L'HOMME EST FAIT POUR LA VÉRITÉ
flétrissent , mais nous croyons que Dieu nous ceindra le front de fleurs immortelles * . »
La grande maladie des esprits cultivés était ce scep- j ticisme désolant qui porte bien plus sur la vérité en j soi que sur telle ou telle forme religieuse. Toute conviction forte excitait la moquerie, surtout quand elle venait d'hommes simples et ignorants. Minutius Félix met tous ses soins à réagir contre cette funeste tendance qui se propage si rapidement dans les époques où le développement de la science a de beaucoup dépassé celui de la conscience, et où la décadence morale coïncide avec la diffusion des lumières et les progrès de la civilisation. L'apologiste oppose au scepticisme qui dégrade Thumanité la haute destination de la créature intelligente et libre. <« Tous les hommes, dit-il, sans aucune distinction d'âge, de sexe et de dignité, sont capables de raison et d'intelligence; cette aptitude est innée chez eux; ils la tiennent non du hasard, mais de la nature ^. » Que font à ce point de vue les distinctions extérieures, la richesse, l'aristocratie de naissance ou la gloire? Les philosophes et les grands inventeurs n'ont-ils pas d'abord été abreuvés de mépris comme des hommes de rien? Il est certain que les riches enchaînés par leurs richesses mêmes ont ordinairement plus estimé l'or que les biens célestes, tandis que les pauvres ont acquis la sagesse
* « Nec adnectimus arescentem coronam, sed a Deo seternis floribus vividam sustinemus. » {Odav., c. XXXVllî.)
* « Sciât omnes homiaes sine delectu aetatis, sexus, dignitatis, rationis et sensus, capaces et habiles procréâtes.» (/</., c. XVI.)
LA VÉRrrÉ N'EST PAS Ik PUISSANCE. TERRESTRE. 373
et Pont transmise aux siècles futurs. Il s'ensuit que le génie ne s'obtient pas à prix d'argent et ne s'acquiert pas par l'étude, mais qu'il tient à la coustitution native de Tesprit. Il n'y a donc lieu ni de s'affliger, ni de s'indigner, quand on voit le premier venu s'enquérir des choses divines, et dire hautement ce qu'il pense à leur sujet ^ .
Ainsi donc l'homme en tant qu'homme est fait pour la Yérité; il a été créé pour la posséder. L'apologiste en a appelé d'emblée à la dignité de la nature humaine prise en soi, en dehors de toute distinction sociale. Qu'on ne s'y trompe pas, l'aristocratie intellectnelle de la philosophie antique qui interdisait le sanctuaire de la sagesse à la masse des hommes, et n'en réservait l'entrée qu'à quelques initiés, respirait malgré toute sa fierté le plus insolent mépris de l'humanité; elle dégradait le genre humain au profit de quelques individus, et pour un nombre infime de faux sages dont elle ornait l'esprit, elle condamnait à l'ignorance des millions d'ilotes. A vrai dire, c'était l'homme lui-même qu'elle vouait à l'ilotisme de la pensée, puisqu'elle le dédaignait toutes les fois qu'il n'était pas favorisé de quelque avantage accidentel conune le rang ou le talent.
Dans les temps d'alanguissement sceptique, les croyances n'ont aucune force intrinsèque ; elles s'attachent aux appuis extérieurs comme une plante frêle s'enlace autour du bois qui la soutient. Une religion
* « Nibil itaqae indignandum^ vel dolendum^ si quicumquc de divinis qnœrat, sentiat^ proférât. » {Octav., c. XVI.)
374 mec EXPLIQUE SEUL L'HOMME ET LE MONDE,
n'est pas admise sur les preaves dont elle s'étaye, mais sur son crédit, ou plutôt sur celui de ses repré* sentants. On ne demande pas si ceux-ci ont raison, mais s*ils sont puissants. A ce point de Tue la richesse et le rang ont toujours le bon droit pour eux, et la paur ▼reté a toujours tort. Minutius Félix heurtait de front ces préjugés enracinés au sein d'une génération corrompue, en mettant cette grande parole dans la bouche d^Octave : « Ce qui importe, ce n'est pas l'autorité de celui qui avance un argument, mais la vérité de cet argument lui-même ^ . » Une telle maxime portait un coup mortel à toutes les fausses autorités. Plût au ciel qu'elle eût été toujours comprise et pratiquée dans la société religieuse au profit de laquelle elle a été tout d'abord prononcée !
11 ne sufSt pas à l'apologiste d'avoir établi que rhomme est feit pour la vérité, et qu'il doit s'élever au-dessus de toutes les considérations secondaires dans son appréciation des diverses doctrines , il faut encore qu'il s'explique sur la nature de la vérité. Le caractère essentiel de la vérité est d'être religieuse, c'est-à-dire de porter avant tout sur Dieu. L'idée de Dieu est la lumière du monde ; tout se tient, tout se lie dans l'univers. De même qu'on ne peut réussir à poser les lois d'un état particulier si l'on ne connaît la loi qui régît le monde, on ne peut non plus connaître vraiment aucun être, aucune créature, si l'on n'est remonté au principe de tout ce qui vit et se meut La nature humaine
1 « Gum non disputantis auctoritas^ sed disputationis ipsius yeritas requiratur. » (Octav,, c. XVî.)