APOLOGIE POSITIVE DE CLEMENT
mais il a eu le tort de se jeter tout entier d'un seul côté et d'oublier pour un moment les données essentielles de sa propre doctrine. Au reste, s'il est sévère pour la philosophie, il ne tombe pas dans l'injustice. Il reconnaît sa grandeur, il admet qu'elle aussi a eu sa mission dans le salut de l'humanité . Platon n'a pas d'admirateur plus fervent ni plus éclairé que Clément. Mais pour saisir sa vraie pensée sur la mission providentielle de la philosophie, il nous faut considérer ses vues générales sur la nature humaine. Ce sera passer de la partie négative de son apologie du christianisme à la partie positive, de beaucoup la plus riche et la plus féconde *.
Clément, comme Justin, part de la conviction profonde qu'il y a, malgré la chute, une relation essentielle entre l'homme et Dieu. Ce n'est pas qu'il admette une assimilation profane entre la créature et le Créateur. Il maintient haut élevée la barrière qui sépare l'être
* Pour cette partie de l'Apologie de Clément nous citerons, après les ouvrages déjà mentionnés par nous, le livre de M. l'abbé Cognât, intitulé : Clément d'Alexandrie, sa doctrine et sa polémique. Paris, 1859. On y trouve une analyse du système de Clément assez complète, bien que trop surchargée d'éléments scolastiques ; ce défaut vient d*une pré- .occupation immodérée des querelles ecclésiastiques du moment actuel et en particulier de la discussion entre les traditionnalistes et leurs adversaires. Nous reprochons aussi au savant auteur d'avoir méconnu la vraie pensée de Clément, en prétendant que le grand docteur alexaur drin n'admet un rapport essentiel entre l'âme et le christianisme que pour les vérités qui ne dépassent pas l'ordre naturel. L'exposition que nous allons donner de l'Apologie de Clément contient une réfutation suffisante de cette assertion. Au reste, nous rendons pleine justice à la science et au talent de l'honorable écrivain, qui a noblement combattu^ comme on le sait, dans les rangs du libéralisme catholique.
créé de l'être absolu, et il prend ses précautions contre tout malentendu panthéiste. D'après lui, il y aurait de l'impiété à s'imaginer que les choses se passent en Dieu comme en nous et qu'il est soumis aux fluctuations de notre nature changeante. Il n'est pas possible de mesurer la distance entre nous et lui; elle est infinie. Ce serait folie que de prétendre que nous sommes de la même substance : nous ne sommes ni une émanation, ni une portion de son être ; il nous a appelés à la vie par un eflfet de sa volonté, et c'est de sa miséricorde que nous tenons notre nature supérieure. Le divin en nous n'est donc pas un écoulement nécessaire de l'essence divine, il est communiqué par un acte de libre création ; c'est un don de l'amour infini, mais pour être ainsi communiqué par une grâce spéciale, il n'en est pas moins un privilège inaliénable chez l'homme. En réalité, ce don constitue le caractère propre de la créature morale * .
Le grand organe du divin est le Verbe. Il a manifesté Dieu, non-seulement dans la révélation, mais déjà dans la création. La vie morale de l'homme est un
1 Strom.:, II, c. xvn, 74, 75. C'est dans ce sens que nous interprétons • ce texte difficile. A une première lecture , il semble que l'auteur reftise à l'homme toute parenté divine. Mais un examen plus attentif démontre que 'Clément veut seulement écarter l'idée panthéiste d'une identité d'essence entre les créatures et le Dieu créateur, comme cela ressort clairement du passage où il établit que nous ne sommes pas les éléments constitutifs de la Divinité (lATfjxs [jLop((i)V ovtwv auTOU. Strom. , II, c. rvii, 75.) Il a certainement formulé sa pensée, dans le passage dont nous nous occupons, en termes trop tranchants. Il faut l'expliquer et la tempérer par les données générales de son système. On voit clairement qu'il a voulu uniquement opposer la théorie de la libre création à la théorie de l'émanation. « Nous sommes, dit-il, l'œuvre de la liberté divine. » (M6v(|) T(^ IpYov eTvat tou OsXi^jjiaTOç aÔTOu.)
rayonnement de la lumière incréée. Clément donne à ces pensées une forme originale et poétique, bien que trop surchargée d'allusions érudites, dans le. commencement de son discours aux Grecs. Il compare Faction du Verbe sur les passions humaines domptées par lui à celle d'Orphée sur les animaux sauvages, qui s'adoucissaient aux accents harmonieux de sa voix. Venu d'un monde supérieur, le Fils de Dieu a fait entendre à la terre un chant nouveau qui a ravi, en les apaisant, tous ceux qui l'ont écouté. Toutefois, la révélation évangélique n'était pas le premier hymne du Verbe*. A En établissant la belle ordonnance de l'univers et en mettant d'accord tous ses éléments, il en a tiré une symphonie mélodieuse et a fait du monde entier une vaste harmonie^. C'est un chant immortel, c'est le concert des êtres, où tout s'accorde harmonieusement : la fin répond au milieu, et le milieu répond an commencement. Cette musique de T univers n'est pas réglée sur le rhythme orphique, mais sur le rhythme établi par Dieu, le même d'après lequel David modulait ses psaumes^. La création et la révélation s'entrerépondent à la gloire de leur auteur. Mais dans ce concert de la création la lyre préférée du Verbe, celle qu'il se plaît à faire vibrer sous ses mains, n'est pas le monde inanimé et insensible, c'est l'homme; chez lui l'accord résulte de l'union entre son âme et son corps.
1 Protrept., 1,2.
« ''Iva Sy) 5Xo; 6 y,6(j[JLo; auito àpjjLovta Y^vrjTat. {Id., I, 5.) 5 'HpjJLéaaTO to luav, où xaià tyjv Opax'.ov jJLOuj'.y.rjV, xaià 8à tîiv luiTptov Tou ôeou PouXtqciv, -îjv èÇi^XcDae Aa5(8. {Id., I, 5.)
Harmonisé par FEsprit- Saint, son être psalmodie à Dieu * ; il est sans contredit l'instrument le plus noble touché par le Verbe, « car il est la harpe du temple de l'univers. » Clément reconnaît que cette harpe a été en partie brisée, qu'elle a perdu ses cordes les plus belles, ou du moins que celles-ci se sont détendues. H est aussi explicite que possible sur la déchéance. L'homme peut, à bien des égards, être comparé aux derniers des animaux; l'ignorance et l'insensibilité l'ont rendu trop souvent semblable à la pierre*, et néanmoins le divin Orphée n'a eu qu'à faire entendre sa voix pour accomplir réellement les miracles faussement attribués au héros fabuleux de la légende grecque. L'homme était un aveugle, un sourd, ou, pour mieux dire, il était comme un mort enseveli ; mais il n'eut pas plutôt entendu ce chant céleste, qu'il s'agita dans son tombeau, et qu'il se releva '. Le charme maudit était rompu. Ce chant de la résurrection était sans doute d'une incomparable beauté. La vérité, rayonnante de clartés, est descendue du ciel sur la montagne sainte, au milieu du chœur des prophètes. Elle a fait entendre une harmonie d'une suavité inconnue à la terre et vraiment divine ; elle était toute pénétrée de douceur et de persuasion pour guérir les àmes^. Néanmoins le Verbe n'eût point agi sur le cœur de l'homme, si celui-ci eût été tout à fait mort, si
* 'AfCw xvsùjJuxTi àp[ji.oaa[jt.£Voç, cj'^XXei t(^ ôec^. {Protrept, 1, 5.)
* r>awt6 Ti Yjxi iXYjGtvbv (pipp-axov ocstGouç èY^éxpaxat t(J (yj- }fam. {Id., 1, 2.)
quelque étincelle de vie n'avait couvé sous la poussière de son tombeau. La voix la plus belle se serait perdue dans le vide , si elle n'avait pu réveiller on écho dans l'âme déchue. Clément, qui nous a montré dans l'homme une harpe divine, faite primitivement pour psalmodier à son Créateur, admet par là même qu'il y a une harmonie indestructible entre sa vraie nature et Dieu. L'âme humaine et la révélation sont deux lyres destinées à s'accorder ; elles vibrent Tune et l'autre sous la main du Verbe, qui veut régler la première sur la seconde, et le but de l'apologie du christianisme est précisément d'obtenir cet accord en en montrant tout d'abord la possibilité.
Nous retrouvons ailleurs les mêmes idées dégagées de ces images éclatantes et formulées avec plus de précision. « C'est le Verbe, lisons- nous dans le Pédagogue, qui a établi l'ordre du monde et du ciel, qui a réglé les révolutions du soleil et des astres dans l'intérêt de l'homme ; c'est sur ce dernier qu'il a concentré tous ses soins. Le considérant comme son œuvre principale, il lui a donné la sagesse et la prudence pour gouverner son âme, et a imprimé à son corps la beauté et la symétrie. Il lui a comme insufflé la règle du bien pour diriger ses actes * . » Ainsi la raison et la conscience sont une émanation du Verbe ou plutôt une communication de sa nature à l'homme. La vie supérieure, la vie de l'esprit procède du souffle divin qui l'anime. Comment contester le lien tout particulier qui nous unit à Dieu,
* Tb euTaxTOV èvéïcvsuffe. [Pœdag,, l, c. ii, § 6.)
qaand on voit le Créateur se borner à appeler les antres êtres à l'existence, tandis qu'il façonne de ges mains celui qu'il veut faire à son image et auquel il communique une essence qui n'appartient qu'à lui *? Il a créé le monde pour l'homme, parce qu'il y avait en celui-ci quelque chose qui le lui rendait aimable, et ce quelque chose était une émanation de luimême *. La nature humaine est en soi l'objet de sa prédilection.
Clément pousse jusqu'à leurs dernières conséquences ces grandes vues sur la nature humaine, mais sans tomber dans l'exagération. S'il est vrai que l'homme se distingue des autres êtres par ce qu'il a de di- Yin, par ce que le Verbe lui a communiqué de sa propre essence, il est évident que l'humain véritable se confond avec le divin ; plus l'homme développera en lui la vie supérieure qu'il tient de la Parole éternelle , plus il sera réellement homme, c'est-à-dire la créature privilégiée du Tout-Puissant. Aussi, violer la loi morale, pour lui, ce n'est pas seulement offenser le Verbe qui l'a gravée en lui et qui vit en elle ^ , c'est encore dégrader sa propre nature ; il sort de Thumanité en rompant le lien qui l'unit à Dieu, et il tombe dans la bestialité. « Celui, dit Clément, qui pèche contre la raison divine ou le Verbe n'est plus un être rationnel; c'est un animal dépourvu de raison, esclave
* Tt auT$ Stov èvsçûoYjasv. {Pœdag., IIF, § 9.)
* Kai xb (pCXxpov IvSov èoriv èv tÇ àv6p(i)TC(*) tou9' o%ep è[ji.<|)6otîijwx XéYSTat Geou. (Id. I, c. III, § 7.)
» Jd., I, c. XIII, § 101.
de ses désirs ^ » Il résulte de toas ces déTeloppements que , bien loin qu'il y ait opposition entre la nature véritable et la révélation, il y a entre elles un accord primordial et essentiel. Désormais Clément pourra établir sans difficulté que la religion la plus divine est aussi la plus humaine.
L'apologiste ne se contente pas de poser en principe l'accord entré l'homme et le Verbe. Il cherche à démontrer que l'homme, dans sa condition actuelle, est fait pour le Verbe tel qu'il s'est manifesté historiquement dans le christianisme, et c'est ici que commence son apologie proprement dite de la religion nouvelle. En effet s'il est prouvé que la révélation satisfait le cœur et la pensée, les titres qui la recommandent à notre confiance doivent paraître sufSsants, et il n'y a plus qu'à l'accepter. Toute certitude repose en définitive sur un rapport de l'âme ou de l'esprit avec l'ordre de vérité que nous devons nous assimiler. Tant que ce rapport n'a pas été établi, il peut y avoir soumission aveugle, adhésion forcée; il n'y a pas conviction, la preuve n'a pas été fournie. Or ce qui n'est pas prouvé est pour l'esprit comme s'il n'existait pas. Telles sont les lois générales de la certitude. Clément les accepte intégralement; il ne demande aucun privilège, aucune immunité, parce qu'il sait bien que tout ce qu'il croirait avoir gagné serait en définitive perdu. Il prétend établir que la certitude du chrétien est une
* Où Yap à(7Tt XoYt>cbç lit 6 Tcapà Xéyov à[ji.apTavoi)v, 8Y)p{ov hï aXoYOV. [Pœdag., I, c. un, § 101.)
certitade de bon aloi, obtenue par des moyens légitimes et conformes aux lois inaliénables qui régissent le monde de l'esprit. Il n'y parviendra pas sans peine, car il doit lutter comme tout défenseur du christianisme contre des préventions enracinées. En effet les représentants de la philosophie purement humaine prennent en pitié les disciples du Christ. Ils établissent une opposition radicale entre la raison et la foi, comme si la première était toujours éclairée et la seconde toujours aveugle. A les entendre, la raison s'est enfermée dans leurs écoles; on Ja chercherait en vain en dehors de leurs systèmes , et la croyance des chrétiens est l'irrationnel pur. De telles appréciations reposent en définitive sur de vains préjugés. C'est ce que Clément va montrer en traitant la grande question des rapports de la raison et de la foi, avec une profondeur et une puissance d'argumentation qui n'ont pas encore été dépassées. La hardiesse de sa méthode apologétique l'a même souvent empêché d'être compris.
Tout d'abord il écarte l'idée que le christianisme sacrifie la raison à la foi; ce sont, d'après lui, deux modes de connaissance qui se complètent mutuellement et qui sont légitimes et indispensables chacun dans sa sphère. L'intelligence est un don de Dieu dont nous devons faire un emploi normale La raison livrée à elle-même ne communique pas la substance de la vérité , ces premiers principes qui constituent l'objet
* Tijv ffuvsc'.v ôeéTuefJLTCTOV. {Strom., V, c. vni, § 62.)
essentiel de la religion. C'est par une méthode à la fois plus élevée et plus rapide que toutes celles qu'elle nous enseigne que l'on s'élève jusqu'à ces principes, mais la raison n'en est pas moins nécessaire pour nous apprendre à remonter des conséquences aux prémisses ou pour redescendre des prémisses aux dernières conclusions; elle seule déroule sous nos yeux toute la chaîne serrée du raisonnement. C'est elle aussi qui nous fait distinguer les analogies et les différences des choses jusque dans leurs plus fines nuances , qui nous empêche de laisser flotter le langage dans l'indétermination des termes, si dangereuse et si fertile en erreurs, même quand il s'agit des textes sacrés *. La dialectique, cette législatrice du monde des idées, • prête le secours le plus précieux au chrétien. Après tout, la parole est un acte et il importe que cet acte soit conforme au bien et à la raison^. La dialectique ainsi comprise est comme la morale du langage, mais son rôle est plus élevé encore ; sous le mot elle discerne la pensée et nous apprend à remonter du particulier au général, à grouper et à distinguer les idées '. Cette noble science est comme un rempart qui arrête les sophistes et les empêche de fouler aux pieds la vérité *. Aussi est-il très nécessaire que celui qui veut soutenir la cause de Dieu soit versé dans les
* Strom., VI, c. x, § 82.
' Oùy\ xal Tb ^éysiv Ip^ov ècrc( ; (/rf., I, c. ix, § 45.)
8 Id,, l, c. IX, § 44.
ccçioTÛv TY)v àX-^Ôetav. (W., VI, c. x, § 81.)
étndes philosophiques. Toutes les sciences humaines peuyent lui apporter leur tribut; il doit emprunter à chacune d'elles des armes pour la défense de sa cause et les considérer comme des puissances auxiliaires qu'il peut enrôler sous son étendard * . Cette largeur d'esprit ne laissait pas que d'inquiéter les chrétiens timorés, qui auraient voulu creuser un abîme entre le christianisme et la culture antique. Clément, eu développant ces grandes pensées, entendait le murmure du parti obscurantiste, toujours si disposé à condamner ce qu'il ne peut comprendre. On sent à la vivacité de sa parole qu'il a été irrité par la clameur des ignorants orgueilleux, enclins dans tous les temps à maudire une science à laquelle ils ne peuvent s'élever et qui les offense comme une supériorité incommunicable. « Il est des hommes, dit ironiquement Clément , si admirablement doués qu'ils pensent qu'ils n'ont que faire de la philosophie, de la dialectique, ou même de l'étude de la nature, mais qu'il faut se contenter de la foi pure et simple^. » Mépriser ainsi la science, c'est prétendre cueillir le fruit de la vigne sans se donner la peine de la cultiver. La science humaine ne plante pas la vigne céleste; ce n'est pas à elle que nous devons le cep où nous puisons la sève et la vie; toutefois elle contribue à sa fécondité, par une culture assidue ^ Si l'âme saisit la vérité essentielle en un instant par le sentiment, il ne s'ensuit pas que l'élaboration de la peu-
* Strom., VI, c. X, § 82.
« M4viQV xal ^Ck^^ Ty)v xfortv dxaiTOUdtv. (M., I, c. n, § 43.)
* Idem.
sée soit inutile ; de même que Téducation fait jaillir de notre cœur les étincelles de justice que Dieu y a déposées, de même la science développe tous les trésors de la foi. Si Ton objecte que Tignoranee elle-même peut comprendre l'Evangile, Qément répond noblement que le chrétien ne sait pas seulement vivre dans la pauvreté mais encore dans la richesse*. Personne, après tout, ne se passe de dialectique, et ceux quise donnent emphatiquement le nom d'orthodoxes font de la philosophie sans le savoir toutes les fois qu'ils parlent raisonnablement^. En vain s'efforcent-ils de proscrire la culture et les recherches de la pensée en invoquant la simplicité de la foi. Clément répond que Dieu a parlé à l'homme de beaucoup de manières très diverses, et qu'il n'est pas si simple et si facile qu'on le croit d'épuiser les richesses d'une révélation infinie comme son auteur^. Les obscurantistes redoutent la philosophie comme les enfants ont peur des fantômes*. Ils craignent, disent-ils, qu'elle ne les égare et qu'elle ne leur enlève leur foi. En ce cas ils ne perdent pas grand'chose. « Si leur foi, je ne dis pas leur connaissance, est de telle nature qu'elle est à la merci d'un artifice de parole, alors qu'ils la perdent^, car leur lâche crainte montre clairement qu'ils ne possèdent pas la vérité. Celle-ci est invincible; l'erreur seule se dissipe. Qui-
1 Strom,, l, c. VI, § 31.
* Ot èpOoSéÇaorat xaXoùjjLevot. (/rf., I, c. ix, § 45.)
« IIoXu[ji.£pa)ç xat Tzdhj-çpà'Ktùq XaXi^Œaç, oô^ à%k(hç Y^wpC^eTat. {/ff.,Vl, c. X, §81.)
* Kaôaxep ol luaïôeç Ta [JLcp[jLoX6)C£ta. (/ûT., VI, c. x, § 80.) » \\J^1^ù. (Id,, IV, c. X, § 81.)
conque aTOue qu'il est chancelant dans sa croyance aToae par là même qu'il n'a ni la pierre de touche du changeur ni le critère de la vérité*. » Comment s'assiéra-t-il à cette table où les idées humaines, comme des pièces de monnaies de toute espèce, nous sont présentées, s'il ne peut distinguer entre les vraies et les fausses? Le juste , a dit David , subsistera dans l'éternité. Rien ne l'ébranlé; il possède l'héritage incorruptible et il est d'autant plus à l'abri des tromperies du langage qu'il a moins dédaigné la dialectique et qu'il a mieux appris à déjouer sûrement les sophismes.
Ainsi tombe l'opposition prétendue entre la raison et la foi, mais c'est à la condition que la raison se renfermera dans son domaine et qu'elle ne prétendra pas percevoir les premiers principes. La raison ne produit pas la vérité comme un arbre produit son fruit, elle n^est appelée ni à l'inventer ni à la découvrir, mais seulement à la recevoir; elle travaillerait dans le vide si elle ne recevait d'une puissance supérieure les matériaux, de ses utiles élaborations. Cette puissance supérieure est la foi. Qu'on ne dise pas que le christianisme, en prenant celle-ci pour point de départ, se place en dehors des conditions d'une doctrine rationnelle, et réclame un aveugle assentiment. Non, il demeure fidèle aux lois universelles de la connaissance. Toute science commence par un acte de foi, c'est-à-dire par l'intuition immédiate des principes premiers sur
1 Strom.y VI, c. X, § 81.
lesquels elle repose; ce n'est pas par la voie lente et sinueuse de la dialectique que l'on arrive aux véritésprimordiales; elles s'imposent à l'esprit, et se communiquent à lui. Les axiomes qui sont indiscutables ne sont pas le résultat de la discussion, car celle-ci pourrait défaire ce qu'elle aurait produit. L'évidence en toute chose procède donc d'abord de la foi, car qu'estce que la foi si ce n'est précisément cette intuition rapide qui permet de saisir et de percevoir soudainement la vérité?
Les représentants de la science humaine la plus opposée au christianisme sont bien obligés de reconnaître la légitimité d'une telle méthode. Epicure appelait la foi une anticipation de l'esprit, c'est-à-dire un élan spontané de la pensée vers ce qui est évident, ou une vive perception de l'évidence ^ D'après lui, toute démonstration est impossible , sans cette anticipation du vrai qui précède l'élaboration dialectique. Aristote avait dit dans le même sens que le critère de la vérité est la foi * ; et le divin Platon déclarait dans le livre des Lois que celui-là est heureux qui est rendu dès l'origine participant de la vérité. Cette participation immédiate est d'après lui une méthode vraiment royale '.
Il ne faut pas croire que la foi nous fasse seulement pénétrer dans le monde spirituel. Quiconque la néglige
1 np6Xr^<j;iv £Tvat StavoCaç t^^v tcCotiv, (Strom,, W, c. iv, § 16.)
« Id., II, c. IV, § 15.
* 'H Tou àXY)6tvou PaatXéoDç h:\^\}.ri PaaiXtx-?). (Id,, II, c. iv.
ne comprendra pas plus la nature que la grâce. Celui qui ne veut croire qu'à l'expérience sensible ou à la démonstration logique, le doigt placé en quelque sorte sur ce qui se touche et ce qui se palpe, ne voit dans le monde que les éléments les plus grossiers; il confond la matière et l'essence, la création et le Créateur. Le premier principe se dérobe à lui sous la multiplicité des phénomènes, et il en sera ainsi jusqu'à ce que par la foi, c'est-à-dire par l'intuition immédiate, il s'élève au principe simple, universel, qui n'est point attaché à la matière, et qui n'est point la matière elle-même *. D faut donc reconnaître que les causes premières sont au-dessus de la démonstration; la foi seule nous permet de les percevoir dans tous les domaines ; se frayant sa voie au milieu des sensations, et s' élevant bien haut au-dessus de l'opinion, elle se hâte vers la vérité absolue et se repose dans la lumière ^. Le sentiment ou l'intuition est l'introduction de la science '.
Si ces principes sont vrais même pour la science du visible, combien ne le seront-ils pas davantage pour la science du divin et de l'invisible? C'est là surtout que le sentiment jouera un rôle capital, et que la foi apparaîtra comme la condition première de toute connaissance. La sagesse humaine, si haut que s'élève son essor, ne peut atteindre Dieu. Le mystère de son être est profond et impénétrable. Il est figuré par
1 Tb àxXcuv 8 ouxs œùv uXy) èoriv. [Strom,, II, c. iv, § 14.)
CTceùBet. (Id.) * 'H jjiàv aîoOTQatç èiutêàôpa vqq èxtaTfj[JLYî<;. (/rf.)
cette nuée dans laquelle tonnait sa voix sur le Sinaï. Aussi Moïse s'écriait-il : Montre-toi toi-même à moi! Or le Dieu qui est tellement au-dessus de nous par son essence incréée n'est pas loin de notre cœur par son amour. « Sa divine puissance est toujours près de nous pour se révéler à nous, pour nous bénir et nous enseigner. » Il se communique à l'homme précisément par la foi ; cette foi traitée de barbare par les Grecs est une possession immédiate de la vérité, antérieure à toute démonstration; elle est la certitude de la piété, « la substance des choses que nous devons espérer et l'évidence de l'inyisible ^ » Elle ne repose pas sur des preuves matérielles, puisqu'elle est la communication à l'âme de ce qui est immatériel et divin. « Ainsi l'esprit franchissant tous les mondes , toutes les sphères du créé, s'élève à la haute région où réside le roi des mondes; il ne court plus le risque que ses pensées soient emportées à tout vent comme les feuilles mortes ou roulées dans les flots orageux; il est arrivé à l'immuable par une \oie immuable elle-même ^. » Gardons-nous de penser que l'intuition de la foi soit entièrement passive, et qu'il suflBse d'attendre l'illumination divine, sans déployer aucune énergie de volonté. Sans doute le rôle de la grâce est considérable dans le renouvellement de l'homme , c'est Dieu qui a fait et la lumière que nous devons percevoir et l'œil extérieur qui la perçoit. C'est lui qui, connaissant no-
1 Strom., llyC. II. § 5.
« "OvTwç Yàp àipéicTtùç lupbç io àipôTcrov •?) xpoaaYcofi^. (/rf.. Il, % § 51.)
tre incapacité à saisir Têtre véritable , nous a envoyé un maître céleste pour nous révéler ses ineffables mystères. Notre faiblesse est telle que même sous sa direction nous ne voyons qu'imparfaitement. Aussi avons -nous le plus grand besoin de la grâce divine, dont la libéralité est heureusement infinie * . Toutefois il n'en demeure pas moins certain que Dieu réclame notre concours et nos efforts. Il accorde le salut éternel à ceux qui travaillent avec lui à développer en eux la connaissance et la sainteté ^. Nous devons ressembler à cet athlète qui disait à Jupiter : « Si je me suis convenablement préparé au combat, donne-moi la victoire. » La foi, ce premier triomphe du chrétien, n'est obtenue qu'à ce prix, car les cœurs purs seuls verront Dien.
Clément attribue donc un rôle important à la volonté dans la formation de la certitude religieuse ; la part qu'il fait aux déterminations morales dans la direction de nos croyances est l'un des traits les plus remarquables de son apologie. Le semblable n'étant perçu que par le semblable, l'homme n'arrivera à l'intuition immédiate de Dieu que quand il se sera vraiment rapproché de lui et qu'il aura répudié le mal. « De même que lorsque la terre est stérile, les semailles sont inutiles , de même le meilleur enseignement ne porte aucun fruit sans l'assentiment de celui qui le reçoit. La paille sèche disposée à s'enflammer s'allume à la pre-
ÇoyLSv xipmq. [Id., V, c. i, § 7.) t ScdTTipir; TaT; ouvcp^ouat xpbç y^ûjiv. (Id,, Yll, c. vu, § 48.)
mière étincelle. L'aimant attire le fer à cause de Taffinité qui existe entre eux ^ » Il s'ensuit que la yérité religieuse ne nous attirera que quand elle agira sur nous comme un aimant sacré. 11 faut avoir des oreilles pour entendre et des yeux pour voir. « C'est avec un œil nouveau, avec une oreille nouvelle et un cœur nouveau que les choses nouvelles révélées par le Christ seront vues et entendues ^. » Le cœur naturel n'en peut rien saisir ; elles sont pour lui comme ces charbons éteints que vomit le sombre nuage dans lequel Dieu s'était enveloppé, selon l'image du prophète; au contraire ces mêmes oracles sont clairs et lumineux pour le croyant ^. « Le sentier de l'incrédule se courbe, dit l'Ecriture, » pour indiquer que le chemin de l'orgueil ne peut amener à la connaissance.
La foi, comme l'incrédulité, a une cause morale. L'âme ne voit que quand elle veut voir, elle n'entend que quand elle veut entendre. A la base de la croyance est un acte de volonté qui développe l'affinité avec Dieu. Cet acte est possible, non-seulement parce que la grâce divine nous est largement accordée, mais encore parce que, d'après la doctrine de Clément, un germe du Verbe est caché au fond de l'être humain. Nous sommes en désaccord ou en harmonie avec la vérité religieuse dans la mesure où nous l'avons cultivée ; le développement plus ou moins grand de l'élé-
* 'H X{6oç •?) 6puXou[jLévr) êXxet tbv aiSiQpov Stà ouff^vetav.
{Strom., II, G» w, § 26.)
* Kaiv(^ è<p6aX[JLÛ, xatv^ àxo^, xatv^ xapSta. (W., II, c. rr, §i5.)
» Id., VI, c. XV, § 116.