Î64 SUPÉRIORITÉ DE LA RÉVÉLATION
ture n'a-t-elle pas dit : Ouvrez les portes de la justice^ pour nous montrer que ces portes sont nombreuses? Si TOUS demandez la porte royale, le Christ vous dira r Je suis la porte; mais il est néanmoins un grand nombre de routes qui aboutissent à son chemin * . Mille ruisseaux se jettent dans le même fleuve. Comment en serait-il autrement, puisque les ruisseaux, comme le fleuve, jaillissent de la même source divine? Toute école qui a exercé et développé chez l'homme l'esprit de recherche , qui ne s'est pas concentrée sur une portion spéciale de la philosophie, mais qui s'est attachée aux grands principes sur Dieu et sur le bien, s'avance vers la vérité complète. Si, dépourvu d'orgueil , animé du pur amour du vrai , profitant de tout ce que les systèmes erronés renferment de bon, le philosophe s'est laissé guider par ce sentiment ineffable, émanation de l'amour divin, qui conduit chaque nature au progrès dans la mesure de sa capacité^, si surtout il foule aux pieds les préjugés de sa race et puise la sagesse à d'autres sources qu'à celle des écoles de la Grèce, il arrivera à la foi, c'està-dire à la bienheureuse certitude de la vérité, et il deviendra le disciple du Verbe'. Alors il possédera parfaitement ce qu'il ne possédait que d'une manière confuse.
* noXXa( T£ xai TcoixCXat xal çépouaai elq r^v xup(av ôSov ôSoC. {Strom., l, c. vil, § 38.) « Kaxà TTjV GeCav StofxYjGiv, t/)v à^pYjTOV àyaO^Tr^Ta t^v k%d(TZOxt
eîç xb à[ji.etvôv xaxà xb èYX<*>pouv -ïcpoaaYOixévYiv. {Id,, VI, c. xrn, § 154.)
En effet, la philosophie doit pâlir devant TEvangile comme nn flambeau devant Tanrore. Son éclat ressemble à la clarté artificielle d*une torche que les hommes auraient allumée en dérobant au soleil quelques rayons enflammés. Dès l'instant où le Yerbe a été proclamé, la sainte lumière de la vérité a brillé dans toute sa splendeur. Pendant qu'il faisait nuit, une clarté d'emprunt pouvait avoir son utilité dans la maison, mais maintenant la flamme du jour brille sur nous, et il n'est pas de nuit qui ne soit éclairée par ce soleil des esprits*. Certes iî n'était pas possible de reconnaître en termes plus magnifiques l'immense supériorité de la révélation sur toute doctrine humaine. Néanmoins Clément lui-même n'a pas ^aisi la différence essentielle entre l'Evangile et la philosophie. « La vérité, dit-il, se retrouve dans la sagesse antique mais cachée sous des voiles. C'est un fruit enveloppé de sa coque ^. » Ces images nous donnent à penser que si nous brisons la coque ou si nous déchirons les voiles, nous retrouverons déjà en Grèce et à Rome la substance même du christianisme. Au lieu de chercher dans les citations des poètes et des philosophes, qu'il nous prodigue, la trace brûlante des aspirations du cœur humain qui redemande, son Dieu perdu et qui veut un rédempteur et non pas seulement un révélateur, Clément s'efforce de nous y faire retrouver une sorte de christianisme anti-
• Ilaaa ^ vu? èxçwTtÇsTai t(J ToaoÙTO) tou voyjtou çwxbç fikiiù. i^rom., V, c. V, § 29.) «KaSixep t(^ XsnOpo) ib èS(î)8i[ji.ov tou xapuou. (/d., I, c. i.
^66 INTELLEGTUALTSME DE CLÉMENT.
cipé. Il accorde une valeur trop grande aux vérités partielles entrevues par les représentants les plus distinr gués de Fancien monde. Ces vérités très incomplètes étaient surtout précieuses en ce qu'elles excitaient le désir d'en savoir davantage sur Tliomme et sur Dieu; elles étaient comme ces éclairs rapides qui traversent la nuit et rendent les ténèbres visibles, car il faut avoir quelque notion de la lumière pour maudire les ténèbres et souhaiter le lever du jour. La philosophie ancienne était beaucoup plus utile en révélant la dégradation universelle qu'en communiquant quelques saines notions sur Dieu et la vie future, toujours très mélangées d'erreurs. Son rôle principal était de détruire bien plus que de fonder. Elle frayait les voies au Rédempteur au travers du désert dont elle accroissait la désolation en dévastant impitoyablement cette mythologie poétique dans laquelle, comme dans un jardin des Hespérides, l'humanité païenne avait cru trouver le repos au pied de l'Olympe, sous un inaltérable azur.
Nous reprochons à Clément d'avoir trop négligé ce rôle négatif des Socrate et des Platon, et d'avoir fait consister la préparation évangélique au sein du paga* nisme plutôt dans un acheminement progressif vers la révélation que dans un bouleversement salutaire de Tancien monde. Cette torche vacillante qu'il admire dans la main du philosophe était bien moins destinée à illuminer la route de l'humanité qu'à lui montrer qu'elle s'était fourvoyée; elle devait éclairer sa triste condition, et répandre sur ses traits flétris et ses dé-*
gradations morales une implacable clarté. La philosophie ancienne avait bien plus pour mission de lui révéler son cœur que de lui révéler son Dieu, afin que de ce cœur brisé montât enfin vers le ciel le gémissement tout-puissant si longtemps attendu par Tamour rédempteur. Mais pour se placer à ce point de vue, il fallait saisir le christianisme par un côté moins intellectuel, le considérer moins comme uue philosophie et plus comme une oeuvre divine où toute idée correspond à un fait. Or Clément a suivi à cet égard les traces de Justin Martyr. La révélation est moins pour lui une rédemption que la communication de la lumière céleste éclairant et purifiant le cœur tout ensemble. Ce n'est pas que cette notion de la réparation soit absente de ses écrits, mais elle n'y occupe pas la première place; elle s'idéalise à l'excès et prend une teinte platonique.
Clément, qui s'autorise à bon droit de l'incomparable discours de saint Paul à Athènes pour s'appuyer aor le témoignage des auteurs païens, aurait dû entrer plus avant dans sa méthode apologétique. Si l'Apôtre signale comme un rayon de vérité la foi au Dieu inconnu, ce n'est que pour mieux faire ressortir l'ignorance honteuse du monde païen. Ce débris précieux d*un trésor disparu doit rappeler l'amer souvenir et réveiller l'incurable regret du bien perdu. Paul ne t'adresse pas au Grec pour lui faire compter ses riches- •es, mais au contraire pour étaler à ses yeux son affreuse pauvreté. Il ne fait appel à la noblesse native Ae Thomme que pour qu'il mesure mieux la profondeur
tes PRESSANT APPEL A LA CONVERSION.
de sa déchéance. Il ne lui reconnaît qu'une seule grandeur dans sa condition actuelle, c'est sa souffrance, c'est sa plainte désolée, c'est son aspiration vers le Dieu inconnu. Il ne lui montre ce qu'il a conservé que pour qu'il sache mieux ce qu'il s'est laissé ravir, et ce qu'il pourrait retrouver. Le christianisme n'est pas pour lui, comme pour Clément, l'épanouissement subit et prodigieux de germes préexistants : c'est une révolution immense. Entre le monde ancien et le monde nouveau, la croix est plantée, la croix, folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs, mais qui n'en répond pas moins à tout ce qui s'était agité d'aspirations élevées dans l'âme humaine. Nous retrouvons ainsi sous la forme de vœu, de recherche douloureuse, tous ces éléments divins dont Clément a fait à tort une sorte de christianisme hellénique. Ce n'est plus l'enveloppe du fruit qu'il s'agit de briser, mais bien le cœur de l'homme, afin qu'il soit prêt à accueillir le Sauveur. Comme tout dans les desseins de Dieu tend à ce but, la préparation évangélique se développe à nos yeux au sein du paganisme a\ec non moins de largeur que dans le système de Clément. Il nous importait de signaler les lacunes de ce système après avoir relevé ses beautés.
Persuadé que le rôle de la volonté est considérable dans la formation de nos convictions , le grand apologiste abandonne sans cesse le ton calme de la discussion pour s'adresser directement au cœur et à la conscience de l'homme. Rien de plus pressant, de plus saintement passionné que l'appel à la conversion qui