LES ESCLAVES MARTYRS
loin, non ; c'est en cela que l'esclave devient libre *• » Il s'éleva au sommet de la gloire chrétienne en sachant mourir pour sa foi. On vit déjeunes esclaves, comme Blandiue, expirer en souriant sous la dent des bétes fauves. L'esclave Evelpistus Marcha au supplice le même jour que Justin martyr, ayec un courage égal et une profession de foi non moins héroïque ^. On sait que le martyre était le plus haut degré de la perfection pour l'Eglise. Il suffit que l'esclave y soit appelé comme les autres chrétiens pour que toute différence soit désormais abolie entre lui et les hommes libres; lui aussi a pris rang parmi les héros de la foi. « Plus d'un esclave, dit Clément d'Alexandrie, est arrivé au terme de la per-fection en mourant pour sa foi malgré son maître ^. » Socrate buvant la ciguë ne remportait pas sur lui.
Il était difficile de faire plus pour la réhabilitation de Tesclave. Le christianisme lui a rendu un cœur pour aimer, une conscience pour discerner la règle du devoir, une ferme volonté pour l'accomplir ; l'Eglise n'a plus vu eu lui qu'une créature de Dieu, un racheté du Christ, un membre de son corps mystique, un prêtre et un roi. Elle veut qu'on le respecte, et elle n'hésite pas à lui faire franchir tous les degrés dans sa hiérarchie spirituelle jusqu'au dernier, qui est le martyre. L'égalité morale qui est la conséquence de cette réforme intérieure n'est pas seulement réalisée ; elle est affirmée comme un principe. Lactance, qui est un survivant du christianisme
1 Chrysost., In I Corinth. HomiL, XIX, 4, 5.
* Acta S, Justiniy 3.
» Clém., Strom.<f IV, 8, 60.
480 LE GHRISTIANISBfE TEND A ABOLIR L'ESCLAVAGE.
militant du troisième siècle» formule cette égalité aYec une précision qui ne sera pas dépassée : « Ni les Bomains, ni les Grecs, dit-il» n*ont pu se maintenir dans la Instiee, car ils ont établi entre les hommes des conditioiM inégales. Là où tous ne sont pas égaux, Téquité est absente^ rinégalité exclut la justice, dont la force propre consiste à rendre égaux tous les hommes qui ont reçu la yie dans des conditions égales^ » « Maîtres, dit Clément, accordez ]a jastice et Tégalité à tos esclaTes '• » .
Les païens ayaient bien reconnu la portée de cette grande rénovation morale. « Le législateur des chrétiens, dit Lucien, leur a persuadé qu'ils sont tons frères ^ ». Quand le grand railleur dépeignait une société idéale dans laquelle barbares, pauvres, peuvent acquérir droit de cité, pourvu qu'ils aient Tamour do bien, et' où les mots d'homme libre et d'esclave ne sont pas même prononcés, il se bornait à peindre ce qu'il avait sous les yeax*.
Au fond, malgré toute la prudence qu'il devait observer pour ne pas sortir de sa mission spirituelle, le christianisme primitif considérait Tétat d'esclavage comme un état anormal en soi qu'il serait désirable de voir disparaître. « Nous enseignons aux esclaves, dit Origène, comment ils peuvent prendre une âme d'hommes libres et obtenir par la foi une véritable émancipation '^. » De quel droit
> Lactance, Div. Inst,, V, 45.
s Clém. d'Alex., Strom., IV, 8, 67.
8 Lucien, Perigr,, 13.
^ IcL Hermotin,, 24.
<pp6vyi(;.a. (Origr., Contra Cels.^ III, 65.)
EFFET FAGflEUX DE L'UNION DE L'ÉGLISE AVEC L*EMPIRE i81
alors, se demande- t«on, enchaîner cet homme libre? Le grand Alexandrin n'hésite pas à tirer la conclusion du principe qu'il a posé, quoique d'une manière indirecte. « Personne, dit-il, dans la religion juiye ne doit servir plus de six ans. T a-t-il une manière plus juste de régler la condition réciproque du maître et de Fesclaye? » Les Jntb ont donc eu raison de conseryer leur propre législation ; ils auraient été à bl&mers'ils n'en eussent pas senti la supériorité * . Si cette excellence des institations judaïques tenait au caractère transitoire de Tesclayage, on en doit conclure qu'il est désijrable de leyoir partout disparaître. Ce fut bien la vraie pensée de l'Eglise ; aussi ne cessa-t-elle de favoriser les affranchissements^, et du jour où elle eut échappé à la persécution, la législation de l'esclavage prit un caractère infiniment plus doux, plus humain. Toutefois, Tunion du christianisme avec l'empire compliqua la réforme morale; l'Eglise n'eut plus sa pleine liberté, car, ne se rei^fermaut plus dans la vie privée, elle entrait en contact avec la politique à une époque où l'Etat était encore tout imbu du vieil esprit païen. L'esclavage, quoique très-adouci, fut en réalité consolidé par l'union de l'Eglise avec l'empire; la société religieuse, en effet, dut mesurer sa marche sur la lenteur du rude protecteur qu'elle s'était donné. La prédication chrétienne s'efforça de conjurer les vices de l'institution sans y parvenir^ bien que tous les germes de justice et de charité qu'elle
» Orig., Contra Cels., V, 42.
* Dans le 8* livre des Constitutions apostoliques il est recommandé ou chrétien d'employer ses biens à affranchir les esclaves : ^u6(Jisvot SouXouç. (Const, apost.^ h, 17.) Wallon^ ouvr. cité^ II, p. 364. Allard, ouvr. cité^
4ftS LE CBRISTIAMISICE ET LB THAVAIL UBftE.
aTait i^pandas dans le iBonde dosgent leyer plus tiid. C'est une grande hamiliation pour l'esprit humain q«e de constater combien il a falla de siècles poor réali» ser les conséquences les pins évidentes do principe d''é* galité morale qoi s*est montré à noas si fortement enraciné dans la conscience chrétienne alors qu'elle s'i^artenait à elle seule» et n'avait affaire qn*à des persécateois au lieu de dépendre de tout-pnissants protecteurs. U j eut cependant des sources d'esdavage qui furent définitivement taries : il ne fut plus permis aux parents d'exposer leurs enfants; les infortunés aUtmni cessèrent d'an combrer les marchés d'esclaves. Des secours pour les élever furent accordés aux parents pauvres ^
§ IL Le christianisme et le travail libre.
L'une des conséquences les plus funestes de Tesdavagc était de réduire et de dégrader toujours davantage le travail libre. La concurrence qu'il faisait à celui-ci le frappait de mort. Les riches avaient à leur service une domesticité considérable ; rien que pour sa toilette une dame romaine avait tout une escouade d'esclaves mâles et femelles, et chaque repas en employait un nombre ridicule ; le découpeur se gardait bien d'empiéter sur réchanson. Les vêtements étaient confectionnés à la maison, et on citait tel patricien dont les approvisionnements d'habits montaient à plusieurs milliers; des troupeaux d'esclaves labouraient la terre sous la direction
' Voir Wallon, ouvr. cité, lome III, c. 2 à 8.
CONCURRENCS BB L'BdGLAYAGB AU TRAVAIL LIBRE. 463^
implacable dm 9UIM. La table du mitre à Kome et dsBB les somptuenseB Yillts était ainsi largement fonrnîe. Dandis qae dana les yîlles les artûnuiB ne trouTaient gvère de débeaofaé poar lenr travail, la petite propriété était rainée à la eampagne par les grands domainee'^ eHe-troQiiaane ressource momentanée dans le système de prêts organisé par rinstilution alimentaire d(B Trajan; HMiis à partir du troisième siècle cette ressource précaire parait lui avoir manqué, aussi vit«<m affluer dans les viUes les malbeareux fermiers aux abois. Les riches particuliers ne se oontentaient pas de se senrir de leurs propres esclayes; ils les louaient ou les faisuent travailler à leur profit. De yéritables manufactures furent recrutées de la sorte. Les corporations d'artisans dont il est souvent question dans les inscriptions ne doivent pas nous fioiire illusion ; elles employaient, elles aussi, des esclayes et accroissaient ainsi la terrible concurrence qui écrasait le trayail libre. Sa diminution avait pour conséquence un appauvrissement général. Le trayail esclave qui n'a d'autre stimulant que la peur du chAtiment n'est ni ardent, ni ingénieur, il ne vise qu'à s'épargner lû-méme ; aussi partout où il domine, le sol se stérilise, non pas faute de bras, mais faute de l'impulsion qui enfante l'activité féconde. De là venait que la plus riche terre du monde n'était plus capable de nourrir la population italienne, et que sa subsistance dépendait des arrivages d'Bgypte, si bien qu'une tempête pouvait affamer Rome. Les hommes de basse condition qui n'é» taient pas esclaves étaient souvent obligés ou de se vendre ou de travailla à côté des eaehives et de participer