PREUVE TIRÉE DE LA SAINTETE CHRETIENNE
que Dieu avait créé le monde. C'est à nous que vos grands philosophes ont pris ces dogmes * . » L'apologiste, dans de tels passages, semble avoir perdu tout souvenir du rapport essentiel de l'homme avec le Verbe. La tradition est substituée à la communication directe de la vérité, et l'âme humaine, au lieu d'être un organe vivant qui reçoit et s'assimile des germes divins, n'est plus qu'un parchemin mort sur lequel des caractères sacrés ont été tracés.
Nous retrouvons chez Justin comme chez tous les Pères des premiers siècles de longs développements sur les absurdités et les infamies du paganisme; ce sont les lieux communs de l'apologie chrétienne de cet âge, mais ils s'imposaient à tous les défenseurs delà foi. Dans sa polémique contre l'idolâtrie, il nous fait assister à la fabrication du Dieu devant lequel va fumer l'encens des multitudes, il nous montre l'ouvrier qui le façonne, souillé de tous les vices, interrompant son travail pour se livrer au crime avec les femmes qu'il emploie. Voilà les mains pures qui ont le privilège de faire des dieux et de les offrir à la vénération publique ^. La puissance du christianisme pour renouveler la vie et les mœurs a été éloquemment invoquée par Justin ; il a trouvé les couleurs les plus vraies pour peindre la sainteté des disciples du Christ. Tantôt il en appelle aux courageux confesseurs qui en s' immolant joyeusement pour leur croyance, la scellent de leur sang^; tantôt il montre cette puissance de renouvellement dans le cours régu-
* Oi xdvTsç Ta -JjjxéTîpa [jLt[jLo6[JL£Vot XéYouat. [Apol., n, 93.) « Id., i, p. 57, 68. « Id., II, p. 50.
POLÉAnQUE DE JUSTIN CONTRE LE JUDAÏSME. 487
lier de l'existence qu'elle a transformée, plus admirable encore dans la vie ordinaire, où rien ne porte rhomme au-dessus de lui-même, que dans les grandes circonstances qui tendent tous les ressorts de son énergie morale ^ . Cette partie de Tapologie de Justin a dû produire une vive impression et gagner plus d'adhérents à ses convictions que tous les développements subtils de son exégèse.
Nous ne nous étendrons pas sur sa polémique contre le judaïsme, parce qu'elle l'amène sans cesse à l'exposition de ses idées dogmatiques qui ne rentrent pas dans le sujet qui nous occupe; nous ne relèverons aujourd'hui que le caractère général de son argumentation, tel qu'il ressort de son dialogue avec le juif Tryphon. Le défaut capital de son système reparaît ici aggravé. S'il a méconnu la différence essentielle entre le christianisme et le paganisme, il méconnaît bien davantage celle qui existe entre la nouvelle et l'ancienne alliance. Une fois admis que la seconde est plutôt une révélation de vérités plus complètes qu'une rédemption positive, le christianisme n'apparaît plus que comme un dernier échelon dans l'échelle lumineuse qui s'élève de la terre au ciel depuis les patriarches ; ce n'est plus une religion nouvelle que l'on ne saurait pas plus confondre avec le judaïsme que l'on ne confond un type et un signe avec la réalité qu'il préfigurait ou une prophétie avec son accomplissement; c'est un simple épanouissement d'une religion toujours
^ Apol,,l,p. 61.
4 88 IL Méconnaît la distinction des deux alliances.
identique à elle-même. Comme en Judée, la plante di* yine n'a pas été étouffée sous l'ivraie païenne, elle n'a fait que porter son fruit naturel aux jours du Christ» Justin en arrive ainsi à méconnaître aussi bien le judaïsme que le christianisme ; il ne comprend aucune des institutions qui appartenaient à l'alliance de préparation, et qui rentraient dans le plan divin, comme un moyen d'éducation pour le peuple duquel devait naître le Messie. Ainsi le sens de toutes ces prescriptions qui séparaient Israël des autres nations lui échappe complètement; la circoncision n'est pour lui que le signe prophétique de la rébellion future des Juifs * ; le sabbat n'a été institué que pour les exercer à l' obéis • sance ^. La distinction si tranchée du profane et du sacré qui reparaissait jusque dans les aliments, et qui était destinée à réveiller fortement le sentiment de la déchéance et de ses souillures et le besoin d'une rédemption, n'a plus sa signification profonde; elle n'a eu d'autre but que de châtier l'adoration du veau d'or ' ; les sacrifices eux-mêmes, ces types sublimes de la grande immolation du Calvaire, qui symbolisaient en l'augmentant le trouble douloureux de la conscience, n'ont été institués qu'à cause de l'idolâtrie des Juifs, et sont comme une concession faite à leur sens charnel*. Tous ces raisonnements sont d'une faiblesse déplorable, et les Juifs auraient pu répondre victorieusement que ces
institutions dans lesquelles leur adversaire ne voyait que des déviations de la vérité ou des compromis, re-
1 Dial. cum Tryph., 234. « /</., 238. » Id., 239. * Id., 238-240.