S72 PRESSANT APPEL A LA CONVERSION
étemelle à sa source intarissable? Renoncer k ces biens, c'est descendre au rang de la brute.
■ Nous sommes les enfants légitimes de la lumière; élevons nos regards vers elle, contcmplous-la , sinon Dieu ne nous reconnaîtra plus pour ses ûls, pas plus que le soleil ne reconnaîtrait l'aigle qui le fubrait'. Bepentons-nous, et abandonnons l'ignorance pour la science, l'injustice pour la justice, et l'impiété pour Dieu. C'est une belle expérience à faire que de s^ réfugier vers lui ', Entrons dans le stade de la vé-^ rite, il en est temps; combattons sous les regards Verbe qui sera le juge du combat. Il vaut lu peine à lutter quand l'immortalité est la couronne. Qu'impt tent les mépris qui nous attendent? Que nous impM d'être méprisés par les misérables qui conduisent 1 chœnr de la superstition et se précipitent télé baissé^ vers l'abîme , par tous ces fabricateurs d'idoles et c adorateurs de la pierre stupide'? " Il est une s plus belle que les Jupiters Olympiens et les taillées dans le marbre de Paros par le ciseau de I dias ou de Praxitèle ; c'est l'homme. Les plus ^ artistes ne parviendront pas à produire un clicf-dl vre comme son corps, et à lui communiquer l'étincl de la vie. Ils peuvent faire des dieux, m&ià lis sont! capables de façonner une seule créature humaine. C'J que ces dieux, en définitive, ne valent pus l'hommB
x.sa.) » KaXbs 5 xîvBuvo; aino\>.akiîv sphi; Qoiv. (W., X, 9ï.) » Id., X, 96.
Celui-ci est ta statue l'ivaiite du Verbe qu'anime le souffle de la vie supérieure ' . Bevenez donc à celui qui vous a faits; revenez à lui en vous repentant, comme les habitants de Kiaive, car vous êtes faits pour lui. ■ L'homme est destiné à l'amitiû de son Dieu. Nous ne contraignons pas le obérai à labourer ni le taureau à chasser. Nous traitons chaque être selon l'instinct qu'il a TËçn. C'est pourquoi, convaincu que l'homme est fait contempler le ciel çt qu'il est vraiment une plante liviuo ^, nous le caii vious à la connaissance de Dieu... iboure, lui disoos-nous, si tu es laboureur; mais )Ue pas ton Dieu en creusant tes sillons. Navigue, [Tocation est de parcourir les mers; mais souviens- .4u pilote céleste. Si tu as appris la vraie science les drapeaux, poasc au chef céleste qui ne comla jnstict '. Comment pouvei-vous méconc bienfaiteur eu étant comblés de ses bien- ^yl^Resse/Ttius âh';i-t-U, cesse de labourer ma terre; eau que j'ai fait jaillir, à ces fruits fol. 0 homme, rends à Dieu ce qu'il donné pour te soutenir, ou bien reconnais ton Seigneur, car tu as été formé par ses mainsi Comment sa propriété lui est-elle devenue étrangère? »
Clément reproche au paganisme de mépriser
rhonime. Le christiauisme , qui l'abaisse devant Dieu
lui dénonce sa corruption, le relève en l'humiliant.
• Mivoç û TÛv 5>.wv cr,|j,!oupYis, -cocoùrov 3r{aX[ui. l\i.'^yct ^[lâç '--V àvQp(in:ov i-ù.iKV. [Proti-epl., X, 98.)
• 4»i>t'ov eipâvisv. (Id,, X, lOO.)
Seul, il a reconnu sa vraie dignité. Pour lui, l'homme est vraiment sacré ^ Ce n'est pas la religion du Christ qui admettra jamais que la divinité choisisse, pour prononcer ses oracles, des animaux stupides comme le corbeau ou le geai, de préférence à l'homme ^, et cela parce qu'au lieu de croasser celui-ci parle le langage de la raison. Ressaisissez donc votre dignité native; sortez de cette stupeur, de cette insensibilité qui vous rend indifférents à la connaissance de Dieu, cessez de ramper dans la poussière, élevez-vous non pas par un laborieux effort de l'intelligence, mais sur les ailes de la simplicité ^. Crois, ô homme, à celui qui est tout à la fois homme et Dieu. 0 homme, crois à ce Dieu vivant, à ce Dieu souffrant et adorable! Créatures esclaves, croyez à celui qui est mort, et qui est pourtant le Dieu de l'humanité *. Il n'est plus d'obstacle sur la route de l'homme qui aspire à connaître Dieu; rien ne l'arrête, ni la perte de ses enfants, ni la faim, ni l'ignominie, ni le dénûment. Le Christ, lui est une délivrance universelle. Ami de celui à qui rien ne manque, il n'a plus d'ambition, il n'a pas placé son trésor de bonheur ailleurs qu'en lui-même et en Dieu, c'est-à-dire là où il n'y a ni rouille, ni voleur, ni pirate ^. Le friiit de sa recherche est la vie divine. « Tous ceux qui te cher-
* Ispoùç [xèv lvz(ù<; Toùç dcv6p(i)rtou(; uiroXaixêûcveTS. {Protrepi., . X, 114.) ^
« Aià Sa àvOp(î)TCOV citùTav. (Id.)
8 Tdt^a 5 xOptoç a7cX(5TYjTOç u[ji.Îv Scopi^dexat 7tTep6v. {Protrept,, X, lOfi.)
* ntareujov t(^ waO^VTt xat 7cpocncuvou[Aévqï ÔeÇ. {Id,)
* Protrept.^XyiOb.
chenty ô Dieu, se réjouiront et s'égayerout en toi, et ils magnifieront ton nom. Le plus beau cantique pour Dieu, c'est Thomme immortel fondé sur la justice, dans le cœur duquel les paroles de la vérité ont été gra* vées * . Où écrirait-on la justice^ Tamour, la pudeur et la miséricorde, si ce n'est dans Tâme éclairée ?» Clément n'hésite donc pas à reconnaître un livre sacré dans le cœur chrétien.
Ces appels puissants se multiplient avec une abon-* dance qui n'est que l'effusion de la charité. Clément adresse les plus pathétiques aux vieillards, à ces hommes qui ont vu passer la jeunesse et l'âge mûr sans devenir meilleurs. « Vous redoutez la vieillesse, leur dit-il; arrivés au soir de la vie, il est temps de devenir sages et de vous tourner vers Dieu. Alors la fin de la vie deviendra pour vous le commencement du salut. Vous vieillirez pour la superstition, mais vous rajeunirez pour la piété * , et vous retrouverez une pure enfance dans l'adoption de Dieu. » Evidemment, Clément, l'écrivain allégorique par excellence , ne pense pas seulement ici à la vieillesse des années. Il parle à tout un monde vieilli, à ce paganisme expirant de la Grèce qui n'a plus ni les songes dorés de son enfance, ni la vigueur de sa maturité, et qui descend la pente de la décadence. C'est ce moribond que l'Ëvangile peut rajeunir; les ailes repoussent à Taigle appesanti, s'il
i KaXb(; S[avo(; tou Ôeou àOivaTO(; h^ptuyizoq SixatooiivY) oiicoSc-
(jL06[Jt.eV0(;. (Protrept., X> 107.)
êeiav. (W., X, 108.)
reprend de nouveau son essor vers la lumière. L'austérité de la vérité doit avoir un mâle attrait pour le païen dégoûté de l'éclat fardé de l'erreur. C'est la salutaire amertume d'un breuvage qui rend la santé*. Puisque le Verbe lui-même est descendu parmi nous, pourquoi aller demander péniblement le secret de la science aux écoles de la Grèce et de l'Ionie? Asseyons-nous aux pieds du Christ et laissons-le parler ^. « Salut, ô lumière qui as brillé sur nous , les tristes captifs des ténèbres et de la mort! Plus brillante que le soleil, plus douce que la vie d'ici-bas, cette lumière répand la vie éternelle et tout ce qui participe à ses rayons participe à cette vie; la nuit fuit devant elle , elle se retire en hâte comme épouvantée devant le jour du Seigneur. Cette lumière indéfectible pénètre tout l'univers et l'Occident croit à l'Orient*; ou, pour mieux dire, sa clarté a transformé le pâle Occident en Orient radieux. » Clément personnifie l'antique sagesse de l'Occident dans ce fameux devin ïirésias , auquel Sophocle fait jouer un si beau rôle dans son Œdipe roi. Le vénérable ïhébain, le prophète du paganisme, était l'objet du respect universel, et quand il ouvrait la bouche, on l' écoutait comme l'ami des dieux , comme un oracle vivant. Mais ces vains honneurs ne l'empêchaient pas de marcher dans la nuit; il était aveugle, et c'est par là surtout qu'il représentait le paganisme. Clément l'interpelle, ou plutôt c'est l'hellénisme qu'il interpelle dans sa per-
1 Protrept., X, 109. 2 id,^ XF, 112.
3 'H cucjtç (xvaToXfi r.zrJ.z-zi'SAVt. (/c/., XI, 114.)
SÉRIEUX APPEÏ. A LA CONSGIENŒ. 277
sonne : « Viens, lui dit-il, viens, ô insensé, laisse ton thyrse et ta couronne de lauriers; jette ta mitre, déchire tes ornements sacrés, sors de ton délire, et je te montrerai le Verbe et les mystères du Verbe, en parlant la langue de tes symboles. Voici la montagne chérie de Dieu. Ce n'est pas un Cithéron voué aux jeux tragiques, c'est le théâtre sacré du drame de la vérité, asile de pureté aux chastes ombrages. Là monte l'hymne du Bol universel , là chantent les anges , et les prophètes rendent leurs oracles Viens donc, ô vieillard; laisse Thèbes, tes vaines divinations et les rites de ton culte; hâte-toi vers la vérité. Crois, ô Tirésias, et tes yeux seront ouverts. Le Christ, par lequel les aveugles voient, t'inondera d'une lumière plus éclatante que le soleil. 0 vieillard, qui ne vois même pas Thèbes, tu verras les cieux * . »
n n'était pas possible de parler à la Grèce un langage qui lui fût mieux approprié, et, pour employer rimage de saint Paul, de greffer d'une main plus délicate l'olivier firanc sur l'olivier sauvage, en rattachant la vérité divine à la grande poésie des plus beaux jours de l'antiquité classique. La conclusion de l'exhortation aox Grecs est digne de ces développements si étincelants d'imagination. Tandis que la trompette de guerre retentit avec éclat pour sonner le combat , le Christ n'aurait-il pas le droit de faire entendre un chant plein de douceur jusqu'aux extrémités de la terre, pour rassembler ses soldats pacifiques? C'est par la voix de son
» SflceOaov, Tetpsata, TrCîTcsuGrov, otj^ei. (Pro/rep^, XII, 119.)
sang et par sa Parole qu'U convoque une armée paisible en lui ouvrant le royaume des cieux. L*Evangile est la trompette du Christ. Elle résonne sous les cieux, écoutons-la * . Le motif de cette insistance du Christ à nous appeler à lui est Tardent désir de sauver les âmes immortelles^. Clément nous donne, en terminant son discours , la plus sublime idée du salut réservé au croyant : « S'il est vrai, dit-il, que tout soit commun entre ceux qui s'aiment, si Tbomme est devenu Tami de Dieu par la médiation du Verbe, toutes choses seront à lui, puisque toutes choses sont à Dieu; il y aura communauté de tous les biens entre ces deux amia qui s'appellent Dieu et l'homme^. Le chrétien seul, c'està-dire le véritable adorateur de Dieu, est donc riche, et sage , et noble. Il faut croire et aflSrmer qu'il est devenu l'image de Dieu et qu'il participe à sa nature par la justice, la piété et la foi. Jésus-Christ l'a rendu semblable h Dieu^. » Le prophète avait reconnu par avance cette grâce excellente par ces mots : « Je vous dis que vous êtes des dieux et les fils du Tout-Puissant*^. »
Ainsi cette grande apologie, qui part de l'affinité essentielle entre l'homme et Dieu, nous montre dans le christianisme le rétablissement complet de la relation primitive qui existait entre la créature et le Créateur. Elle prend son point d'appui dans l'élément divin, troublé et incomplet, qui subsiste ^n nous depuis la
i Protrept., XI, 116. « /é?., XI, 117.
3 Kotvà à[X(poïv Totv (p(Xotv xà Tuivra toî3 Ôeoîî %a\ divOpt&xob.
(/rf.,^XII, 1220
♦ ''OfJLOtov yjSyj xal 6£(o. [M.) 5 Protrepty XIÏ, 123.
chute, pour nous élever jusqu'à cette plénitude de la divinité à laquelle nous sommes destinés et que le Yerbe est venu nous communiquer. Inexorable pour nous peindre la corruption de Thomme déchu, mais inexorable par charité, elle ne se plait jamais & le dégrader et ne croit pas triompher de Texcès de son abaissement. Elle a besoin du lumignon qui fume encore et respecte dans le roseau froissé une plante di- Tine qui peut être redressée. Nous avons signalé sans ménagements ses lacunes, nous avons fait ressortir ses ineonséquences ; nous avons reproché à Clément son idéalisme excessif, et pour en venir à de moins graves imperfections, nous avons critiqué le tour étrange de sa phrase, ce mélange d'éclat immodéré dans la forme et d*obseurité dans la pensée qui rend di£Scile la lecture de ses traités. On peut lui appliquer ce qu'il dit de la philosophie en général : on n'obtient chez lui le fruit savoureux qu'en brisant son enveloppe. Nos lecteurs ne sauraient se faire une idée de tout ce que ses écrits ont de confus, parce que nous n'avons cité que les passages les plus beaux sans le suivre dans les détours infinis de son style. Pourtant, malgré tous ces graves défauts. Clément n'en est pas moins le fondateur de la grande apologie, de celle qui conclut véritablement parce qu'elle donne à la vérité une base sur laquelle elle peut bâtir et qu'elle fournit au levier un point d'appui. Ce qui n'était qu'un trait de génie chez Justin a été développé, fécondé, et devient le principe organisateur de tout un vaste système. La certitude religieuse est ramenée aux conditions normales de
toute certitude; elle est fondée sur un rapport réel entre l'homme et la vérité : ce rapport est déterminé par la nature même de l'objet de la croyance. Or comme cet objet est Dieu, la cause des causes, il est légitime qu'il soit perçu, comme toute cause première, par l'intuition morale. Il est rationnel que la raison reconnaisse sa limite et qu'elle fasse la part des facultés intuitives et des déterminations morales dans la perception des vérités supra-sensibles et divines. Elle n'y perd rien, car renfermée dans son rôle, elle a une mission très importante; elle est la législatrice du monde des idées. Partant de ces prémisses. Clément d'Alexandrie pulvérise par une polémique habile et savante tout ce qui, dans le passé, est en opposition avec le christianisme, et discerne dans l'ancien monde tout ce qui est harmonique au monde nouveau. C'est ainsi qu'il établit la vérité de la religion nouvelle par sa conformité avec la partie divine de l'être humain. Ses grandes pensées s'étayent d'une érudition immense, il les réchauffe incessamment par le feu de la charité et les illumine de l'éclat parfois immodéré d'une imagination brillante. Le courant d'idées que Clément avait fait jaillir était trop pur, trop spiritualiste pour son temps ; il devait, après son illustre successeur, se perdre dans les sables arides de l'autorité extérieure, pour ne reparaître avec sa limpidité première qu'aux jours de Pascal. Mais avant de disparaître pour un temps, il allait, grâce à l'enseignement d'Origène, rouler des eaux plus abondantes et mieux enfermées entre leurs rives. Au lieu d'une exposition incessamment brisée, nous au-
ORIGENE GOBiME APOLOGISTE. 281
rons une argumentation serrée. Ce ne sont plus les mille fils entre-croisés d'une trame bariolée; mais une polémique directe et incisive, fieconnaissons, à la décharge de Clément, qu'il n'a pas eu, comme Origène, l'avantage d'être aux prises avec un habile adversaire , et qu'il n'a pas été ramené incessamment à son sujet par des attaques passionnées. N'oublions pas non plus qu'il est plus facile de perfectionner une méthode que cle l'inventer , de tirer les conséquences que de poser les principes. On tâtonne et l'on hésite toutes les fois qu'on entre dans une voie nouvelle, mais il n'est pas de gloire comparable à celle de l'avoir frayée et cette gloire appartient sans contestation à Clément.
§ IV. — L'apologie d'Origène.
Origène accepte les grands principes de l'apologie de Clément ; il les considère comme démontrés , et il se contente de les aflSrmer. C'est ainsi qu'il établit avec non moins de netteté le rapport essentiel entre l'homme et Dieu, l'action universelle de la grâce «UT la race d'Adam, la préparation évangélique au sein du paganisme et le rôle prédominant de la votante dans la formation des croyances religieuses. « Le Yerbe divin , dit-il dans un passage admirable , sommeille chez les infidèles, tandis qu'il veille chez les saints. Il sommeille, mais il est néanmoins en eux comme Jésus-Christ était dans la barque avec ses disciples quand ils voguaient sur une mer orageusi
ge réveillera dès que l'âme désireuse du salut rappel*lera, et aussitôt la tempête s'apaisera ^ » En d'autres termes, le Fils de Dieu n'est pas un étranger pour l'homme ; tout ce que notre âme a conseryé de diyin constate sa présence en nous, mais le verbe intérieur sommeille jusqu'à ce qu'il soit réveillé par un ardent désir du salut et par un acte de volonté. Nous retrouverons sans cesse ces grandes idées à la base de la démonstration qu'Origène a présentée du christianisme ; elles n'ont pas chez lui la même nouveauté que chez ges devanciers, mais il en a tiré un si grand parti, et il les ^ présentées avec tant d'ampleur que, bien qu'il n'ait pas créé la méthode qu'il emploie, nous devons saluer en lui le premier des apologistes de l'école d'A-» lexandrie. Il a porté la lumière sur plus d'un point obscur et traité en maître le rapport de la preuve interne à la preuve externe. Nous le verrons se placer toujours sur le terrain moral pour combattre l'antichristianisme ; il s'y est résolument enfermé, et sa grande tactique a consisté à contraindre ses adver* saires à y descendre.
Celse, en jouant avec assez de fidélité le personnage d'un rabbin pour attaquer la religion nouvelle, fournit \ à Origène l'occasion d'une victorieuse polémique cou- \ tre le judaïsme. A l'exemple de saint Paul, l'apologiste i a fermé la bouche à la synagogue avant de s'adresser à |
^ « Adhuc in infidelibus donnitat sermo diyinus; vigilat in sanctis. ^ Dormitat in his qui tempestatibus fluctuant^ suscitatur yero eorum yocibus qui cupiunt vigilante sponso salvari. » (Orig., In canttc, homil. Il, 9.)
RÉFUTATION DU JUDAÊME. 283
r aréopage* Le Juif est battu aTec ses propres armes et il n'avance pas un seul argument qu'il ne soit im^ médiatement tourné contre lui. Toujours chez Origène le raisonnement finit par un sérieux appel à la conscience, il Taiguise en quelque sorte peu à peu comme une lame d'épée, et en définitive il en frappe son ad* versaire en pleine poitrine ; mais il fait chaque chose en son temps et ne cherche jamais à se dispenser de la démonstration solide et complète par un appel prématuré au sentiment. Il commence par serrer de près son opposant en se livrant à une longue et minutieuse discussion de texte. Nous avons vu le Juif de Celse s'attaquer d'abord avec acharnement au récit évangéiique, déchiqueté en quelque sorte par une exégèse subtile et malveillante. Connaissant par lui-même le prix d'un fifre sacré, tous ses efforts tendent à enlever aux chrétiens les titres de leur foi. Origène signale avec une grande raison la déloyauté de ces prétendus interprètes des évangiles qui choisissent arbitrairement dans les écrits apostoliques ce qui semble se prêter à leur critique et rejettent sans explication tout ce qui les gêne/ • Us croient aux évangiles quand cela leur plaît, et leur accordent leur confiance toutes les fois qu'ils ont réussi à les détourner de leur vrai sens , mais ils ne tiennent aucun compte de paroles qui les condamnent. 11 n'est pas vrai que les chrétiens aient falsifié leurs Uvres sacrés; cette accusation n'est fondée qu'en tant qu'elle se rapporte aux hérétiques. L'étude con-
* 'Eotxev xioreôsw &ïcou ôéXei. {Gontra Cels,, l, 68.)
sciencieuse du texte des évangiles, bien loin d'être défavorable à la religion nouvelle, fait tomber toutes les objections qu'on lui oppose. La coupable opposi* tion des Juifs au christianisme ne prouve rien contre lui, car l'incrédulité qu'ils ont montrée à leurs propres prophètes ne saurait détruire le sens si clair des divins oracles. Les mauvaises déterminations de la volonté qui violent la règle du bien n'empêchent pas celle-ci de subsister intégralement. Il n'est pas plus étonnant de voir le peuple élu repousser le Messie prédit par ses prophètes que de voir les hommes élevés à l'école de la justice et de la tempérance manquer tous les jours à la loi sainte qu'ils ont comprise et acceptée * .
Origène passe de cette justification toute générale du christianisme à une réfutation détaillée des objections des rabbins. Nous ne suivrons pas le savant mais trop subtil commentateur dans cette discussion; l'insuflSsance de ses principes exégétiques ôte tout intérêt à sa réfutation. Cette partie de son apologie a décidément vieilli. Les vraies diflBcultés ne sont ni abordées, ni résolues. Il se rejette constamment sur l'interprétation allégorique sans comprendre qu'il n'est pas de ressource à la fois plus facile et plus dangereuse, puisqu'elle se prête également à toutes les causes ^. Nous retrouvons son incontestable supériorité dans les passages où il s'attaque au principe même des objections
1 Contra Cels., \\, 8.
* On peut voir un exemple de cette réfutation des objections exégétiques par la méthode allégorique dans Contra Cels., lî, 69.
rabbiniques et signifie avec une admirable éloquence au littéralisme judaïque que son temps est passé. «Jérusalem est tombée, s'écrie-t-il, le temple est tombé, l'autel a été renversé. En présence de la vérité, les ombres et les types disparaissent. Un temple nouveau a été formé par le Saint-Esprit dans le sein d'une vierge, et le temple fait de pierres s'est écroulé*. Le règne de l'esprit qui vivifie a remplacé le règne de la lettre qui tue. »
On sait que le grand grief du judaïsme de la décadence contre le christianisme était l'obscurité et l'humilité de ses origines. Préoccupé uniquement de la réalisation terrestre du royaume de Dieu, l'imagination tout échauffée par les brillantes images de la prophétie interprétée au sens le plus matériel, il voyait dans l'abaissement du Christ le signe évident de la fausseté de sa doctrine, et il énumérait ironiquement toutes ses humiliations de la crèche à la croix comme autant de marques de la désapprobation divine. Origène a fait deux réponses à cette objection du judaïsme : la première n'est que trop empreinte du dualisme dogmatique qui sépare entièrement la nature divine de la nature humaine dan^ le Rédempteur; à ce point de vue , les souffrances et les opprobres atteignent uniquement Thomme, et n'enlèvent pas au Dieu un seul rayon de sa gloire. Nous signalerons plus tard le danger d'une telle théorie, qui ne va rien moins qu'à compromettre la réalité de la rédemption \ Nous
* « Gecidit Jérusalem, cecidit templum ; typus et umbra cessavit. » {In Jesu nav,, homil. XXVI, 3.)
préférons de beaucoup T argumentation si élevée par laquelle Origène nous fait retrouver une divine grandeur dans les humiliations volontaires et les abaissements du Verbe. Il réfute d'abord les infftmes calomnies répandues au sein du judaïsme sur la naissance du Christ, en se fondant sur des raisonnements dont on peut contester la valeur; ils s'appuient en effet sur la doctrine pythagoricienne de la préexistence des âmes, doctrine qui, rattachant étroitement notre existence actuelle à une existence antérieure , s'oppose d'une manière absolue à ce qu'un être pur ait sur la terre une naissance honteuse^. L'apologiste reconnaît sans hésitation que rien n'est plus bas et plus pauvre que la condition terrestre du fiédempteur du monde, mais il transforme avec une rare habileté Tobjection en preuve, et il nous montre éloquemment tout ce que cette bassesse et cette pauvreté renferment de grandeur morale. N'y a-t-il pas en effet bien plus de mérite à s'élever à la gloire et à l'influence du sein d'une condition obscure qu'à partir d'un point déjà élevé par l'illustration de sa patrie, la noblesse de sa famiUa et la distinction d'une éducation aristocratique? Gom* .' ment ne pas admirer l'homme qui, dépourvu de ton» ces avantages, remplit le monde de son nom? Gomment J ne pas reconnaître en lui un génie sublime et divin? ^ « Que dirons-nous de celui qui, élevé dans la pauvreté la plus parcimonieuse, n'ayant point parcouru le cycle: des sciences enseignées dans les écoles à notre jeu- ^
* Contra Cels., 1, 29. « Id., I, 31-83. t^
nesse , et n'ayant jamais reçu ces leçons oratoires qui apprennent à persuader, à haranguer et à gagner la multitude, a fondé un enseignement nouveau destiné à Fhumanité entière, et a renversé à la fois les pratiques du judaïsme et les idées religieuses des Grecs * . >» Cet homme inculte a proclamé les plus augustes vérités et a recruté ses disciples^ non - seulement au sein d'un peuple ignorant, mais encore parmi les esprits les plus cultivés. Platon raconte qu'un homme de Sériphe ayant dit à Thémistocle : « Si au lieu d'être né à Athènes tu sortais d'une obscure bourgade, ta gloire ne serait pas si grande ; » le général lui répondit : « Et toi, quand tu serais d'Athènes, tu ne serais pas Thémistocle. » Eh bien 1 notre Jésus, auquel on reproche d'être né dans un petit bourg , qui n'appartient ni à la Grèce, ni à aucun pays illustre, et que l'on raille comme le fils d'une pauvre femme d'artisan, ce Jésus qui n'est pas même originaire d'une île aussi petite que Sériphe, et qui eût été le dernier des habitants d'une si infime localité, n'en a pas moins ébranlé l'univers ^ et surpassé non-seulement un Thémistocle, mais encore nu Pythagore et un Platon, et tous les sages,, tous les rois et les généraux que le monde a jamais comptés.
De l'humiUté de la naissance du Christ Origène passe aux humiliations de sa carrière terrestrCé II n'est pas vrai, comme le prétendent ses adversaires, que cette carrière ait été sans éclat, et que sa parole ait été sans écho, tandis qu'il vivait. « D'où venait donc
* Contra Cels,, I, 29.
« Setaai 'riiv îuaaav àvÔftiictov otxouiiéviQV. {Contra Cels., l, S9.
Tanimadversion dont il a été l'objet chez les Juifs de la part des pontifes, des prêtres et des scribes, si ce n'est de ce qu'il entraînait après lui les foules jusque dans les déserts * ? » Tant de haine suppose une puissance exceptionnelle qui grandit et que Ton redoute. La croix, dont on fait un signe d'infamie, prouve aa contraire la grandeur du succès obtenu par le Maître qu'on y a cloué ; à la violence des inimitiés souleyées contre lui en haut et en bas, dans le sanhédrin et dans le prétoire , on peut mesurer l'influence de sa doctrine. Si Ton objecte l'abandon des siens , qu'on n'oublie pas que Platon , le prince de la philosophie antique, s'est TU abandonné et renié par son plus illustre disciple, et qu'Aristote a consacré toute la force de son génie à ruiner l'autorité de son maître. L'histoire de la philosophie antique est toute remplie de défectious semblables ^. D'ailleurs , l'abandon des disciples du Christ n'a été que momentané, et c'est une tactique déloyale de rappeler leur lâcheté, en passant sous silence l'héroïsme qu'ils ont déployé plus tard^. Quant à la trahison de Judas, c'est le plus épouvantable égarement de cette volonté humaine que Dieu ne consent jamais à violenter. Judas lui-même n'a pas trahi son Maître avec un cœur tranquille. A côté de son avarice qui le poussait à trahir, il avait une certaine affection pour le Maître ; l'enseignement divin avait laissé sa trace en lui. De là la douleur véhémente qui l'a saisi après son
< DoOev 6 çOovoç;... r^ èx tou TZArfiq xctOcjJicva ûcy,cXouO£Vv
auTO); {Contra Cels, ,11, 39.) 2/rf., 11,12. 5/c?., lf,45.
crime et qui Ta poussé à se donner la mort * . Le désespoir de Judas, comme les larmes brûlantes de Pierre après son reniement, montrent combien le Christ exerçait une puissante action sur ceux-là même qui Tabandonnaient*. S'il n'a pas réussi à persuader un plus grand nombre de ses auditeurs, c'est un malheur qu'il partage avec tous les maîtres de la vérité. Les Juifs savent combien souvent ils ont laissé prêcher leurs prophètes dans le désert. « Chez les Grecs, les plus grands philosophes n'ont réussi ni à désarmer leurs ennemis ni à convaincre leurs juges et leurs accusateurs de renoncer au mal et de tendre à la vérité par la philosophie ^. » Les miracles accomplis par le Rédempteur font resplendir sa gloire dans les temps même de son abaissement, alors qu'il avait voilé sa divine essence sous la forme d'un serviteur. Toutes les objections que le judaïsme élève contre ces miracles peuvent se retourner à bon droit contre les faits merveilleux sur lesquels il repose lui-même. « Est- il juste, ô Juif! s'écrie Origène, de rapporter à Dieu les miracles attribués à Moïse par tes saintes Ecritures, et de chercher à en établir le caractère divin contre ceux qui les rangent dans la même classe que les prodiges des mages de Pharaon, alors, qu'imitateur de tes ennemis, les Egyptiens, tu diffames les miracles de Jésus, miracles pourtant authentiques à tes yeuxl En effet,si le résultat de ces miracles de Moïse, auxquels tout un peuple doit sa
QYJxkioi. (Contra Cels,, II, 11.) « Id,, U, 39. » Id., II, 96.
conBtitution, te démontre Taction de Dieu, pourquoi la méconnaître dans les miracles bien plus grands da Christ? Le premier n'a fait que ramener ses compatriotes aux coutumes de leurs pères, le second a remplacé les institutions antiques à Tombre desquelles les nations ayaient grandi par une cité nouyelle, la cité évangélique fondée sur les ruines de tout ce qui Payait précédée ^ » Il est raisonnable d'admettre que de plus grands miracles étaient nécessaires pour une œuyre si grande ; aussi n'y a-t-il pas une seule des attaques di- * rigées contre le Christ qui ne remonte à Moïse et ne l'atteigne directement. « Si yous dites qu'il est honteux de reconnaître un Dieu aux signes qui font ailleurs reconnaître un magicien, nous yous répondrons dans les mêmes termes qu'il est honteux de reconnaître un prophète aux signes qui font ailleurs reconnaître un enchanteur'. ». La distinction entre le miracle et le prodige sera nettement établie dans d'autres passages. Pour le moment, Origène prouye au judaïsme qu'il ne saurait s'attaquer à la religion nouyelle sans se frapper lui-même.
La synagogue essayait de justifier après coup la condamnation dont le sanhédrin ayait frappé Jésus- Christ ; elle le citait à sa barre et instruisait ^e nouyeau sa cause, en s'efforçant de démontrer sa culpabilité. N'ayant plus sous la main les menteurs à gage qui ayaient
TsCa Yai lèeat wxxpij^oK; tyjv raxà Tb eûaf/^Xtov zoXtieCav. {Cotdra Cels., II, 52.) « Id., II, 63.
déposé contre lui, elle cherchait, par une interprétation déloyale des évangiles, à jeter de l'ombre sur la perfection morale et sur la parfaite sainteté de Celui qui ayait eu le droit d'aflBrmer que le mal « n'ayait rien en lui. » « Qu'on nous cite, répond Origène, un acte coupable qu^il aurait commis, à moins que Ton appelle mal la pauvreté, la croix et les embûches que les méchants lui ont dressées. » Mais alors Socrate a été coupable au même titre, et il faut flétrir tous les sages de l'antiquité qui ont volontairement choisi la pauvreté. Nous mettons au défi nos adversaires de produire un seul grief raisonnable contre le Christ, en se fondant sur le témoignage de ses disciples. Sur quoi donc se fondent-ils pour contester sa sainteté sans tache? Il a tenu toutes ses promesses. L'Evangile n'a-t-il pas été annoncé dans le monde entier? Ses disciples n'ont-ils pas porté sa Parole dans toutes les nations? n'ont-ils pas été traduits pour cette cause devant les rois et les gouverneurs*? L'accusera-t-on de mensonge? Mais où trouver le plus léger prétexte d'une telle inculpation? L'appellera-t-on impie parce qu'il a abrogé tddtes les pratiques extérieures de la loi et de la lettre , la circoncision, l'observance des jours, les oblations, et parce qu'il nous a élevés à une loi vraiment digne de Dieu, pure et spirituelle^? Est-ce pour ce motif qu'on l'accusera d'arrogance? Mais il faudrait oublier sa douceur et son humilité ; il faudrait oublier le spectacle
1 Contra Ceh., II, 42.
* TH àv6(Jtov (xàv TC àçtaTavstv acojJLaTtxwv vouiJi.Y3Vtôv. {Id., 11,7.)
qu'il a donné quand il a lavé les pieds de ses disciples \ En réalité, le judaïsme ne reproche au Sauveur que ses abaissements; mais pour les âmes nobles et vaillantes qui mettent le bien non dans le bonheur terrestre, mais dans la pratique des vertus, et qui savent que la félicité appartient non. à cette vie troublée , mais à la vie du ciel, ses souffrances ne font qu'accroître leur confiance en lui^.
La croix , voilà en définitive le grand scandale du Juif. Aussi Origène s' attache- 1- il à en relever la sainte grandeur. D'abord il démontre qu'elle rentre dans le plan de Dieu, et il le prouve par les prophéties. Cet emploi de la preuve scripturaire était parfaitement à sa place dans une polémique contre les Juifs. Il est évident que si l'apologiste établit par leurs propres livres que les humiliations du Messie sont conformes à la volonté de Dieu, ce qui semblait un opprobre s'élève à la hauteur d'un décret du Tout-Puissant. Origène, entre autres citations empruntées à l'Ancien Testament, donne une très belle explication du chapitre LI d'Esaïe; il réfute l'interprétation des rabbins qui le rapportaient uniquement aux humiliations du peuple d'Israël. Comment supposer, dit-il avec beaucoup de raison, qu'Israël soit conduit à la mort pour les péchés d'Israël? Evidemment il faut admettre une distinction entre celui qui meurt et celui pour lequel on meurt. Une fois ce point gagné, tout est gagné, car il se trouve que l'ancienne prophétie a
* Contra Cels., H, 7. 2 /</., lî, 42.
tracé par ayance le tableau le plus fidèle des souffrances du Rédempteur, auquel elle donnait déjà le nom d*homme de douleur. Ces souffrances sont donc la réalisation d'un dessein de la sagesse éternelle, et il n'est plus permis de les mépriser ^ Cette thèse est snrabondamment prouTée par d'autres citations de rEcriture ^. Origène en conclut que ce ne sont pas les Jai& de son temps qui sont les héritiers légitimes de la prophétie, mais bien les chrétiens, car les premiers méconnaissent le grand passé religieux de leur nation , tandis que les seconds s'y rattachent et le continuent. La loi mosaïque et la prophétie ont été les rudiments de la religion chrétienne'. Il faut passçr de ces rudiments à une compréhension plus profonde qui pénètre ce mystère caché dans les temps étemels, mais pleinement révélé par TaTénement de Jésus-Christ. H est faux qu'en agissant ainsi les chrétiens méprisent la loi. « Bien au contraire, ils l'honorent davantage en montrant quelle profondeur de vues et quelles ineffables Térités sont cachées sous Tenveloppe de la lettre ^. » « Si tous croyiez à Moïse, vous croiriez aussi en moi, » disait Jésus-Christ. L'évangile de Marc commence par une citation d'Esaîe, et sur le seuil de l'histoire éyangélique nous rencontrons, dans Jean-Bap-
> Contra Celi., \, 55. * Id,, \, 49^ 53.
xai Twv Tcpo^r^^Mjy ^paji^iircâïv. (/</., II, 4.) sXeicva T-ji-v atirstr 'rspiT'.^eTr.v , dK:sΣ!7.v>yT£; Eîsv ' lyti
tiste, le dernier et le plus grand deè prophètes * . Mais vous ne comprenez pas votre propre loi, parce que voua n'avez pas reçu Tesprit de Pieu ^, Vous êtes garrottés par les liens d'une fausse tradition d^ogRiatiqae qui sont les plus difficiles k briser. Tant que les yepx de ràmp pe sont pas ouverts, toute la science du scribe le plus consommé est vaine, et se place même aurde^ sous de rignorance. « Plût à Dieu, s'écrie Origène, que çesf calomniateurs du Verbe qui ignorent les yérités les plus essentielles , ignorassent encore la lettre même des Ecritures, afin qu'ils i\e pussent rendre leurs attaques plausibles et ^branler, je ne dis pas la fo|, mais le peu de foi des faibles croyants ^ . »
Origène a ainsi établi par la preuve spripturairç qiie les humiliations du Christ répondaient à un desseiu (te l'amour éternel, et que si la croix est en scandftl^aa judaïsme dégénéré, elle n'en a pas moins été saluée d'avance par la grande et légitime tradition nationale, telle qu^elle est conservée dans les écrits des prophè^ tes. Il va maintenant montrer que ces humiliations et ces souffrances n'ont rien d'incompatible avec la dignité du Fils de Dieu, par la raison qu'il s'y est soumis volontairement. « Il est venu, parce qu'il l'a voulu; il savait qu'en mourant pour les hommes il serait secourable à toutes les créatures*. » Après tout, on ne lui a fait que ce qu'il lui a plu d'accepter, et quelque grands
1 Contra Cels,, II, 4. « Id., I, 62.
^ 'Ev TOŒaÙTYj eîvat à'^^oix où [iivov twv xpaYl^a-wv, àXKà tôv ^ikm YpaixjjuxTWV tyjç YpaçYJç. {Id,, I, 49.) * ^m^z aè, Itzû I6o6X£to.
qu'aient été ses opprobres, ils n'ont pas été au delà de ses désirs ; il n'est descendu dans les régions de Tombre de la mort qae parce qu'il l'a bien youIu, Il a préyu et clairement annoncé son sacrifice ; cette prévision prophétique i signe de son pouvoir divin, est en même temps la preuve éclatante du libre choix qu'il a fait d'une mort ignominieuse pour nous sauver. Il a prédit tout ce qu'il devait endurer * , et ainsi se trouve justifiée cette parole sublime qui répond à toutes les ob* jcctiousdes Juifs : « Personne ue me ravit ma vie, mais « je la donne de moi-même. J'ai le pouvoir de la donner < et celui de la reprendre, » La crucifixion du Christ est donc nn libre sacrifice et non plus un supplice déshonorant. S'il se trouve encore quelque opposant d'une âme a^seas basse pour voir dans cette immolation volon-^ tiire de la charité d'un Dieu une flétrissure ^ Origène en appelle, non plus à des textes de l'Ecriture, mais au livre vivant de l'Âme, à ses nobles instincts, à cette adhésion spontanée que la conscience accorde à tout acte de dévouement. La sainte victime du Calvaire ne sera blftmée que le jour où l'humanité aura cessé d'admirer Socrate refusant d'éviter sa condamnation par un mensonge , ou Léonidas marchant joyeusement à une mort certaine et prématurée pour le salut de sa patrie'. Encore ici l'argument moral est l'argument décisif. Quand Origène invoque h Tappui de sa thèse les
xepié'xncTev cîç xai i:potyî;(cr;aTO. {Contra Cels., U, 17. Gomp. Id.,
n,is.)
> Id., n, 17.
signes éclatants qui ont accompagné le supplice du Rédempteur, le voile du temple déchiré, les ténèbres envahissant la terre, les saints ressuscites*, il soulève une question nouvelle plutôt qu'il n'apporte une preuve, car la vérification de ces faits miraculeux est longue et di£Scile, et chacune des citations des auteurs païens, du temps qu'Origène produit à leur appui, est sujette à discussion. Au contraire, pour sentir la grandeur morale de la crucifixion, il su£St d'un cœur qui batte pour ce qui est vraiment grand et d'une conscience droite ; il suflBt de ces larmes qui mouillent involontairement nos yeux au récit d'une action généreuse.
Ainsi cette prétendue bassesse du fondateur du christianisme qui devait résulter de sa naissance obscure, de sa mort sur la croix et de son ministère contesté, tourne en réalité à sa gloire. Restait à écarter une dernière série d'objections présentée par les Juifs contre la résurrection de Jésus-Christ. 11 en était de ce point comme de ces positions desquelles dépend l'issue d'une bataille. En effet, toutes les attaques antérieures des Juifs échouaient, si cette dernière ne réussissait pas. Une fois la résurrection du Sauveur admise, les humiliations et les opprobres de sa carrière terrestre et de sa passion, qu'ils relevaient avec tant de complaisance, ne pouvaient plus être invoqués contre lui; car en le faisant sortir du tombeau, Dieu l'avait
* Contra Cels., II, 33. Origène trouve dans la Chronique de Phlégon une allusion à l'éclipsé de soleil qui eut lieu lors de la crucifixiou^ allusion trè3 contestable.
justifié avec éclat. Il n'y avait pas de milieu : il était un imposteur ou un Dieu. S'il n'a été qu'un faux Mes- • sie, la pierre du sépulcre doit le recouvrir encore; s'il est vraiment le Fils de Dieu, il a dû briser les liens delà mort; mais dans ce cas, la nation juive a commis le plus épouvantable crime gui ait été consommé sur la terre. On comprend combien il importait aux représentants de la synagogue de ruiner la foi à la résurrection du Crucifié. Nous avons déjà fait connaître l'habile plan d'attaque des rabbins sur ce point, tel que Celse l'a développé à son profit. Considérons de quelle manière Origène a établi ce fait capital sur lequel toute la prédication apostolique s'est appuyée, et qui est en définitive le fondement de l'Eglise chrétienne.
Les Juifs cherchaient à assimiler la résurrection aux mythes païens, qui roulaient sur la descente aux enfers d'un Orphée ou d'un Ënée. Origène leur demande si c'est le caractère miraculeux du récit de la résurrection qui les offusque; mais, à cet égard, l'Ancien Testament ne le cède en rien au Nouveau , car il rapporte plusieurs résurrections opérées par les prophètes. Les chrétiens acceptent le témoignage des écrivains sacrés de l'Ancien Testament, mais ils croient au même titre à la résurrection du Sauveur, qui n'a pas été moins dûment constatée * . Ajoutons que les prophètes ont clairement annoncé ce grand événement^. Origène admet Tanalogie entre les miracles des deux économies, mais
« Contra Cela., II, 55. « Id,, II, 67.
S98 RÉFUTATION DU JUPAJiSIIE.
il repousse toute comparaison entre la résorreetkm de Jésus-Christ et les prétendues résurrections des héros de la Grèce. « En effet, ceux-ci ont pu se déro* ^ ber à la vue des hommes pendant quelque temps dans quelque retraite choisie par eux, puis reparaître sou-* dain quand cela leur plaisait. Il n'en était pas de même de Jésus, qui a été crucifié devant tout Jérusalem et dont le corps a été enlevé à la vue du peuple entier ^ » S*il fut mort sans » témoins , on eût eu quelque droit de le mettre au rang de ces hommes qui ont disparu plutôt qu'ils n'ont péri et qui ont lait passer leur réapparition sur la scène du monde pour une résurrection. Mais toute objection semblable tombe devant la publicité du supplice du Rédempteur. D'ailleurs, les auteurs païens eux-mêmes ont mentionné les circonstances qui ont précédé sa sortie du tom- , beau *.
Les rabbins s'efforçaient, par une minutieuse analyse du récit évangélique, d'infirmer la valeur des témoignages rendus primitivement à la résuirection. Origène les suit sur ce terrain et les combat victorieusement. Tout d'abord, il montre que les témoins n'ont pas été en si petit nombre que ses adversaires se plaisent à le dire. Ce n'est pas sur la foi d'une femme fanatique que TEglise a adoré le vainqueur de la mort; les apôtres et les disciples ont confirmé le témoignage de Marie Magdeleine. Thomas, dont on invoque l'incrédulité, est tombé aux pieds du Christ
* liQcou (7Taup<«)6évTO<; è-rci TuavTCOV louSatwv (Con/raCe/^.,!!, 56.) « Id., II, 59.
RÉFUTATION DU JUDAÎÛSME. S99
iprès aYoir mis ses mains dans la trace des clous qai rayaient 4échiré; son témoignage ne peut être mis en dente, même par ceux qui yeulent voir plutdt que croira \
On Hy de tout temps, tiré un grand parti contre la résurrection de la rareté des apparitions de Jésus-Christ après S4 sortie du tombeau. On lui reproche de ne l^ètre montré qu*à ses disciples et de s*étre dérobé à la Tue de ses ennemis. Les Juib ne manquaient pas d*insister sur cette objection. La réponse d*Origène est admirable; nous la donnons tout entière, parce qu'elle fai% saisir parfaitement Fesprit de son Apologie. « Jésus-Christ, dit-il, quoique étant un, différait pour chacun selon qu*il en était tu et considéré avec des yeox différents '. Qu'il ne se soit pas montré sous le même aspect & tous ceux qui le voyaient, c'est ce qui reasort du choix qu'il a fait de Pierre , de Jacques et de Jean , & l'exclusion des autres apôtres , pour les emidiiire sur la haute montagne où il devait être glorifié. Us étaient seuls capables de contempler sa gloire, et celle de Motee et d'Elie, et d'entendre leur entretien et la Toix diyine de la nuée. Sekm moi, aTuif qn'U se fût élevé sur la montagne où ces disciples le suivirent seuls pour l'entendre parler des béatitudes célestes , alors qu'il était encore an bas de cette orifine et que vers le soir il opérait la guérison de foule maladie et de tonte souffrance, il ne paraissait
« Coalrc CeU., M, 61, 70.
pas le même à ces malades et à ces malheureux qa*à ceux qui étant en santé pouvaient le suivre sur la montagne. Quand il donnait, dans Tintimité, à ses disciples le sens de ses paraboles^ caché aux multitudes, comme à des auditeurs bien supérieurs par leur intelligence à la masse qui Fécoutait sans le comprendre, il n'apparaissait pas le même à mon sens, ni aux yeux de Tâme ni aux yeux du corps... Ainsi déjà avant sa glorification, la vue complète du Christ dépendait des dispositions morales de ceux qui l'approchaient. A combien plus forte raison ne doit-on pas l'admettre depuis sa sortie du tombeau! fieconnaissons , ajoute Origène, qu'avant qu'il eût dépouillé les principautés et les puissances, et qu'il fût mort, il pouvait être vu de tous, mais qu'après qu'il eût dépouillé les principautés et les puissances et qu'il eût cessé d'avoir en lui ce qui tombait sous le sens, ceux qui avaient pu le voir auparavant ne le virent plus *. C'est aussi pour épargner ces derniers que depuis sa résurrection il ne s'est pas montré à eux ^. Il n'a pas voulu qu'ils fussent frappés, à cause de lui, du même obcurcissement qui a aveuglé les hommes de Sodome quand l'ange de Dieu était au milieu d'eux. Jésus-Christ n'a voulu manifester sa divinité qu'à ceux qui étaient capables de la contempler, et il la leur a révélée dans la mesure même de cette capacité. C'est l'unique motif pour lequel il ne s'est pas révélé à tous. Il a été envoyé
1 Mt)X£t' l^ovTà Tt 5^(i)pr^Tbv èpaÔYJvat toÏç xoXXoÏç. {Contra Cels,, n, 64.) * ^îiBo[A£voç auTÛv o\)% è(paiv£TO 'ïuaacv àvotoriç ex. vexpûv. (/«?.)
REFUTATION DU JUDAISME. 301
non-seulement pour se révéler, mais aussi pour se dérober à la Yue des profanes. Il ne se manifestait pas même tout entier à ceux qui le connaissaient, mais quelque chose de lui leur échappait encore ^ . Pour les autres, il demeurait complètement inconnu. Mais il a ouvert les portes de la lumière à ceux qui, étant naturellement enfants des ténèbres , se sont efforcés de devenir enfants du jour. Ce n'est pas au hasard et indifféremment à tous qull se manifeste ou qu'il se dérobe à la vue. » La voix céleste qui disait : Celui-ci est mon fils bien-aimé dans lequel j'ai mis mon plaisir, n'a pas été entendue de la foule, d'après l'Ecriture. Ceux qui étaient montés avec lui sur la montagne de la transfiguration ont seuls pu l'entendre. En effet, ces sons divins ne frappent pas l'air et ne résultent d'aucune cause naturelle. Ils ne sont perçus que par ceux qui ont une ouïe supérieure à celle du corps, Touîe de Tintelligence. Quand celui dont ces sons émanent le veut, ils ne sont point perçus universellement; ils ne parviennent qu'à l'homme qui a l'ouïe sapérieure ; mais ceux dont l'âme est sourde n'entendent pas Dieu parler^. Ainsi, pour voir et entendre les choses divines, il faut avoir reçu le sens du divin. Voilà pourquoi le Christ ressuscité n'a été ni vu ni entendu par la masse des Juifs, mais ne s'est manifesté
* Oô yàp 7:av, 5 -^v xat otç i-^i'fiixnK.Z'ZOj èYtv(î)ax£TO, àXXaTt au- TOu èXdv6av£V aÙToOç. (Contra Cels., II, 68.) « '0 iJLàv l^wv Ta xpeCTTOva w-ca, àxoùst ôsou* 6 Sa xexo)-
302 RÉFUTATION DU JUDAJSHE.
qtfà ses amis. Noos verrons Origène étendre au christianisme tout entier ce qu'il applique ici au fait spécial de la résurrection.
Ce sont les amis du Sauveur, ses disciples immé-' diats qui ont rendu témoignage à ce grand fait, témoignage d^autant plus digne de foi qu'il a reeti la consécration de la souffrance; avec un courage héroïque ils Font proclamé à la face d'un monde ennemi, an péril de leur vie, « en regardant comme un jeu touten les afflictions. » Si la résurrection du Christ eût été une invention fabuleuse de leur part, ils n'eussent pas nd^ dans leur parole une telle énergie, qae non-seulement ils ont persuadé à leurs anditeurs de mourir pour cette vérité , mais qu'eux-mêmes ont méprisé la mort; ib montrent par là qu'ils ont devant les yeux la vie éternelle et qu'ils ne tiennent aucun compte de tontes les peines de la vie présente * .
La résurrection étant ainsi prouvée, il ne faut pinar parler de la bassesse du Christ, mais de sa grandeur. Si cette grandeur dont Origène a admirablement re-^ levé le caractère moral, a échappé au judaïsme d^^é-^ néré, c'est qu'il a eu des yeux pour ne point voir et de» oreilles pour ne point entendre ; il n'a pu s'élever jusqu'à la perception du divin en contemplant l'humblé fils de Marie ni découvrir tous les trésors de sa divinité sous le voile de sa pauvreté. Cette incrédulité est donc tout d'abord un péché ; elle est imputable aux mati-
•^ova. {Contra Cels., U, 77.)
Taises dispositions da cœnr. Aussi Fapologiste passe-t-il da ton calme de la discussion philosophique aux véhémentes interpellations d'une indignation sainte. H sent que pour atteindre le juif incrédule, la lumière doit être terrible et brûlante comme la foudre, car tant que le pharisien n*a pas été renversé comme Saul de Tarse dans la poQSsiëre du chemin, il n'y a rien à espérer de lui. Qrigène a trouvé les accents les plus énergiques pour flageller Forgueil judaïque. Suivant Texemple d'Etienne dans son discours au sanhédrin, il rattache l'incrédulité présente des Juifs à leur incrédulité passée. Ils sont toajonrs le même peuple de col roide , endurci dans la rébellion. Aujourd'hui, ils sourient de pitié quand on leur parle du Dieu qui est venu habiter en nous ; mais ce même Dieu n'était-il pas présent jadis au milieu des Hébreux, quand il les conduisait à main étendue hovs d^Egjpte par d'éclatants miracles, quand il refoulait les flots de la mer Rouge pour les laisser passer à sec, quand il faisait marcher avec eux la nuée lumineuse et surtout quand il proclamait sa loi du haut du Sîiiaf, et cependant ceux qui le voyaient en quelque aorte ne crurent pas en lui*, sinon ils n'eussent pas fa- Iffiqaé une stupide idole an pied même de la sainte noBtagne. « C'est toujours la même race; quelques siiraeles et quelques signes éclatants qui leur aient été accordés, au désert, ils n'en sont pas moins demeurés incrédules. Et maintenant, ni Tapparition merveillease du Christ, ni ses paroles pleines d'autorité, ni ses mi-
^ 'HnoT^ M tûv dZérzw. {Cindra Cels., U, 74.)
racles accomplis devant tout le peuple n'ont pu les gagner à lui\ Leur incrédulité actuelle est conforme à ce que leurs propres livres nous enseignent de leur incrédulité passée. Quels miracles trouvez-vous plus grands, ceux qui furent accomplis en Egypte et dans le désert ou ceux du Christ? Si vous donnez la préférence aux premiers, ne sera-t-il pas facile de comprendre que le peuple qui a résisté aux plus grands miracles résiste aux moindres? Si vous mettez les uns et les autres sur le même rang, qu'y a-t-il d'étonnant si le même peuple se montre également incrédule en présence des miracles qui sont à la base des deux alliances?... En repoussant Jésus -Christ vous portez témoignage contre vousmêmes et vous êtes les dignes fils de ceux qui dans le désert ont résisté aux plus éclatantes manifestations de la puissance divine^. » L'incrédulité des Juifs est bien plus coupable que celle des païens. Qu'on ne s'étonne « donc pas si leur châtiment a surpassé celui du pro- i consul qui, à leur instigation, a condamné le Christ. < Pilate aurait dû, à en croire nos adversaires, avoir ^ les membres déchirés comme Penthée, si le Christ était . vraiment Dieu. Mais le vrai Penthée n'est pas le juge romain, c'est la nation qui a tué son Dieu et dont les membres palpitants ont été, en châtiment de ce crime, dispersés en lambeaux sur toute la surface de la terre, supplice plus terrible et plus durable que celui qui atteignit d'après la Fable l'ennemi de Bacchus^ L'incré-
1 Contra Cels,, II, 74.
* Map-cupetTe II wv tw 'Ir^aou àxtarsTTe, Sri uloi eorc twv èv ttj èpVjixw àTCtcjTYjffàvTWV Tatç MoLiç èiwtçavsfatç. {Id., II, 75.) 8 'X%ïp Tov Ilevôécoç axapaf[ji.bv StaaTuapév. [Id,, II, 34.)
dulité des Juifs a attiré sur eux: les malheurs les plus terribles. Le temps de leur châtiment n'a pas été différé, il est déjà venu. Quel peuple a été ainsi chassé de sa capitale et de la patrie où il célébrait son culte national? La cause de cette catastrophe sans égale est leur attentat contre le Christ ^ Mais leur condam- Oution a été Toccasion d'une grande bénédiction; elle a abaissé la barrière entre la vérité et l'humanité, et la bonne nouvelle du salut se répand sur la terre comme des flots longtemps contenus auxquels un libre cours a été rendu^. Ce n'est pas dans un autre dessein que le monde apaisé a été réuni sous les lois de l'empereur romain, car la multiplicité des Etats eût empêché la diffusion de la doctrine du Christ dans l'univers entier*.
Origène, après avoir constaté l'endurcissement de la synagogue, va se tourner vers les païens en redisant la grande parole de saint Paul : « La porte des gentils nous est ouverte. » Nous retrouverons dans cette polémique plus philosophique le même genre d'argumentation dont il a usé si victorieusement contre les Juifs; mais malgré l'analogie du fond, elle prendra une forme admirablement appropriée aux nouveaux adversaires qu'il désire vaincre et convaincre. Sans doute, l'homme est toujours le môme; qu'il traîne après lui la longue robe du scribe ou qu'il soit vêtu du court manteau du
' Contra Cels,, II, 8.
ètev. [ld,y II, 78.) ' ld„ n, 30.
philosophe, les coups décisifs ne sont pas portés de deux manières et c'est constamment au cœur et à la conscience qu'il faut viser. Aussi toutes les fois qu'il s'agira du dernier et suprême effort, l'apologiste usera de la même méthode et il cherchera à atteindre l'homme même dans le Grec comme dans le Juif. Mais il n'en est pas moins nécessaire de prévenir favorablement l'esprit de ceux que l'on veut persuader, et c'est dans cette partie préliminaire de la discussion que les procédés doivent varier selon les dispositions natives et les habitudes intellectuelles des diverses catégories d'adversaires. L'esprit humain en effet est fertile en ressources, il est essentiellement mobile, et tandis que la grande unité humaine se retrouve sous toutes les divergences dans le domaine moral , elle se brise dans le domaine intellectuel. Les préoccupations d'un peuple occidental ne sont pas celles d'un peuple oriental; le Grec métaphysicien et artiste ressemble peu au Juif qui maudit l'art comme une idolâtrie et préfère la moindre tradition de ses docteurs au plus ingénieux système. Aussi le devoir de l'apologiste est- il de se faire Juif aux Juifs et Grec aux Grecs, tout en s' efforçant sans cesse de ramener les uns et les autres aux sentiments primordiaux et universels qui sont la substance de la vie morale et qu'on peut appeler les sentiments humains par excellence. Il doit chercher à les faire jaillir en quelque sorte de toutes les questions débattues, même de celles qui paraissent appartenir le plus exclusivement à la pensée pure, afin d'arriver le plus tôt possible à cette phase de la
discussion où, les principales objections rationnelles étant écartées, il ne reste plus que la grande objection de la volonté rebelle et du cœur orgueilleux , dernier retranchement que Ton ne force que par la preuve morale directe, par l'appel incisif à la conscience. Les détours d^une argumentation infiniment riche et variée ramèneront Origène dans sa polémique contre Fhellénisme au même point où Favait conduit sa dis^ cussion plus élémentaire et moins dialectique contre la synagogue.
Le grand docteur d'Alexandrie avait l'esprit trop élevé pour se laisser entraîner par ses adversaires à une réaction exagérée contre leurs idées. Les injustes accusations du judaïsme dégénéré ne l'ont pas empêché de reconnaître la grandeur de son passé. L'indignation bien légitime que lui inspiraient ses calomnies et ses menées ne l'a pas rejeté dans le gnosticisme; il n'a pas cessé de reconnaître l'unité essentielle de l'Ancien et du Nouveau Testament , tout en insistant sur ce que la religion nouvelle avait de supérieur et de définitif. Il a même défendu avec sa vigueur accoutumée les institutions mosaïques contre les attaques du paganisme; c'était défendre en réalité la base historique du christianisme. Les païens se plaisaient à représenter les Juifs comme une petite tribu égyptienne , révoltée contre ses rois légitimes, justement bannie de sa patrie, mais en ayant emporté ses croyances religieuses et les rites de son culte, bientôt défigurés dans les hasards d'une vie errante et misérable. Origène démontre aisément l'absurdité d'une pa-
rcillc explication des origines du judaïsme. Comment admettre qu'un peuple considérable se constitue en quelques jours à la suite d'une révolte et change si bien sa langue qu'il n'y ait aucune analogie entre l'idiome qu'il a improvise et celui qu'il avait appris dans son enfance * ? Les institutions religieuses de ce peuple consignées dans sa loi diffèrent totalement de celles des autres nations; elles l'élèvent au-dessus de l'universelle idolâtrie en lui interdisant toute représentation matérielle de la Divinité. Adorateurs du vrai Dieu, appelés à vivre d'une vie sainte, les Juifs véritables étaient des hommes divins^. Il serait souverainement injuste de faire rejaillir sur les origines du judaïsme l'opprobre de sa décadence. S'il n'a pu se maintenir à la hauteur où Dieu l'avait placé, il n'est pas moins certain que son commencement est glorieux, et que ce n'est pas à l'école d'une religion grossière comme la religion égyptienne qu'il a appris les grandes vérités sur lesquelles il reposait primitivement. Si les Hébreux n'avaient été que des esclaves égyptiens échappés de leurs fers, ils auraient emporté avec eux cette stupidc adoration des animaux, honte éternelle de l'ancienne Egypte; ils eussent vénéré les chais et les crocodiles et ils n'eussent pas professé des idées si pures sur la Divinité. Ce n'est ni aux Chaldéens, ni aux Perses qu'ils avaient emprunté ce monothéisme sévère qui leur faisait adorer un seul Dieu, dans un seul temple, par un seul sacrifice ^ Leur religion était
1 Contra Cels., IV, 81. s/c/., IV, 32.
3 Ici,, V, 42-51.
bien supérieure à la philosophie, même la plus éclairée , car tandis que les philosophes apportent encore leurs hommages aux autels des démons, le dernier des Juifs ne reconnaît qu'un Dieu unique et souverain ^ Si ce peuple eût été fidèle à ses institutions, il eût offert au monde la réalisation d'une république idéale bien plus admirable que celle qu'a rêvée Platon. Il n'est pas vrai qu'Israël ait adoré le ciel et les anges ; il n*a accordé son adoration qu'à Celui qui a fait toutes choses ^. Origène en appelle aux illustres ancêtres du judaïsme, à Abraham, Jacob etisaac, qui longtemps avant que les Chaldéens eussent songé à déifier les étoiles adoraient celui qui a fait les étoiles, sans se souiller de toutes les infamies auxquelles les Perses se livraient sans scrupules^. Abraham a le premier observé la circoncision ; ce rite essentiellement judaïque n'est donc pas un emprunt fait à l'Egypte.
Longtemps avant que les sages de la Grèce primitive eussent enveloppé de fables ridicules les quelques parcelles de vérité qu'ils possédaient, longtemps avant les Orphée et les Linus, Moïse avait donné à son peuple des lois admirables, capables de l'amener au bien, dans des écrits où l'on trouve à la fois la clarté qui rend la vérité accessible à tous et la profondeur qui défie l'intelligence des esprits les plus sages. C'est dans ces pages inspirées que la grande notion de la
1 'Icucaî(i)v y.a: ô îoyjxxo^ [xévto hto^^ to) ItCk 'iraci'. Gst;). [Contra Ce/^\,V, 43.) */£/., V, 6.
s /û?.,VI, 8. Comp. 1,22.
création du monde par Dieu nous est réyélée* « Il con-» Tenait que Celui qui a créé toutes choses et a donné des lois universelles, imprimât aux paroles qui le révélaient une puissance faite pour subjuguer tous les hommes \ »
Origène n'ignore pas que Fargument qu'il vient de produire ramène Tobjection la plus grave soulevée contre le judaïsme par la philosophie panthéiste du temp». Il se réserve de la considérer en face dans la partie de son livre consacrée à la défense directe du théisme chrétien. Il se borne pour le moment à justifier en quelques mots cette religion « de gardeurs de moutons et de chevriers, » à laquelle tous les mépris d'une phikh Sophie matérialiste n'enlèveront pas la gloire d'avoir donné la seule explication de l'origine du monde qui soit digne de Dieu et fondée en raison. N'est-il pas infiniment plus rationnel d'admettre, au lieu de ces déifications multiples de la matière forgées par l'imagination des Grecs, la foi en un Dieu qui a conçu et exécuté seul cet ouvrage parfait que nous appelons le monde ? La convenance et la proportion de toutes les parties qui le composent démontrent l'unité de son auteur. Si Dieu n'est pas au-dessus et au dehors du monde, distinct de lui comme l'ouvrier est distinct de son ouvrage, il n'y a plus que deux hypothèses : ou bien Dieu est dans le monde, ou bien il est le monde lui-même; mais il ne saurait être une partie du monde, car toute
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DEFENSE DE L'ANCIEN TESTAMENT. 31 i
partie est imparfaite et Dieu ne peut être imparfait; il n'est pas dayantage le monde pris dans son ensemble, car comme Tunivers n'est que Tensemble des parties qui le composent, la raison ne saurait admettre que le Dieu suprême ne soit qu'un composé ^ Il faut donc en reYenir à la notion du berger de Madian. En conduisant ses troupeaux, il a reçu une réyélation qui dépasse en yérité tout ce qui a jamais été imaginé dans les orgaeiUeuses écoles de la Grèce.
Origène a ainsi établi les titres du mosaïsmc et il a renoué la chaîne des réyélations divines dont le premier anneau remonte aux origines du monde. D'une part, il a démontré contre le judafsme que cette chaîne aboutit à la croix du Rédempteur, et que c'est en réalité la briser tout entière que de ne pas admettre ce rapport étroit entre les deux alliances; d'une autre part, il a démontré contre le paganisme que la rcligirm véritable ne date pas d'hier, et que si elle a reçu son divin complément avec l'ETangile, elle n'en remonte! pas moins à un lointain passé qui surpasse en antiquité les cultes les plus vénérés. Elle a pour elle la nouveauté et la tradition, la jeunesse et la durée. Origène, en défendant la révélation mosaïque, a fermement posé l(;s bases du théisme. Il a commencé cette vigoureuse polémique contre le panthéisme qui lui fait vraimf5nt porter la cognée à la racine de l'antichristianisme de son temps et de tous les temps, car il U: retrouvait à la
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