SON DERNIER MOT KST LE SUICIDE
elle exerce inutilement les facultés '. Ces railleries sont au fond fort tristes; elles cachent un amer découragement. Combien de déceptions suppose cette renonciation aux recherches hardies ! Quand la philosophie se tourne ainsi exclusivement vers les applications, on dirait ce prince de Syracuse qui de roi se lit maître d'école. Nous avons du reste reconnu déjà la grandeur du stoïcisme romain, grandeur quelque peu théâtrale et déclamatoire, mais qui reçoit un relief extraordinaire de l'universelle abjection qui l'entoure. Toutefois la doctrine demeure toujours fausse et stérile, même au point de ^ue i;ioral. L'énergie qu'elle développe est toute passive; elle place encore la perfection dans l'insensibilité. « Il faut, dit Sénèque, habiter une sommité qui soit à l'abri des traits du sort ^. » Un fatalisme désolant est à la base du sjstème. Fata nos ducunt ^, les destins nous conduisent! voilà la devise des stoïciens. Elle ne les compromet pas beaucoup, et elle ne les rend pas très-dangereux pour les Césars. Du reste, ils savent aussi s'accommoder à la faiblesse humaine. A défaut de l'insensibilité trop difiBcile à acquérir, ils conseillent le suicide! « J'ai contre les maux de la vie, dit le philosophe stoïcien, le bienfait de la mort*. Tous les temps et tous les lieux nous apprennent combien il est facile de renoncer à la vie. » Ainsi, le suicide est le dernier mot du stoïcisme. Tandis que Tépi-
' « Nectimus nodosac deinde dissolvimus. » Sén., ép. XLV.
• « Verlex extra omnem teli jactum. » Sén., De const. sapient., c. I. » Sén., Provid., c. V.
* « Contra injurias vitae benelicium mortis habeo. » Sén., 6p. LXX. De Provid., c. VI.
iU GRANDS COTES DE LA DOCTRINE DE SÉNÈQUE.
curieu dit au Uomaiu du la décadence : « Etoulle ton âme dans la jouissance, » le stoïcien lui dit : « Tue-toi, et meurs debout dans le sentiment de ta force égoïste. » D'un côté comme de l'autre, manque l'inspiration haute et féconde.
Il est un homme qu'on peut considérer comme l'incarnation du stoïcisme romain avec toutes ses contradictions : c'est Sénèque. Ne croirait-on pas entendre un Père de lEglise, quand il s'écrie éloquemment : « Deo parère libertas ', être libre, c'est obéir a Dieu? Je n'obéis à aucune contrainte, je ne souffre rien malgré moi; je ne me soumets pas seulement à Dieu ; je fais de sa volonté la mienne -. » Ailleurs il dit : « Dieu, par l'affliction, éprouve, fortifie et prépare pour lui l'âme du juste ^. il veut que l'on supporte les ingrats avec une âme placide, miséricordieuse et grande, car une bonté puissante triomphe du mal \ L'image de Dieu ne doit être façonnée ni en or ni en argent; il faut la chercher dans le cœur du juste qui se rattache a ses origines ^. Il y a une amitié, ou, pour mieux dire, une ressemblance entre l'homme de bien et Dieu ^. Cependant, nul ne peut se dire complètement innocent, car il parlerait contre le témoignage de sa conscience ^ » Dans d'autres passages de ses écrits, Sénèque semble pressentir quelques-unes
1 Sénèque, Vita beat., XV.
' « Nihil cogor^ nihil patior invilus, nec servio Deo sed assentio. » Vitu beat., V.
3 « Rxperitur, indurat, sibi illum praeparat. » Provid., Vil. * « Vincit malos pertinax bonitas. » De beneficiis, VII, 3. 5 Ep. XXXI.
« De Provid., V.
■' « Non rcspiciens conscientiam testem. » Ira, \, 14.