LEUR SENS PROFOND ÉCHAPPE A CLÉMENT
timent de Finfini, les divinités de F humanisme devenaient insufSsantes ; la religion des Hellènes n^était faite que pour les beaux jours, pour les fêtes de Fart et pour les heures souriantes; elle ne pouvait plus contenter Fâme, dès que F effroi de Finconnu et de Finvisible la saisissait et que Fombre de la mort descendait sur elle comme une nuit soudaine. Les mystères avaient été institués pour répondre à cette angoisse et pour dissiper ces épouvantes. Ils roulaient tous sur le renouvellement de Fhomme au travers de la mort, et sur la purification de Fâme séparée du corps. Nous avons retrouvé ces idées dans les mystères d'Eleusis, comme dans ceux de Bacchus, d'Orphée et d'Eros. Clément, dans Feutraînement de la polémique, néglige les nombreux témoignages des auteurs de Fantiquité qui insistaient sur ce grand côté des cultes secrets; il s'attache uniquement aux fables grossières, aux épisodes licencieux qui déparaient les mystères, et qui en étaient inséparables, puisqu'ils revenaient aux antiques religions de la nature, et qu'ils ne pouvaient les transformer entièrement, même en les interprétant et en les idéalisant. L'humanité païenne, en reprenant ces mythes primitifs, les avait pénétrés d'une pensée plus haute ; elle y avait porté la préoccupation de sa destinée au delà de la tombe et sous une forme ancienne elle aVait caché et enveloppé des aspirations nouvelles , mais elle n'avait pas effacé la tache originelle du naturalisme. A ne juger les mystères que par le dehors, on devait les confondre avec ce que le paganisme antique avait eu de plus dégradé. Clé-
ment d* Alexandrie s'arrêta aux apparences, et ne reconnut pas Télément nouveafu sous la forme ancienne et sous le voile souillé. « Vos mystères , disait-il , ne sont que des meurtres et des funérailles. » Il ne comprit pas qu'une espérance d'immortalité, trop vague encore, se dégageait de ces rites funèbres. Dans les mystères d'Eleusis il ne voit qu'une jeune fille cueillant des fleurs enlevée par un brutal amant , au lieu de reconnaître dans la fille de Cérès l'âme arrachée par la mort au soleil d'ici-bas pour revivre ailleurs. Cette interprétation étroite des cultes secrets de la Grèce est évidemment une imperfection de son apologie. Le sens du divin, qui permet de le découvrir, comme une perle dans la boue, au milieu du plus triste mélange d'erreur et de corruption, lui a manqué cette fois : cela ne l'a pas empêché de nous prodiguer les plus précieux renseignements sur ces cultes secrets de l'ancienne Grèce *.
Nous, retrouvons le grand apologiste. dans l'explication profonde qu'il nous donne de l'origine de l'idolâtrie. Il ne se contente pas d'invoquer Tinfluence des démons, bien qu'il partage à cet égard l'idée de Justin et de tous les apologistes de son temps * ; il va plus loin et il cherche à démêler les causes cachées du paganisme dans le cœur de l'homme. L'ambition d'anciens rois qui avaient appris à tout oser auprès de sujets asservis les a conduits à se faire passer pour dieux, et les apothéoses obtenues de la bassesse humaine ont été le
* Protrept., H, 14-24. « Id,, II, 40.
point de départ d'un bon nombre de cultes existants *. Le prestige d'un passé lointain qui s'idéalise aux yeux des hommes, toujours disposés à mépriser le présent pour admirer et embellir les âges reculés, a rendu respectable ce qui l'était d'abord fort peu et a grandi démesurément la mémoire de personnages méprisables^. D'autres cultes ont dû leur origine à quelque passion infâme qui a voulu éterniser le souvenir de la beauté fragile qui l'avait allumée. La divinisation d'Antinous jette une vive clarté sur les temps antérieurs. Nul n'avait songé à adorer l'amour avant qu'un citoyen d'Athènes eût élevé un autel à un adolescent ^. Le spectacle majestueux du ciel étoile, la fécondité précieuse de la terre se couvrant des plus riches moissons ont amené l'homme égaré à adorer la nature sous ses divers aspects ; la justice qui punit le crime et les terreurs qui l'accompagnent, enfin tout ce qui agite fortement Tâme, tout ce qui frappe l'imagination, tout ce qui semble extraordinaire a été divinisé*. Mais aucune de ces causes ne suflBt à expliquer l'idolâtrie ; celle-ci procède d'une cause morale, et si elle n'avait eu sa racine dans le cœur humain, elle n'en fût jamais sortie. Elle n'est devenue possible que le jour où l'homme a rompu la relation naturelle qui l'unissait à Dieu. Alors il a donné sa confiance à une multitude de dieux au lieu de croire au Dieu créateur, semblable au bâtard qui adopte plusieurs pères faute de connaître celui qui lui a donné le jour ^. Le paganisme a eu pour
i Protrept.y IV, 64. « /cf., IV, 55. « W., III, 44. * /c?.. H, «6.
« 'ÛaTTcp 6 èx TYJÇ TuépvYjç. (Id., Il, 25.)
cause essentielle rattachement qxclusif au visible ^ La répudiation du ciel pour la terre, l'adoration du monde remplaçant F adoration de son auteur, la créature mise à la place du Créateur, Toilà T idolâtrie ^. Une fois que le sentiment du divin ne s'est plus appliqué à son objet véritable, il s'est répandu indistinctement sur les êtres créés et il n'y a plus eu de limite à la multiplication des dieux. L'homme commence par adorer les astres qui ne sont après tout que les organes du temps, et il finit par diviniser les bœufs et les chats. « C'est ainsi, s'écrie éloquemment Clément, que vous avez fait du ciel un théâtre, et des choses saintes une comédie honteuse dans laquelle vous avez donné à vos divinités le masque des démons^. Tais-toi, Homère, tes beaux chants respirent l'adultère. II entre dans le cœur par tous les sens*. »
Retracer ainsi les origines et les effets de l'idolâtrie c'est lui opposer la meilleure des réfutations. Il était digne du grand esprit de Clément de discerner au milieu de cette fange du paganisme l'étincelle de vie supérieure qu'il recouvre. « Il y a en vous, païens, ditil, quelque pressentiment de la puissance divine ^. » L'idolâtre a lui-même le sentiment du néant de sa religion. On n'a, pour s'en convaincre, qu'à le voir au pied des autels. Les cheveux négligés , les vêtements
* "O^ôi |Jl6vy) xsxiOTcUxéTeç. [Protrept, II, 26.)
* KaTaXfjuévreç tov oôpavbv tïjv yiqv xsTHJiifjxaTS. (/û?.,IV,56.) 8 SxYjvYjv TTSxoiifjxaTS TOV oupav6v. (Id,, IV, 58.)
* Id., IV, 59.
» np6vota Bé Ttç icspi •^[Ji.àç îtaxaçaivexat Suvi(ji.e<i>ç 6£tV.ïiç. (W., X, 103.)