HEUREUSES INCONSÉQUENCES DE PLATON
liberté romaine mourante*. ÎNéanmoins son point de vue moral est encore restreint; il est bien inférieur au principe platonicien de la conformité à Dieu. L'insuflBsance de la métapii} sique de Cicéron reparaît dans sa morale. Comme il a conclu au scepticisme, Dieu lui manque, et, avec lui, un type divin, immuable, supérieur a nous. La règle de notre vie sera nécessairement prise en bas et non eu haut, dans l'homme et non en Dieu. Ce sera non pas la sainteté mais rhonnéteté, c'est-à-dire ce qui est généralement estimé par les hommes -, et, par conséquent, le mobile moral par excellence sera l'amour de la gloire. Cicéron se rend plus d'une fois coupable d'une heureuse inconséquence, comme lorsqu'il reconnaît l'élément divin de la conscience et qu'il proclame l'universalité du sentiment de la justice, auquel le méchant lui-même ne peut se dérober ^. Cependant, sur l'ensemble, il demeure un disciple de Carnéade, et toute son éloquence, jointe à son élévation morale, ne parvient pas à couvrir le vide du scepticisme.
La philosophie d'Epicure répondait si parfaitement aux instincts de Rome enrichie des dépouilles du monde, que, si elle n'eût pas existé, elle y eût été certainement inventée. Elle eut la bonne fortune d'y être introduite par un grand poëte, dont le style nerveux et coloré semblait relever quelque peu une doctrine abjecte. Lucrèce se servit de l'épicuréisme comme d'une arme
1 De offic, m, 21.
* « Nihil hominem nisi quod honestum decorumque sit aut admirari aut optare oportere. » De offic, l, 20.
• « Cujus tanta vis est ne illi quidem qui malelicio et scelere nascuntur possent sine ullaparticula justiliae vivere. » De offic, II, 1.
L'ÉPICUREISME A ROME. LUCRÈCE. 231
de guerre contre lancieune mythologie, pour laqi elle il éprouvait autant de colère que d'indignation. « foulons aux pieds la religion, s'écrie-t-il ; qu'elle ait son tour, et que la victoire remportée sur elle nous égale au ciel M » La religion lui semble le comble de Timmoralité : « Que de crimes n'a-t-elle pas conseillés"! » H veut la bannir de la terre, afin de chasser les vaines terreurs de l'âme en même temps que ses dieux prétendus ^ La mort n'est plus rieu quand l'âme est reconnue mortelle \ Ainsi, par un singulier malentendu, Lucrèce croit alTranchir l'homme en lui enlevant la foi à la Divinité et à l'immortalité, et il ne s'aperçoit pas qu'il a trouvé le plus sûr moyen de tuer la liberté. La doctrine d'Epicure lui semble le port tranquille d'où il peut contempler avec satisfaction les ballottements d'une philosophie ambitieuse, et il ne voit pas que ce port ne contient qu'un limon desséché, bientôt une boue infecte qui pourrira le vaisseau. Mieux valait la grande mer et ses tempêtes que ce repos avilissant. La Home impériale ne Ta que trop prouvé au monde.
Le souffle poétique qui anime les premiers épicuriens, ardent et enthousiaste chez Lucrèce, gracieux et voluptueux chez Horace, manque complètement aux sectateurs de cette école sous l'empire. Elle n'est plus alors qu'une école de débauche; elle su dépouille
1 « ."Equal Victoria ccelo. » De natura, chant I, v. 80.
* liL, I, 100.
3 « DifTugiunt animi terrores. » IIF, 16.
* « Neque i^itur mors est. . . .
Quandoquidem natura animi mortnlis habetur. »
iii LE STOÏCISME KOMAIN.
promptemeiit de ce raflinoiiicnt dc'licjit qui allait en Grèce jusqu'à admettre la vertu comme uu assaisonnement du plaisir, et la tempérance comme un moyen de le prolonger. Elle professe et pratique un sensualisme grossier. Plutarquc l'a fidèlement caractérisée quand il a fait dire à son philosophe épicurien : « Que la vie nous soit tout entière un agréable festin ' ! » L'influence d'une telle doctrine se faisait sentir dans la vie sociale comme dans la vie morale : « Il ne faut pas chercher, disent ses représentants, à être guerrier valeureux, orateur, homme public ou magistrat; il faut se contenter de jouir. » « Ils enseignent, dit encore Plutarque, à renoncer à toute vie politiqne ^. » Certes une telle philosophie devait plaire aux despotes, mais quel abaissement ne trahissait-elle pas dans cette ancienne société qui ne vivait naguère que pour l'Etat?
Le stoïcisme est sans contredit en opposition directe avec cet odieux système, la honte de l'humanité pensante. Et pourtant, à Rome comme en Grèce, il demeure toujours fidèle à ce vague panthéisme, qui était toute sanction divine à la morale. 11 est vrai qu'il s'abstient prudemment de spéculations profondes; il fait même de son impuissance un principe, raillant plaisamment les grands philosophes ses devanciers et leurs recherches métaphysiques. A l'en croire, se livr' r à la haute spéculation, c'est faire un nœud compliqué pour se donner le plaisir de le défaire; semblable au jeu d'échecs,
1 Aei o' Y;'t;.Tv ox'.q 't o'•.'Kr^. De epic, c. H, \. *?inl.,IU.,c. XXXIII.