait le fondement unique de la certitude. La plus grande partie de sa première Apologie est cou-

sacrée à démontrer que Jésus-€hrist a été prédit par les prophètes hébreux. Justin énumère de nombreux oracles qui d'après lui retracent d'avance sa vie et sa mort dans le plus minutieux détail. S'il se contentait dluTOquer cette preuve comme une preuve nouvelle, bien que secondaire, on pourrait discuter son interprétation des textes sacrés, et en relever le caractère subtil et allégorique, mais on n'aurait pas le droit de l'accuser d'inconséquence. Il n'en est plus de même, quand on l'entend déclarer que là est pour lui le nerf de l'argumentation. « Aux adversaires qui nous objecteraient, dit-il, que celui que nous appelons le Christ est un homme né de l'homme, qui a accompli ce que nous prenons pour des miracles par la magie et s'est ainsi fait passer pour le Fils de Dieu, nous prouverons que notre croyance ne repose pas sur des paroles mais que nous avons été contraints par nos yeux mêmes de croire à des prophètes dont les oracles se réalisent devant nous. Cette preuve, sans doute, vous paraîtra la plus grande et la plus véridique ^ . » Proclamer dans ces termes la supériorité de la preuve externe, c'est pour Justin déserter le noble drapeau qu'il avait d'abord arboré. Qu'est-ce qu'une conviction fondée uniquement sur l'accord de l'histoire évaugélique avec la prophétie hébraïque , sinon une adhésion tout extérieure à un prodige? Quel rapport une telle conviction aurait-elle avec une persuasion intime de la vérité? Remarquons

jxev, çav^c£Tat. (Apol., II, 72.)

en oatre qu'une telle argumentation, dont remploi se légitimait auprès de la synagogue, n'avait aucune yaleur auprès des païens. C'était encore une démonstration dont les prémisses demandaient à être démontrées. Pour que la preuve aboutit, il eût fallu établir préliminairement que les livres invoqués remontaient bien à la date indiquée, qu'ils portaient bien le sceau de la divinité. La religion juive partout décriée et méprisée ne pouvait servir de transition entre le paganisme et le christianisme. Demander aux païens d'admettre d'abord la prophétie hébraïque pour arriver ensuite à l'Evangile, c'était mettre la plus grande difficulté au commencement, c'était les arrêter dès le premier pas devant l'obstacle qu'ils auraient le plus de peine à franchir. Il était bien plus facile d'en faire des chrétiens que des juifs ; le Nouveau Testament pouvait seul les amener à recevoir l'Ancien. Aussi Justin prenait-il le détour le plus long pour arriver à son but. Son attachement exclusif pour la preuve externe, dès qu'il s'est placé sur ce terrain, le fait tomber dans des contradictions flagrantes. Oubliant ce qu'il a si bien dit de l'action directe du Verbe sur l'âme humaine, au sein du paganisme, il en vient à ne plus voir dans le spiritualisme élevé de la philosophie platonique qu'un courant détourné de la prophétie juive, un écho affaibli de la révélation écrite. Les démons, d'après lui, avaient déjà transporté de la Judée en Grèce les grandes vérités du mosaïsme, pour les dénaturer à leur aise, quand les philosophes acquirent quelque connaissance des livres sacrés des Juifs. « Platon, dit Justin, a appris de Moïse

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