LA RÉACTION PAÏENNE DANS LA PHILOSOPHIE
et périssable, il est encore entaché par le mal. Gomment le mal découlerait-il du souverain bien ? Yoilà les questions qui s'imposent à Fesprit humain quand il cherche à remonter à l'origine des choses. A ces questions on ne peut concevoir que trois grandes réponses dont les formules varieront à Tinfini, mais que Ton retrouvera toujours sous les systèmes les plus divers. La première, non pas en date mais en valeur, car la révélation chrétienne a été nécessaire à son élaboration, se place d'emblée au point de vue moral qui doit tout dominer. Elle ne résout pas toutes les difficultés, elle ne dissipe pas tous les nuages, mais elle fait jaillir de la conscience une vive et sûre lumière qui sauvegarde également l'idée de Dieu et l'idée morale. Le théisme ne se contente pas de nous montrer en Dieu l'être absolu ; il y voit avant tout le bien absolu, et, comme il entend le bien dans un sens moral, le Dieu absolu est pour lui la liberté souveraine. Partant de cette notion de liberté, il explique la production des êtres finis par la libre création. L'acte créateur, précisément parce qu'il a pour premier caractère la liberté, ne peut être pleinement expliqué ; il est raisonnable que ce qui est sou^ verainement libre dépasse la raison et soit mystérieux. Pour le théisme, la question de l'origine du mal se distingue de celle de l'origine des êtres finis. Le Dieu libre a créé des êtres libres auxquels il a donné la loi du bien, mais ils ne sauraient être contraints à accomplir cette loi, sous peine de perdre leur liberté et par conséquent leur vraie nature. Le bien doit être librement pratiqué par eux. D'où il résulte que la possi-
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idité da mal est la condition du bien réel. Les déteramations de la yolonté créée élèveront Tètre libre au Uen absola ou le précipiteront dans le mal sans que le mal puisse être imputé à Dieu. Telle est la solution do théisme, dégagée de toute équivoque; le christiaflismera consacrée avec éclat.
La seconde réponse au redoutable problème est eelle du panthéisme qui absorbe Finfini dans le fini et &it du monde la manifestation nécessaire de Tètre absda, et à irrai dire plc^ce T absolu réel dans la yie changeante et mobile des créatures. Cette solution a été au fond de toutes les religions de la nature comme de toatesles phUosophies sensualistes. Mais il est une troisième conception plus subtile que le panthéisme, bien qa*elle finisse toujours par y aboutir, respectant davantage en apparence Tidée de Dieu, produisant même une morale austère, bien qu'elle sape le principe de toute morale en niant la liberté : c'est le dualisme. Dans ce système Dieu est, non pas la liberté souveraine, mais avant tout Tétre absolu, immuable. 11 y a une opposition radicale entre un tel Dieu et Fètre relatif et particulier. Le bien étant assimilé à F Etre absolu, le mal commence avec l'élément de diversité et de particularité. U s'en suit que chaque être est entaché du mal dans la mesure où il se distingue du principe premier. Qu'est-ce à dire, sinon que le mal s'identifie avec ht création ou la production des êtres particuliers? Le mal a la même origine que l'être fini. Nous retrouvons là ridée orientale réalisée avec plus ou moins de logique dans les diverses religions de l'Asie. Elle se re-
trouve dans le platonisme aux plus beaux jours de la Grèce antique ; elle y prend les brillantes couleurs de la plus noble imagination; elle se revêt d*un idéalisme très élevé, et elle est tempérée par Thumanisme grec qui pousse à Taction, au mouvement, et qui a entrevu ridée morale, s'il ne Ta pas consacrée. Néanmoins Platon ne parvient pas à secouer le joug, et quoiqu'il ait écrit des pages admirables sur Dieu et la liberté morale, ces pages ne sont que de sublimes inconséquences. Le mal est toujours identifié au «particulier et au fini, et l'ascétisme indien est en germe dans cette philosophie si éminemment grecque et si artistique dans sa forme. Si l'être fini et particulier retrouve sa place dans le système d'Aristote, les successeurs du grand péripatéticien lui sacrifièrent toujours plus l'être infini et tombèrent dans un sensualisme dégradant. L'humanité fut bientôt lasse d'une tendance qui l'avilissait, surtout quand elle eut reconnu tout ce qu'elle lui avait ravi de vraie grandeur. Asservie et dégradée, elle maudit les écoles qui avaient forgé ses chaînes, et elle regretta la philosophie de ses plus beaux jours. EUe revint donc au platonisme, mais sans le contre-poids de l'humanisme hellénique, qui réagissait efScacement contre l'idée orientale. Celle-ci devint toute- puissante ; d'une part elle invoquait la tradition respectée de l'école favorite de la Grèce, de l'autre elle offrait aux esprits curieux l'attrait de la nouveauté. Venue des contrées d'où Ton attendait le renouvellement de la religion, elle avait pour elle le souvenir et l'espérance, et même le rêve. En outre, elle répondait admirablement
au impressions attristées d'un temps de décadence; elle permettait de fuir et de haïr tout ce qui paraissait haiissable, elle respirait ce profond ennui de la Tie terrestre qui était si naturel dans un monde en dissolution. Elle proclamait, comme le christianisme, les bienfaits de la vie intérieure, de la méditation, de la piété, et semblait répandre de douces clartés sur la mort. L'orientalisme parlait presque la langue de TEvangile, mais pour déTclopper des idées absolument contraires. Pour ces diverses raisons, il est facile de s'expliquer l'apparition et les succès du néoplatonisme au troisième siècle.
L*école d'Alexandrie, comme du reste toutes les grandes manifestations de T esprit humain, ne fit que donner une expression définitive à des aspirations et à des pensées qui s*agitaient depuis longtemps dans le inonde et cherchaient leur forme spéculative. Nous avons vu Philon jouer le rôle de médiateur entre le platonisme et un judaïsme fortement imbu de théosophie orientale. Sans fonder positivement une école, son système exerça une vaste influence. La spéculation philosophique s* élança sur ses traces dans cette région vague et brillante comme l'éther supérieur où se dérobaient les premiers principes des choses et où Ton ne s'élevait que sur les ailes d'une foi mystique. Plutarque, avec moins de profondeur que Philon, mais avec un talent d'écrivain bien supérieur, tenta pour la Grèce la même conciliation entre F Orient et T Occident. Ses écrits de morale et de philosophie respirent on éclectisme très large, visiblement incliné vers la
théosophie orientale, comme le prouve son traité sur ]*inscription du temple de Delphes. « Il faut, disait Plutarque, que celui qui parle de Dieu et qui a scellé sa doctrine du témoignage de Platon, remonte plus haut et se rattache aux doctrines de Pythagore. H faut qu'il en appelle aux nations célèbres et qu'il produise les cérémonies, les dogmes et les institutions (]ui, ayant été établies par les brahmes, les Juifs, les mages et les Egyptiens, se trouvent d'accord avec les doctrines de Platon * » On ne pouvait souhaiter plus explicitement l'alliance de l'Occident avec l'Orient. Numénius fit un pas décisif dans cette voie. Il perfectionna la théorie de l'émanation et ajouta au verbe de Platon une troisième hypostase qu'il assimilait au monde. « Il admettait, dit Proclus, trois dieux; il appelait le premier le père, le second le démiurge et le troisième le monde ^, » Le néoplatonisme devait modifier ce système en ménageant une transition moins brusque entre le monde et les hypostases divines, mais le mysticisme de Numénius prépara eflficacement son avènement. « De même, disait-il, qu'un homme assis sur le rivage élevé de la mer atteint de ses regards perçants une barque de pêcheur solitaire et ballottée par les flots, de même celui qui s'est retiré loin des choses sensibles, s^unit au bien seul à seul, dans un commerce où il n'y a plus ni homme, ni animal, ni corps grand ou petit, mais une solitude ineffable et
* Eusèbe, Prœparatio, VIII^ 7.
* IlaTépa [jLèv xaXeÏTbv xpwTov, xoitj'riiv Bè Tbv BeuTspoVj TCOtYjjjia 8è xbv TpÎTOV. (Proclus, t. Il, p. 93.)-
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jnine. Dans la iréa.lité, ce n'est point par une marche àséeqtfon s'élève au bien; il faut un art divin pour yparyenir. lie meilleur moyen est d'abandonner les (toes sensibles, de s'appliquer fortement aux ma* thématiques, jusqu'à ce qu'on arrive à la science sopérieure cjui consiste à savoir ce que c'est que
rare*. «
Le vrai fondateur de l'école d'Alexandrie fut Amnonias Saccas, le même philosophe qu'entendit Origène et dont la tradition a voulu faire un chrétien apostat. Il f ixt , de même que Socrate, l'inspirateur <Ie l'école qu-'il fonda, plutôt que son organisateur. Il n'a laissé aucune élaboration systématique de sa pensée, et cependant les néoplatoniciens furent unanimes pour le regarder comme leur premier maître. « Ce fût Ammonius d'Alexandrie, Yinspiré de Dieu, disait Hiéroclès, qui, le premier, s'attachant avec enthousiasme à ce qix^il y a de vrai dans la philosophie et s'élevant au-dessus des opinions vulgaires qui en faisaient un objet de mépris, comprit bien la doctrine dé Platon et d' Aristote, les réunit en un seul et même esprit, et livra la philosophie en paix à ses disciples ^. » Ainsi dès son origine l'école d'Alexandrie manifeste sa tendance éclectique; elle veut fondre en elle les doctrines les plus dissemblables et planer dans les hautes régions de T inspiration divine. Ses maîtres principaux ont toujours tranché du prophète ou de l'apôtre, es-
* Eusèbe, Prœparat. evangel., XVI, 17. — Les Ennéades de Plotin, traduites par M- Bouillet, t. i*', G.
* Les Ennéadesy traduction Bouillet, t. !•', p. xciy.
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sâjant ainsi d'opposer révélatioD à révélation. C'est ce qui ressort avec évidence de la vie de Plotin, telle qu'elle nous est racontée par Porphyre. A en croire ce dernier, ce n'est pas simplement un démon, comme celui de Socrate, que Plotin aurait eu pour inspirateur, mais un Dieu véritable. « Un prêtre égyptien, dit-il, fit sa connaissance dans un voyage à Rome. S' étant mis en tête de donner des preuves de sa sagesse, il pria Plotin de venir voir l'apparition d'un démon familier qui lui obéissait dès qu'il l'appelait. » L'évocation devait avoir lieu dans une chapelle d'Isis : l'Egyptien assurait n'avoir trouvé que cet endroit qui fût pur dans Rome. Il évoqua donc son démon. Mais à sa place on vit paraître un Dieu qui était d'un ordre supérieur à celui des démons : « Vous êtes heureux, Plotin, s'écria l'Egyptien, vous avez pour démon un Dieu*. » Plotin avait une telle certitude de cette divine assistance, qu'étant convié un jour à un sacrifice, il répondit : « C'est aux dieux à venir me chercher et non pas à moi d'aller les trouver. » L'inspiration divine ne Féclairait pas seulement, d'après ses disciples, sur les plus sublimes vérités de la philosophie, mais elle lui donnait encore une merveilleuse perspicacité dans la vie ordinaire. Il lisait dans les cœurs ; à peine était-il entré dans une grande maison qu'il discernait au premier coup d'œil l'esclave qui avait commis un vol. Il connaissait aussi par intuition les dispositions et le degré de culture de ses auditeurs. Vivant dans l'austérité la plus complète
* Voir la Vie de Plotin, par Porphyre, dans le deuxième volume de la traduction des Ennëades, p. 12.