‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 123 sur 613 · CARACTÈRE DU LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DU LUXE ROMAIN

quil importe de signaler. Elle a un je ne sais quoi de fiévreux qui révèle le profond m daise moral dont le monde est tourmenté. Benjamin Constant a dit avec éloquence que la terre séparée du ciel semble à l'homme une prison, où il frappe de sa tête les murs du cachot qui le renferme '. Cette belle pensée, qui luiestsuggérée précisément par le spectacle de la Rome impériale, nous explique ce besoin, si général alors, de tout exagérer, de tout i)orter à l'excès, dans la volupté comme dans le luxe. Quand l'âme immortelle a perdu les croyances qui lui ouvrent le monde supérieur et idéal pour lequel elle est faite, elle cherche l'infini dans le monde inférieur qui ne peut le lui donner; elle le demande à la vie des sens, mais comme elle ne peut pas l'y trouver et qu'elle l'y cherche toujours elle n'obtient que le monstrueux. De là un raflSnement excessif, un mélange de faux grandiose et de bizarreries dans les plaisirs comme dans la somptuosité; de là la recherche de l'itupossible dans les choses matérielles. « Le but du luxe, disait Sénèque, est de triompher de la contradiction et de ne pas seulement s'écarter, mais encore de prendre le contre-pied de ce qui est raisonnable. N'est-ce pas vivre en opposition à la nature que de vouloir des roses au milieu de l'hiver, et de planter des arbres fruitiers au haut des tours? N'est-ce pas se mettre en opposition avec elle que de jeter les fondements des bains publics au milieu de la mer^? » Héliogabale obéissait plus tard à cette même passion de l'impossible quand il faisait servir sur sa

> Benjamin Constant, Du polythéisme romain, XII, 6.

* (f Hoce.st luxuriae proposituin gaudere perversis. » Sén., ép. CXXII.

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table des plats de langues de paons et de rossignols, et qu'il se plaisait à voir des montagnes de neige dans de verts jardins, et à changer le jour en nuit ou la nuit eu jour dans ses palais '. Suétone dit de Caligula qu'il ne désirait rien tant que ce qu'on lui disait être irréalisable, comme de construire des digues dans les mers les plus dangereuses, d'abaisser les montagnes et d'élever les plaines -. Le monde romain était au fond dévoré par l'en- Dui. « Il était semblable, dit encore Sénèque, à ce héros d'Homère qui se tient tantôt debout tantôt assis, dans l'inquiétude de la maladie '. » Il était malade non pas tant des secousses qu'il avait subies que d'un immense dégoût de toutes choses. Comme tous les blasés, il disait avec Pétrone : « Je ne veux pas obtenir de suite l'objet de mes vœux; les oiseaux d'Afrique me plaisent parce qu'ils ne sont pas faciles à atteindre''. » Sou mal a été bien nommé : l'ennui delà vie ordinaire^. lUssasié de tout ce qu'il a vu comme de tout ce qu'il possède, il s'écrie dédaigneusement : <• Sera-ce toujours la même chose"? » et, pour voir du nouveau, il tourmente la nature. Mais il n'échappe pas à la monotonie et à la satiété ; aussi finit-il par se plonger dans la fange. Il se livre à la gloutonnerie la |)lus hideuse et il consume les trésors du monde dans ces repas gigantesques qui mettaient à

' Hislor. August. Héliogab.y XIX.

' « Nihil tam elïicere concupiscebal quam qiiod posse eflTici negaretur. » Suéton", Caligula, XXXVII.

* Sénèque, De Irauquill. anim., II.

^ « Quod non sunt faciles. » Pétrone, Salyric, c. XCIII.

* « Viiie communis fastidium. » Sénèque, ép. CXXII.

* « Quousque eadem? » Sénèque, De trnnquill. anim., H.

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