LA SECONDB ÉCOLE DES APOLOGISTES DU CHRISTIANISME PRIMITIF
§ I. — Apologistes de l'Eglise d'Orient appartenant à
cette école.
A côté de la grande école des apologistes qui admettent une Œuyre de préparation au christianisme dans Fancien monde, et surtout dans le développement supérieur de la philosophie grecque, nous en trouvons une autre moins large, qui admet bien encore un rapport essentiel entre la religion nouvelle et Tâmc humaine, mais qui condamne en bloc et souvent avec amertume tout ce qui procède du paganisme, les systèmes élaborés dans les écoles, comme les mythes éclos dans les sanctuaires. Cette école, inférieure pour la pensée à celle qui a fleuri à Alexandrie, a mis au service du christianisme plus d'éloquence, parce qu'elle y a mis plus de passion, et qu'aucun ménagement n'arrê" tait ou ne tempérait la violence de ses invectives. Nous passerons rapidement sur les œuvres médiocres que Ton peut rapporter à cette tendance, afin de la juger surtout par ses écrits les plus distingués.
La ligne de démarcation entre les apologistes les plus timides de la première école et les apologistes les plus modérés de la seconde est assez di£SciIe à tracer. G*est ainsi que les uns comme les autres admettent que les philosophes grecs ont eu connaissance des livres sacrés des Juifs. Seulement, tandis qu'à côté de cette influence, Justin et Athénagore admettent une. action directe de l'Esprit de Dieu sur Tâme des représentants les plus distingués du paganisme, les apologistes de la seconde école rapportent les éléments de vérité épars dans le paganisme exclusivement aux écrits de Moïse et des prophètes. Ils invoquent aussi les oracles de la sibylle, dont ils font une véritable prophétie en' Grèce.
A. — Apologistes inférieurs de cette école.
Nous rangerons tout d'abord dans cette seconde école les deux discours aux Grecs, faussement attribués à Justin, mais qui remontent incontestablement à la plus haute antiquité. Le moins long de ces discours est un appel vif et éloquent adressé aux esprits cultivés qui sont encore sous le charme de la brillante mythologie d'Homère , pour les presser d'accepter la délivrance que leur oflfre le Verbe éternel. L'auteur montre, avec une concision énergique, toutes les infamies \
que recouvre le voile gracieux des légendes brodé par les poëtes. « Faites donc lire à Jupiter, dît- il plaisamment, la loi portée contre ceux qui battent leur père, la condamnation dont elle menace les adultères, et la honte
qui atteint les profanateurs de Tenfance. Apprenez de grâce à Minerve et à Diane quelles sont les occupations qui conTiennent aux femmes, et à Bacchus celles qui conviennent aux hommes. 0 Grecs, pouvez -vous dire que vos dieux ne soient point impudiques et que vos héros ne soient point eflféminés ^ ? » Un tableau très animé est tracé des assemblées religieuses des païens avec leur luxe effréné, leur musique enivrante et cette prodigalité de parfums qui achèvent d'allumer les sens. C'est ainsi que toutes les fureurs de Bacchus passent dans les cœtirs. « Venez, ô Grecs, dit-il en finissant, ve* nez vous mettre à l'école d'une incomparable sagesse ; apprenez à connaître le Verbe divin, le roi incorruptible ; cessez de vénérer des héros qui réclament l'eflEusion du sang. Notre chef ne demande ni la force, ni la beauté du corps, ni l'harmonie des traits, ni le génie, mais une âme pure et parée de sainteté. Quel apaisement de nos passions à sa voix ! Comme il éteint le feu des convoitises qui consument l'âme. Il ne fait de nous ni de grands poëtes, ni de grands philosophes, ni d'éminents orateurs ; mais de la mort il nous fait passer à la vie éternelle , et d'êtres mortels il fait des dieux ^. Comme un enchanteur habile fait sortir les serpents d'une caverne, il évoque les mauvaises passions de l'âme humaine, et celle-ci, une fois affranchie, s'unit à Celui pour lequel elle a été créée. » L'auteur, comme on le voit, n'a fait aucune réserve dans sa condamnation du paganisme, mais il n'en a pas moins maintenu
* Justin., Opéra, p. 38, 39.
« Iloieî Touç OvYjTobç àOaviTOUç. [Id., p. 40.)
la parenté divine de l'homme dans un langage qui ne manque pas de hardiesse : « J'étais tel que l'un de vous, dit-il à ses compatriotes ; devenez tels que je suis maintenant ^ » Cet argument, tout personnel, était de na* ture à produire une vive impression.
Le premier discours aux Grecs, attribué à Justin, est un morceau plus étendu, mais bien moins éloquent, quoique empreint de plus de sévérité pour tout ce qui a précédé le christianisme en dehors du judaïsme. La question est bi^n posée. Les adversaires de la religion nouvelle lui opposent sa nouveauté. Ce serait une erreur de s'imaginer que l'on manque à ses ancêtres en adoptant des idées différentes des leurs, si elles sont meilleures ^. Pour savoir qui a raison des païens ou des chrétiens, il est nécessaire de rechercher quels ont été les commencements des deux religions, le caractère de leurs fondateurs et dans quel temps ils ont vécu. L'auteur passe en revue les maîtres reconnus de la Grèce, ceux qui lui ont légué sa religion. Au premier rang sont les poètes, puisque les croyances des Hellènes sont essentiellement une création artistique. Homère , ce prince des poètes , est en réalité l'inventeur de la religion grecque ; aussi l'attaque porte-t-elle avant tout sur lui. On sait à quel point il a humanisé les dieux et les a mêlés à toutes les passions de ce bas monde ^. La démonstration sur ce point est courte et concluante. Des dieux l'auteur passe aux philosophes ; il fait ressortir leurs innombrables contradictions, et il ne s'arrête pas
1 révsaôe (î)ç è^w oTt xavo) yj[J!.y)V cî)^ ujxsTç. (Justin., 0/?era, p. k^.) « /cf., p. 38,39. 3/^/.^ p. 2^4.
même devant celui que plus d'un Père a appelé le divin Platon ^ ; il le montre en désaccord avec son grand rival, le chef de l'école péripatéticienne, et, ce qui est plus grave, en contradiction avec lui-même sur plus d'un point essentiel ^. « Chez tous ces philosophes, ditil, une seule chose est à louer, c'est qu'ils se sont mutuellement convaincus d'erreur'. » A ces contradictions de la philosophie, l'apologiste oppose l'unanimité des écrivains inspirés, qui tous d'une voix proclament une seule vérité toujours identique à elle-même au travers des âges, si bien que l'on dirait qu'ils n'ont qu'une seule bouche et une même langue pour nous apprendre l'origine du monde, la création de l'homme, l'immortalité de l'àme et le jugement divin après cette vie^. » C'est qu'en effet le Dieu immuable et éternel pour lequel les siècles n'existent pas nous parle par eux. L'auteur insiste longuement sur l'antiquité de la révélation hébraïque; des citations nombreuses d'auteurs païens sont produites pour établir que Moïse a précédé le fondateur de la religion hellénique. Les caractères hébraïques existaient longtemps avant les caractères grecs ; preuve nouvelle et décisive de la priorité de la révélation de Moïse qui est le fondement de la religion chrétienne ^. Il établit ensuite qu'on retrouve les traces incontestables de cette révélation dans les écrits des anciens philosophes de la Grèce qui, par l'Egypte, ont été mis en con-
* Justin.^ Opéra, p. 4. « Id,, p. 4-8.
'"Chi wXavwjiivouç àXXYjXcjç èXéYX^tv. (/c?., p. 8.)
*W.,p. 9. 5 /cf., p. 10,14.
tact avec les livres sacrés des Juifs. Bien loin de voir un témoignage spontané de la conscience humaine dans ces vagues notions des grandes vérités qui sont à la base du monothéisme, il n'y voit qu'un écho affaibli de la tradition inspirée. En résumé, les maîtres de la Grèce n'ont pas fait autre chose qu'envelopper du voile de l'allégorie les dogmes augustes enseignés par Moïse et les prophètes. L'écrit se termine par l'invocation des oracles fictifs de la sibylle qui a élevé sa voix du sein même d'une terre païenne pour proclamer l'insuflBsance de l'hellénisme et rendre témoignage à la prophétie, et qui, sans trépied et sans appareil fatidique, a fait entendre la voix même du Très-Haut * .
La pensée du Discours aux Grecs est éloquemment résumée dans cette page émue : « Il est temps, ô Grecs, de vous laisser persuader par les historiens profanes, que Moïse et les autres prophètes ont de beaucoup précédé vos prétendus sages. Rejetez donc les erreurs vieillies de vos pères; donnez votre con^ fiance aux saints récits des prophètes, pour apprendre d'eux la vraie piété , quand bien même ils ignorent cet art de bien dire et tous ces artifices de la dialectique qui conviennent à ceux qui dérobent la vérité. Ils se servent d'un langage simple et réel pour vous communiquer ce que l'Esprit-Saint les a chargés de révéler aux âmes qui ont soif de la piété. Renoncez donc à cet antique égarement qui abuse les hommes;
1 Ja<5tin., Opéra, p. 1«, 8Î.