‹ Histoire des trois premiers siècles de l'église chrétienne (volume 5)Chapitre 221 sur 236 · CLÉMENT D'ALEX. MET LE MARIAGE AU-DESSUS DU CÉLIBAT. SST · texte numérisé non relu

CLÉMENT D'ALEX. MET LE MARIAGE AU-DESSUS DU CÉLIBAT. SST

Nous ayons suffisammeiil déyetoppé les idées si larges de Clément d'Atexandrle k cet égard ; nooa ayons yti à quel point il relèye le caractère sacré de la paternité et se plaît à nous montrer k Christ assis au milieu du cercle de famille comme un hôte diyîn qui y constitue FEgfise de la maison. On sait combien il était opposé à la théorie des deux morales. Il ne youlait pas « qu'on cherchât à chanter au-dessus du on ; » il écartait ainsi toot ce qui ressemble à la perfection fantastique. Bien loin de yoîr dans le célibat un degré supérieur de la yie chrétiennev il le considère comme inférieur au mariage, parce qu*il enlèye à Thomme Toccasion de la lutte et du triomphe dans Taccomplissement des devoirs de la famille. Le chrétien idéal, qu'il appelle le gnostique, doit se soumettre, d'après lui, aux conditions ordinaires de la yie, au lîeci de les supprimer. Il boit, il mange, il se marie. « Oui, dit Clément, il se marie si le Yerbe le lui commande ; les apôtres ne lui en ont-ils pas donné l'exemple? L*homme yéritable ne iBontre pas sa force dans la yie solitaire. Celui-là est yraiment héroïque qui dans te mariage, dans la procréatkm des enfants et dans le soJn de sa maison, se met au-dessus du plaisir et de la peine, âe^ meure étroitement uni à son Dieu par l'amour, alarmant contre tontes les tentations qui lui yiemient de sa femme, de ses enfants, de ses serriteturs et de ses l»ens^ Le célibataire échappe à ce que l'éprauTe a de plus difficile,

xpovoCa àvY)Séva)ç Ta vm àXuTci^Twç èYYWH.v-/3(jap.svoç iâtioraTOç Tijç Tou ôeoij Y£v5[A£yc; i^dan^ç, (GLém., 8tram^ Vil, i% 70.)

528 MARUGE DES CUBG5.

il ii*a à 8*oecaper qae de loi, ansâ il est bien inférieur à rhomme qoi dmt enleTer qoelqae chose aa soin de son propre saint pour se consacrer an bien de sa maison. Le père de fomilie nons présente nne image alEdblie de la ProTidence qni sontient tontes choses * . »

Le grand esprit de Clément ne pent nous donner la mesure des opinions moyennes dans TEglise. Pen de ses contemporains s*éIeTaient à nne pareille hantenr de spiritualisme ; cependant comme c*est le propre dn génie, il ne faisait que mettre en pleine lumière la Traie pensée dn christianisme d*après laquelle U n'y a qu'une seule loi de perfection, saToir, la conformité à la Yolonté de Dieu dans le cadre d'existence qu'il nous a lui-même prescrit. Si le chrétien idéal peut, à l'exemple des apdtres^ demeurer dans les liens de la famille, les anciens et les éTèques qui ne sont point destinés à on degré plus élevé de \ie religieuse ne sont point appelés à les rompre. Us ne sont que les représentants de leurs frères. Leur constituer une morale à part et plus releyée serait porter la plus grave atteinte au sacerdoce universel. Rien de pareil n'a été sérieusement tenté pendant le second siècle. Le mariage des clercs ne soulève aucune objection; nous voyons même Cyprien au milieu du troisième siècle, alors que Tidée ascétique a progressé du même pas que Tidée sacerdotale, faire un sérieux grief au prêtre Novatus, non pas de s'être marié, mais d'avoir maltraité sa femme en état de grossesse -.

* T(T) 8e ào(xti) Ta zoXXà eiva: crujJi^sfYjy.sv aTueipajrw. (Clém., Strom., VII, 12, 70.)

« 0 Utérus uxoris calce percussus. » (Cyp., Ep., 62, 3.)

TEia>ANGE ASCÉTIQUE DE Là LTITËRATURE APOCRYPHE. 6S9

Poaitant, dès la fin da second siècle, la tendance & Fascétisme aTait commencé à se déydopper dans TEglise^ Il était bien difficile qu'elle échappât aux influences dn temps ; le gnosticisme aTait bean être batta en brèche, les adhérents nombreux qu'il gagnait tous les jours montraient qu*il répondait à bien des instincts secrets. EuTeloppant de symboles chrétiens la théosophie orientale, Ù prononçait sur le monde créé la sentence de mort dont Ta toujours frappé le dualisme, il répondait ainsi à Tamère tristesse d'une époque de décadence, et sa prétention de frayer à ses inités la Toie de la perfection par la science et Tascétisme plaisait à leur orgueil. Se sauyer par sa propre excellence, quoi de plus flatteur pour la superbe humaine? Nous ayons constaté, à côté dn courant normal de la pensée chré* tienne, un autre courant caché, souterrain, qui entraînait les imaginations populaires et dcyait plus tard s'imposer à l'Eglise; il seréyële à nous dans cette curieuse littérature apocryphe qui exprime précisément ce qui plaisait aux simples, aux ignorants. Or, elle est tout entière imbue d'ascétisme, aussi bien dans ses Eyangiles fictif que dans ses légendes apostoliques, parfois reyétaes d'une forme saisissante \ Le bizarre roman des Clémentines conclut à l'ascétisme le plus farouche, à la constitution d'un nouyeau peuple de Dien entièrement Béparé du monde par son mépris des richesses et de la Tie sociale. L'idée que le mariage est en soi une souillure est mise en scène, non sans une certaine poésie dans

* Voir Baar, Dos Chrùienth. der drei erst. lahrhund., r* *33«

* Voir voL V* da mon HUloire, p. 114-188.

530 INFLUENCE DU MONTASOSIfE.

les Actes de Thomas qui nous montrent Tapôtre prêchant la continence absolue à deux jeunes éponX| en lei invitant à repousser la honte et rignominie de la m conjugale. Les Actes de Thèele ébauchent l'image de k -vierge chrétienne qui fera du célibat la Tertu par excellence. Le Pasteur Hermas^ qui eut une si grande influence sur TEglise du second siècle, la pousse dans la même voie et montre sans détour sa prédilection pour la chasteté complète qui fait de réponse une soeur ^ La pauvreté y est aussi louée pour elle-même» le monde et ses biens sont considérés comme appartenant à un pouvoir satanique.

Le Montanisme fortifia bien davantage cette tendance ascétique par ses doctrines particulièrea sur la fin prochaine du monde I et son insistance sur la nécessité de sortir de la Sodome maudite en attendant d'un jour à l'autre TEpoux divin dans le jeûne, la contLn^ice et II prière. Nous n'avons pas à revenir sur l'exposition que nous en avons faite, et qui a suffi pour prouver que son enseignement particulier se bornait à fortifier des tendances préexistantes dans TEglise, sans s'écarter beaucoup de sa doctrine. De là, l'influence de cette secte ardente et austère qui mettait au service des droits anciens de la chrétienté laïque un enthousiasme sombre et les plus pures vertus. L'Eglise , en elTet, reconnaissait ses propres sentiments dans les idées favorites du moBtanisme. Elle aussi, dans les jours où la persécution sé« vissait avec le plus de fureur, croyait que l'on touchait

^ « Goojugis tuae quœ futora est soror toa. » [Uermoi^ lib. I^ Visio, 11^ S.)

QiFLURNGE DB LA. DÉMONOLOGIE DES PÈRES. 534

enses suprêmes, c Le monde a vieillit disait Cyprien, il a*a plus la force qa*il possédait priBÛtivement. H penehe ^ers son déclin comme le soleil an soir, le sol Mt pltts avare, tout s'affaisse ^ » Un autre sentiment était plus puissant encore pour faToriser Vascétisme, e*étaii cette croyance si répandue parmi les chrétiens de ces temps, que le paganisme est le règne du démon, qse les esprits maurais gouvernent encore le monde et exercent leur puissance de séduction par tous les moyens. Sans admettre que la création soit l'œuvre d*aii malfaisant démiurge^ ils croient que, depuis la déchéaiice du premier homme, les puissances démoniaques possèdent un grand pouvoir. Us les voient partent, nonnseulement sur rOlyinpe peuplé par elles de faux dieux, mais dans la vie générale d'une humanité Taidue au mal, et surtout dans Téclat trompeur et les fascinations de la vie païenne. Cette démonologie qui occupe une si large place dans la théologie d*Qn esprit aussi élevé que Justin Martyr, est entièremfint favorable à Tascétisme, elle porte les chrétiens h fuir un monde gouverné par l'esprit du mal, à retrouver partout son influence mortelle, et tout d'abord dans cette beauté si dangereuse de la femme» l'Eve étemelle qui nous offre le fruit défendu. An milieu de tant de spectacles impurs et provoquants, sentant le pécbé couler dans le sang de ses veines et se mêler seae cesse aux instincts naturels, le disciple de la foi noaveUe était amené à exagérer les nécessités de la

^ € Sciie dèbw sattaJaw jim moadom. » ifiip^ Ai JPwMf., a.)

53!l LA PERFECnON BHSE DANS L'EXCEPTIONNEL.

prudence, à confondre la sensualité corruptrice avec le simple accomplissement de la loi de la nature, et à met* tre la perfection non plus dans le cadre ordinaire le h Tie, mais dans rexception. Une conséquence fort graTC découlait de cet abandon du spiritualisme primitif qm avait regardé moins aux actes qu*à Tesprit et aux mobiles, et qui avait prétendu marquer du sceau du di?in Texistenee entière dans la diversité de ses aspects. L'exception ne peut être maintenue que pour le petit nombre; il n'est pas admissible qu'on en fasse la règle générale. Il s'ensuit que l'unité de la morale est brisée, qu'au lieu d'une seule morale applicable à tous les hommes et à tous leurs modes de vie, nous aboutissons à deux morales, celle de la masse, toujours médiocre et basse, et celle des parfaits. Au-dessus du commandement qui s'adresse à tous, nous avons le conseil évangéliquc qui est pour la minorité, et dans cette minorité ligure naturellement en première ligne le clergé, devenu rhéritage spécial du Seigneur, depuis que le sacerdoce universel s'est effacé devant la hiérarchie naissante. Les progrès de l'ascétisme n'ont rien qui nous étonne dans un temps où l'idée cléricale tend à triompher. Il est encore favorisé par l'afiFaiblissement de la notion évangélique du salut; car il profite de tout ce qui diminue la gratuité du pardon et accorde une valeur expiatoire aux actes de l'homme. L'accroissement considérable du nombre des chrétiens dans les intervalles de la persécution contribua également à son développement ; la discipline fut plus difficilement appliquée à des Eglises considérables, qui se laissaient

DISCRfiDlT DES SECONDES NOCES. 533

enrahir par des hommes sans piété réelle, obéissant à tm entraînement facile du cœar plutôt qu'à un désir sérieux de changer leur yie. Plus le niveau général s'abaissait, plus la piété sincère s'efforçait de s*en distinguer et se réfugiait dans Texception.

Ce fut & Toccasion de la question des secondes noces que Tascétisme remporta sa première Tictoire, car on ne peut considérer que comme une exagération isolée le langage imprudent de Tatien, qui ne tendait à rien moins qu'& la condamnation du mariage et à une absti« nence presque totale ^ I^ous avons une preuve trës-conélaante que TËglise n'encourageait pas ces opinions extrêmes, dans le fait qu'Alcibiade qui avait vécu comme un fakir dans TÉglise de Ljon fut convaincu de son erreur dans le cachot même où il avait été jeté pendant la persécution, par un de ses compagnons de captivité nommé Attale ; malgré l'exaltation où devait le jeter la proximité du martyre, il accepta de participer aux offrandes que la charité de ses frères faisait abonder et conseutit à se nourrir comme les autres '• Le scrupule à l'égard des secondes noces, éveillé par un texte mal compris de la lettre de Paul à Timothée, ne fit que s'accroître^. Déjà Athénagore les avait flétries comme un adultère décent, et Justin les avait qualifiées avec non moins de sévérité. Tertnllien les dénonce avec une énergie extraordinaire dans des traités qui, malgré leur teinte de montanisme, exercèrent

^ Tatieiiy Orat, ad Grmcoi^ t.

s i Tim. 111, t.

534 LE CONSEIL ËYANOËLIQUE.

une grande inflaence sar TÉglise. Il ne se eontente pas des raisons de sentiment qui affirment la peN pétuité du lien conjugal au delà de la mort, an nom même des souvenirs sacrés, qui sont une partie intégrante de notre personnalité. Pour lui. les deuxièmes noces sont en désaccord avec la loi primitive du mariage, promulguée par le Créateur dans le jardin d'Edon^ L'Ancien Testament ne les a tolérées qoe par une condescendance momentanée à la faiblesse humaine. Si saint Paul parait les admettre à regret en certains cas, c'est une concession également transitoire et que le Paraclet doit abroger*. D'ailleurs, en les interdisant aux clercs, Tapôtre les a implicitement interdites à tous les chrétiens, puisqu'il n^y a pas de différence essentielle entre les laïques et les prêtres *. On avait beau subtiliser, il n'était pas possible de nier que les secondes noces ne fussent autorisées par la sainte Ecriture; aussi pour les discréditer fallait-il recourir à cette morale supérieure qui dépasse le simple conimaudement adressé à tous. Tertullien reconnaît deux volontés de Dieu, Tune qui se contente de permettre ce (jumelle ne peut empêcher, l'autre qui manifeste sa préférence ^. Cette seconde volonté divine nous révèle les trois degrés de Tordre de perfection qui sont la virginité, l'abstinence dans le mariage et le ven-

* Tertull., 1/0710^.^9-10.

« Id., 4-5.

3 ld„ 14.

' « Non statim orane quod perraîttitur ex mera et tota ▼olantate procsdit ejus. » [Deexhort, oastit,, 3.)

LE cÉLmif ms A(M)]ss6im m mariage. sss

t«ge'. â« lottd, les motifs piincipanx qoi ftisaient oontonner les seeoiiAes noces étaient valables contre te ptemières. Ce n*ét«t point les délicatesses d'nne affee» tliii exaltée qid les inspiraient, c'était Tantipathie croîs-nnte pour Tonion des sexes. Tertailien ne dissimule pas aa-n^ie pMsée. L'indalgenee qne montre saint Panl fiêm le mariage Ini est imputable bien plus qu'à Dies MHnème, ear Tapôtre a soin de déclarer qu'il parle an son propre nom *• Quand il dit qu'il vaut mieux se Hwrier que de brûler, il présente le mariage plutôt eomme un moindre mal qne comme nn bien réel. La difiërence est grande entre ce qui est permis et ce qui est salutaire en soi. La permission ne porte que sur ce ^oi n^est pas essentiellement bon '• Les premières noces, après tout, sont entacliées du même opprobre que les secondes, qnoiqu*& nn moindre degré* L*union des sexes, fà coupable dans Tadultère, est-elle tout à fait innocente dans le mariage ? Le principal mérite de la Tîrginité ne Mtt8iste4>41 pas en ce qu'elle n'a rien cte commun avec la débauche^? €e préjugé contre le mariage ne peut être BBÎquement «ttribné an fiinatisme du montaniste ; il itenpare de pins en plus de la conscience chrétienne pour la fousser. Origène, qui avait donné on gage terrible à l'ascétisme dans sa mutilation Tolontaire, lui a été toujours fovorahle. c Tout le mal qui règne dans le corps

1 Tertull., Monog,, i.

f * « Miiitimi leziitimo este inler .Iteenftiam ^ lahitaB. » (De •xk/mt, eastit.^ 8.)

* « Ergm inftrii.Jnw et primaty id cM «nas Bafitiaf destrais? Neo i«i flHriio cpooniaai et ijpMB M ao eoDttui ipiod e«t siapnini. Ideo Tirgiais principalis sanctitas^^uia oarat ilirtfianilKa. » (/ioÙ S4

536 EXALTATION DE LA VIEQDnTB.

vient des cinq sens ^ > Les éléments platoniques que le grand Alexandre mêlait au christianisme loi faisaient considérer le corps comme maayais en Ini-méme. La chair est la robe de pean dont Dien a enveloppé T&me déchue et bon premier ch&timent^. Bien qne TEglise ne Tait pas suivi dans cette ingénieuse résurrection du dna* lisme qu'il avait su dépouiller de son caractère fataliste, il n'en a pas moins puissamment contribué à relever le faux idéalisme en présentant le célibat volontaire comme le plus haut degré de la perfection. Bien n*est plus digne d'admiration selon lui que de ne pas se contenter de fuir la débauche, mais encore de se vouer à une absolue chasteté K

Cyprien, qui est bien plus le représentant de FEglise de son temps que Tertullien ou Origène, n'exalte pas moins la virginité. Il voit en elle la fleur de l'Eglise, son honneur et son ornement, le véritable reflet de rimage divine dans toute sa pureté, la portion la plus glorieuse du troupeau de Christ ; c'est en elle qu'éclate le mieux la glorieuse fécondité de l'Eglise mère *.

L'Eglise avait beau se glorifier, dès le milieu du troisième siècle, des triomphes de la virginité, elle était trop sage pour en faire une règle générale et pour jus-

* « Quia omne yitium quod régnât in corpore ex qoinqae sensibus pendel. » (Orig., In numer. HomiL, Î5, 8.)

> Orig., Selecta in Gènes., vol. Il, 29.

' «Et primitiffi nihiiominuspossunt intelligi Ecclesiae virgines; decims quoque ii qai post coDjugium continentes et caste viierint. » (Orig., Jn numer, HomiL, XI, 8.

* « Flos est ecclesiastici germinis, decns atqoe ornamentum gratiflB spiritnalis, Del imago respondens ad sanctimoniam Domini^ illostrior portio gregis Cbristi. » (Cypr., D^abitu virgin.^ 8.)

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