‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 4)Chapitre 212 sur 277 · RÉJECTION DE TOUT LE PASSÉ · texte numérisé non relu

RÉJECTION DE TOUT LE PASSÉ

nouvelle * . Ouvre non-seulement l'œil du corps, mais celui de l'esprit ; il n'est accordé qu'à la foi de voir Dieu*. » L'auteur inconnu ne pouvait formuler plus explicitement le grand principe de l'apologétique mo-» raie.

Le christianisme se présente donc à nous comme une doctrine essentiellement nouvelle. Qu'est-ce que ce po lythéisme brillant qu'on lui oppose, sinon l'adoration stnpide de la pierre et du bois? « Vos dieux sont de la même matière dont vous faites vos vases ; ils sont taillés

par le même ciseau ; rien ne garantit qu'on n'en fasse en définitive de vils ustensiles. Ne sont-ils pas sourds, aveugles , sans vie , sans intelligence et sans mouvement '? Ils s'usent et finiront par tomber en poussière. Tels sont vos dieux; vous les servez, vous les adorez et vous leur devenez semblables^. » Les païens euxmêmes montrent bien ce qu'ils en pensent, car tandis qu'ils mettent des gardiens autour des dieux d'or, de marbre ou d'argent, ils laissent sur la voie publique le» dieux de bois ou de pierre. Rien ne saurait mieux prouver que ces dieux n'ont d'autre valeur que celle des matériaux avec lesquels on a fabriqué leur image. » Cette appréciation des religions antiques est étroite et incomplète. En effet, celles-ci n'auraient pas jeté des racines si tenaces et si profondes si elles avaient été

70U xatvotî dixpoar^ç è(j6[JLSV0ç. {Epist, ad Dtogn., c. IL) « Atà TufoTswç, 'fi [jLivïj Oebv îSsTv auY^t^X^P^'^*^' (^^-/c. VU.)

• 05 x(i)(pà xivra ; où TUf Xi -, oôx à^Dyjx ; (/cf., c. U.)

* TéXsov S' aÔToTç èÇojxoTouaOe. (/d.)

il 2 RÉJECTION DE TOUT LE PASSÉ.

aussi stupides. L'idolâtrie réyélait une grande déviation morale; l'adoration de la créatare mise à la place du Créateur, voilà l'essence de tous les paganismes. La succession des religions dans Thistoire de l'humanité sufSt à elle seule pour montrer que l'homme ne s'est pas contenté du fétichisme grossier auquel la Lettre à Diognète ramène tout le développement religieux de l'ancien monde, et que la race déchue n'a pas cessé de poursuivre de culte en culte une idée de la Divinité qui la satisfit.

L'auteur inconnu n'est pas moins sévère pour la philosophie antique. « Âpprouverez-vous, dit-il, les vains et frivoles discours de vos philosophes? Ils sont bien dignes, en vérité, de votre confiance! Tantôt ils mettent la Divinité dans le feu , appelant Dieu ce qui doit les consumer un jour ; tantôt ils divinisent quelqu'un des autres éléments créés. Si vous les approuvez, dites-moi laquelle des choses créées ne pourra passer pour Dieu? Non, il n'y a là que mensonges monstrueux et tromperies de magiciens ^ . Aucun homme n'a vu Dieu, il était nécessaire qu'il se montrât lui-même. » L'injustice de ce jugement sommaire est flagrante, car il est certain que la philosophie antique n'est pas tout entière enfermée dans l'école ionienne, et il n'est pas équitable de se placer pour la juger au degré le plus bas de son développement. Platon et Socrate n'ont pas adoré un élément grossier, pas plus qu'Eschyle et Sophocle n'ont voué leur culte à une idole de marbre ou

^'AXXà xaura jjtàv TspaTeCa xat xXavr; tôv yoi^^wv èorCv. {Episi, ad Diog., c. VIII.)

RÉJEGTION DU JUDAÏSME. * 413

d*or. La philosophie grecque, à sa grande époque, n'a pu sans doute aborder définitivement le monde du divin, mais elle Ta cherché, elle Fa entrevu et elle Ta salué. Si elle est retombée de ces hauteurs où une doctrine incomplète ne pouvait la maintenir, elle a dirigé vers le ciel le regard de Thomme, et il lui reste la gloire d'avoir allumé la flamme la plus vive et la plus pure sur Tautel du Dieu inconnu.

Le judaïsme n*est guère mieux traité que le paganisme. Dans un passage très important de la Lettre à Diognètey dans lequel Tinfluence ou du moins la prédisposition gnostique est évidente , les Juifs sont accusés de traiter leur Dieu unique et véritable comme les païens traitent leurs idoles, en lui offrant la viande des bétes sacrifiées. Les institutions fondamentales du mosaïsme sont tour à tour écartées, non pas seulement parce qu'elles ont été abrogées par une révélation supérieure, mais comme entachées d'erreur en elles-mêmes. Ni le sabbat, ni la circoncision ne sont exceptés de cette condamnation en bloc du judaïsme ^ Le christianisme est une création entièrement nouvelle, sans lien avec le passé; la vérité a jailli du ciel comme l'éclair qui fend la nue; les révélations données au peuple élu ne forment plus une chaîne sacrée à laquelle correspondent les recherches et les aspirations des peuples païens ; nous avons une brusque irruption de la religion de Dieu. L'auteur de la Lettre à Diognète n'a pas compris que le christianisme conserve son caractère de non-

* Epist, ad Diogn,, c. IV et Y.

41 4 REJECTION DU JUDAÏSME.

Teauté et d'originalité, tout en se rattachant à ce qui Fa précédé. Il n*est pas moins nouveau et unique pour avoir été désiré et prédit; la préparation du sol pour recevoir l'arbre de vie n'empêche pas que la semence immortelle ne doive y être déposée^ et la religion définitive parait bien plus nécessaire, sans être moins divine^ quand il est démontré que tout tendait à elle dans l'ancien monde, et que sans elle l'histoire de l'humanité serait un drame sans déndûment qui tournerait sur lui-même en quelque sorte. On doit néanmoins reconnaître que l'erreur de notre apologiste lui est profitable dans une certaine mesure. Il s'est refusé le droit d'en appeler aux livres de l' Ancien Testament ; il ne saurait donc trancher les difficultés les plus graves en itivoquant Un texte pris au hasard^ ressource commode mais complètement illusoire, quand il s'agit de plaider la cause du christianisme devant des hommes qui n'admettent pas l'autorité du livre sacré. L'auteur de la Lettre à Diognète est obligé, par son point de vue , de porter la cause du christianisme devait tin tribunal dont l'autorité est acceptée par tous ; il doit s'appuyer sans cesse sur le témoignage de la conscience ; aussi son apologie porte-t-elle coup, et sa démonstration a un caractère plus humain et plus universel.

Si les longs siècles qui ont précédé l'Evangile n'ont pas enrichi l'humanité d'une seule vérité, à quoi donc ont-ils servi? Comment s'expliquer la venue tardive du Rédempteur du monde ? Telle est la grave question que l'auteur se pose tout d'abord. « Dans les temps anté^

Page 1