‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 145 sur 613 · PLUTARQUE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE

élève un monument grandiose dans ses Vies des hommes illustres, son meilleur titre de gloire. Hérodote, qui racontait comme Homère chantait, sans préoccupations philosophiques et sans calcul, avait peint sous ses vraies couleurs l'âge d'or du polythéisme grec. Plutarque, qui veut à tout prix l'idéalisme, écrit un traité spécial pour infirmer le témoignage du naïf historien et il l'intitule : De la malignité d'Hérodote. En même temps il combat, non sans amertume, le stoïcisme et l'épicuréisme, qui étaient ses ennemis naturels. l\ relève, au contraire, l'école de Pythagore au delà de toute mesure parce qu'il voit en lui, avec raison, le précurseur du platonisme \ Sous l'empire des mêmes préoccupations, il justifie toutes les institutions religieuses de la Grèce ancienne. H consacre un traité entier aux oracles de la pythonisse; il se plaint du raffinement des Grecs blasés, qui les rejettent à cause de leur langage sans élégance. Dans son Traité sur la superstition^ il cherche à conjurer l'incrédulité et le fanatisme, les deux extrêmes entre lesquels l'esprit du temps est ballotté. Il voudrait ramener ses contemporains à cette foi sereine qui caractérise l'enfance des peuples. Mais on ne refait pas une enfance aux générations sceptiques et vieillies. Plutarque lui-même en est la preuve ; c'est en vain qu'il cherche à glorifier l'ancienne religion. Il sent qu'elle s'en va et il s'en plaint avec une douleur éloquente. Lui-même n'y croit plus, ou du moins il ne l'admet plus sous son ancienne forme. Il prétend en retrouver les croyances

» Voirie traité: Ilept capxoipaY^aç.

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fondamentales dans toutes les religions, et, dans son écrit sur Isis et Osiris, il essaye d'établir l'identité des mythes égyptiens et des mythes de la Grèce. On ne pouvait renier plus complètement le vrai génie de l'hellénisme. Tantôt il tombe dans des explications purement physiques, comme dans le traité que nous venons de citer; Osiris et Bacchus sont à ses yeux la personnification de l'élément humide dans la nature. Tantôt il s'élève à un idéalisme étranger à l'ancienne mythologie, comme dans son admirable écrit sur l'inscription du temple de Delphes.

Si Plutarque échoue dans son œuvre de restauration, aucun auteur de cette époque ne le surpasse en vive perception de cet idéal nouveau que le monde païen, par une merveilleuse coïncidence, entrevoyait au moment même où il allait être réalisé et surpassé à la fois. « Gardons-nous, dit Plutarque dans son Traité d'Isis et d' Osiris, de confondre la Divinité avec ses manifestations. Ce serait prendre l'ancre et les voiles d'un vaisseau pour le pilote qui le conduit '. » Sur le frontispice du temple de Delphes se trouvait gravé le mot : E?, // est; Plutarque y voit le nom véritable de Dieu. « Seul il est; Têtre ne nous appartient pas à nous, créatures d'un jour, placées entre la naissance et la mort. Autant vaudrait retenir l'eau qui fuit que notre fugitive existence. Celui-là seul est réellement qui est éternel, non engendré et non sujet au changement -. » La Divi-

1 Plutarque, Isis et Osiris, c. XXXV.

' Tl O'jv ovTwç ov hv.' 10 àtâtov xal y.-(irr,~y/ y.al xî;6apT:v, Traité sur l'inscription de Delphes, XIX.

2i« PLUTAROUE.

îiité ne saurait s'accommoder de la pluralité; le divin doit être Tunique en tant qu'il estl'unité essentielle'. - Eveillons-nous, ajoute Plutarque; nous avons assez rêvé. Ne confondons plus l'œuvre et l'ouvrier ^. » La question de la justice divine est traitée avec une grande supériorité dans le traité sur le Tardif châtiment des dieux. Le philosophe s'élève presque à la notion chrétienne de l'épreuve. Le châtiment, d'après lui, a presque toujours un but d'amélioration morale. Si les enfants des méchants sont souvent châtiés, si la peine d'un crime pèse souvent sur une race entière, c'est qu'une race est un véritable être moral, qui est toujours en rapport avec son chef et son principe. Elle n'a pas été seulement engendrée par lui; elle est en quelque sorte faite de lui, et c'est lui qui est encore châtié en elle ^. Ainsi se trouve abordé, avec une profondeur qui nous étonne, le grand problème de la solidarité humaine. Dans ce même traité, Plutarque développe en magnifiques images sa foi dans l'immortalité, malheureusement altérée par le vague et l'incohérence de ses croyances sur la vie future. « Dieu, dit-il, développe et cultive une âme immortelle dans des corps mortels et débiles, comme les femmes qui conservent les jardins d'Adonis dans des vases fragiles. » Malheureusement le dualisme traverse toute cette grande philosophie, écho lointain et sublime du platonisme; mais

1 Où Yàp rShhx -h OsTov. W,, XV.

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PIX'TARQUE. â4î

aussi le vif seutinieut de la distance qui sépare uotre monde actuel de la Divinité réveille fortement chez Plutarque le besoin d'une médiation. De là, la doctrine des démons ou des divinités intermédiaires destinées à combler l'abîme entre nous et le dieu très-haut. Les démons, d'après Plutarque, sont placés entre les dieux et les hommes pour établir entre eux une certaine communauté '. Cette idée, essentiellement orientale, devait enfanter plus tard lémanatisme néo-platonicien et le gnosticisme. Elle reposait sur un principe erroné, mais il s'y mêlait une notion vraie, celle de la nécessité d'une médiation qui rapprochât la terre du ciel. En résumé, Plutarque a recueilli dans son système tous les meilleurs éléments de l'hellénisme, toutes ses aspirations, mais aussi toutes ses imperfections.

Nulle philosophie ne pouvait sauver l'ancien monde. La philosophie, dans ses meilleurs représentants, était capable de pressentir la délivrance, et encore d'une manière bien incomplète: mais elle était impuissante pour la lui procurer. Son impuissance était encore plus morale qu'intellectuelle. Elle manquait trop de franchise pour agir sur le monde. Aucun philosophe n'osait dire publiquement le fond de sa pensée. Tous prétendaient avoir une doctrine secrète qu'ils ne confiaient qu'à quelques initiés; mais en public ils s'inclinaient devant les dieux qu'ils niaient en particulier. « Je crois, disait Cicéron, dont nous connaissons la vraie pensée, qu'il faut

' Voir le traité sur la Génie de Socrofe.

2i4 INCONSÉOIKNCES DES PHILOSOPHES DU TEMPS.

respecter avec scrupule les cérémonies et les cultes publics '. » Sénèque n'avait pas hésité à déclarer que les pratiques de la religion populaire devaient être observées par le sage, non pour se rendre agréable aux dieux, mais pour se conformer aux lois. Saint Augustin flétrit avec raison une telle conduite. « Cet homme, dit-il, que la philosophie avait affranchi, sous prétexte qu'il était un i Uustre sénateur de Rome pratiquait ce qu'il repoussait, faisait ce qu'il blâmait etadorait ce qu'il accusait, agissant en acteur non pas sur le théâtre mais dans le temple des dieux ; d'autant plus coupable dans sa duplicité qu'elle était prise au sérieux par le peuple, et que, tandis qu'il l'eût amusé sur la scène, il l'égarait et le trompait au pied des autels-. « Mais ce qui était surtout mortel pour les philosophes du temps, c'était ce reproche de la foule ainsiformulé dans Sénèque : «Vous parlez dans un sens et vous agissez dans un autre : Aliter loqueris, aliter vivis. Vous ne faites pas ce que vous prescrivez ^ . » Sénèque rapporte les railleries du peuple, qui demandait ironiquement à cet apologiste éloquent de la pauvreté ce qu'il faisait des tonnes d'or entassées dans sa cave. Il s'était condamné lui-même, et avec lui tous les théoriciens de morale qui ne soulèvent que du bout du doigt le fardeau qu'ils voudraient imposer aux autres. « Il faut, disait-il, se choisir un guide que l'on admire davantage

' « Ceremonias religionesque publicas sanctissime tuendas arbitrer. » Cicéron, De natura Deoriwi, l, 22.

- « Hlustris populi Romani senator, colebatquod reprehendebat, agebat quod ar^uebat, quod culpabal, adorabat. » k\ig.,Civ. Dei, VI, 11.

3 Sén,, Vita beat., 1",

LEUR TIMIDITK. 24o

à le voir qu'a l'écouter'. » La philosophie autique, par son manque de franchise et ses inconséquences pratiques, ne pouvait être ce guide secourable. On n'est puissant dans le monde moral que par la sincérité. Toute ruse est une faiblesse. Les philosophes avaient bien le sentiment de leur impuissance. « Maintenant que nous sommes seuls, disait Cicéron, il nous est permis d'éviter toute haine dans la recherche delà vérité". » L'illustre orateur n'avait pas compris, comme saint Paul, ni même comme Socrate, que la vérité demande des témoins prêts à tout souffrir pour elle, et que l'humanité les demande aussi, car elle ne se laisse prendre qu'aux convictions héroïques. Tandis que les philosophes romains qui se réunissent en secret pour disserter à leur aise eu sont réduits à se féliciter de leur solitude, les martyrs, qui n'ont d'autre perspective terrestre à offrir que celle des supplices, voient d'ardents disciples se presser autour d'eux. " 11 y a un charme dans ces supplices, » disait Tertullien. Est illecebra in illis. C'était précisément ce charme austère d'une foi courageuse et indomptable qui manquait à la philosophie de la décadence. Son impuissance éclate surtout quand elle cherche à consoler les grandes tristesses de la vie humaine. Cicéron et Sénèque ont essayé le pouvoir de leur doctrine auprès d'amis affligés, plongés dans le deuil. Ils conseillent la résignation à un mal irréparable, les distractions de l'étude,

* « Eum elige adjutorem quem magis admireris cum videris qiiani cum audieris. » Ep. LU.

* « Soli sumus; licet verum exquircre sine invidia. » Cicéron, De divinatinne, 11, 12.

246 LA PERIOnr. HE PREPARATION TERiMlNEK

l'activité c\térieure, en d'autres termes l'oubli, qui est une véritable mort morale. Sénèque va jusqu'à dire à un ami affligé : « Tu as perdu l'objet de ton affection; cherches-en un autre ' . » C'est en présence de consolateurs pareils que Pline le Jeune s'écriait dans un deuil cruel : « Donnez-moi des consolations nouvelles, grandes et fortes, que je n'aurais jamais entendues ni lues. Tout ce que j'ai lu et entendu dans ma vie me revient à la mémoire, mais ma douleur est trop grande -. »

Nous nous croyons en droit de conclure de tous ces développements que l'humanité eu était arrivée au point où Dieu voulait la conduire. Le désir du salut s'était épuré et précisé au travers des évolutions des mytliologies, et le monde gréco-romain s'était donné à lui-même une accablante démonstration de son impuissance à le satisfaire. Le besoin de pardon et de réparation n'avait pas abandonné un seul jour l'humanité déchue, comme le prouvent la multitude des sacrifices et la fumée des holocaustes s'élevant de toute part vers le ciel et y portant une invocation confuse à sa miséricorde. Depuis que la notion d'un Dieu saint était apparue à la conscience, ce besoin de pardon et de relèvement avait pris une valeur nouvelle ; il était devenu plus profond et plus pur. Mais le monde antique n'était pas seulement incapable d'y répondre, il ne pouvait même pas conserver un seul moment dans sa pureté cette notion du Dieu unique qu'il semblait avoir conquise définitivement. Il était ramené incessamment au dualisme. Quand

> « Quem amabis extulisti, qusere quem âmes. » Sén., ép. LXIII. 2 « Aliqua mag'na nova solatia.» Pline, Epist., \, ch. XI[.

LA PERIODK ni' IMŒPARAÏION TERMINEE. 2i7

Plutarquc déclarait que tout ici-baà nous présente la combinaison de deux causes opposées, il donnait le résultat le plus net de la philosophie ancienne '.

Cette erreur fondamentale empêchait le triomphe complet du spiritualisme chez les meilleurs et entraînait la foule dans le courant du matérialisme. De là ce contraste douloureux entre la réalité et les aspirations ; de là ces contradictions multiples ; de, là ces infamies de la vie païenne et ce noble essor de la pensée vers la cime qu'elle ne peut atteindre; de là aussi ce désir du Dieu inconnu, qui tourmente le monde.

Ce désir sans doute était encore vague et indéterminé. Bien que répandu partout et dans toutes les classes de la société, il couve au fond des cœurs et sa flamme cachée n'en jaillit que par étincelles. Une se manifestera avec puissance qu'après l'apparition de la religion du Christ, car les grandes rénovations religieuses ne se bornent pas à satisfaire les besoins supérieurs de l'humanité ; elles commencent par lui en donner conscience. C'est ce qui explique la rapidité des premières conquêtes du christianisme au sein du paganisme. S'il rencontra une opposition égale aux sympathies qui l'accueillirent, c'est que la masse était trop profondément corrompue pour ne pas le maudire. Toutefois, cette épouvantable corruption du monde gréco-romain, au moment où allait s'accomplir la plus grande des révolutions de l'histoire, ne nous empêche pas de reconnaître

> Azb ouoiv ivaviitov àp)(wv ô jâib? |a'.xtcç s t£ Y.O':[j.ôq. PluU; lus el Osvin, c. V.

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