‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 191 sur 613 · I.IÎCOLE DE TUBINCUE ET U. (:IIIU^1TAMSME. 3l.'i · texte numérisé non relu

I.IÎCOLE DE TUBINCUE ET U. (:IIIU^1TAMSME. 3l.'i

Il vml, et avec lui niic ère entièrement nouvelle commence ; aux religions préparatoires succède la religion définitive.

Cette appréciation du christianisme rencontre de prime abord deux objections principales, qu'il faut écarter. Ses adversaires, profitant contre lui des analogies naturelles qui existent entre la religion définitive et les religions qui l'ont préparée, lui ont refusé toute originalité. Les uns ont prétendu que Jésus-Christ s'était contenté de prolonger le judaïsme dans sa direction la plus pure, mais sans y ajouter une seule doctrine, et sans avoir conscience d'apporter au monde une religion nouvelle. Les autres n'ont vu dans son enseignement qu'un mélange habile des idées juives et des idées orientales. L'une et l'autre hypothèse ne résistent pas à un examen attentif. La première a été développée avec un vaste savoir et une dialectique ingénieuse par une école contemporaine, qui a accepté, en quelque sorte, la gageure de placer au second siècle tout ce que nous avions pris jusqu'ici pour le christianisme primitif, et de mettre sous le nom de saint Paul tout ce qui avait été attribué par l'Eglise à Jésus-Christ lui-même. Il nous faudra reconquérir sur elle pied à pied, par l'examen des documents, le terrain de l'histoire évangélique. Ce n'est pas le moment d'engager une discussion qui n'a aucune valeur, tant qu'elle se maintient dans les généralités. Il nous suffira d'établir l'authenticité du quatrième évangile pour réfuter ses principes essentiels ; car il est évident qufj si l'évangile de Jean remonte à la date traditionnelle, on ne peut plus faire de Jésus-Christ le plus

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populaire des rabbins (pii aient vécu au temps des Hérodes. Nous montrerons comment les trois premiers évaniîiies nous donnent le môme Christ que le quatrième, malgré une certaine diflérence de préoccupations. C'est donc à cette histoire elle-même à renverser l'échafaudage d'un édifice scientifique qui, pour avoir des proportions imposantes, n'en repose pas moins sur une base fragile. Toutefois, nous pouvons dès maintenant écarter le principe fondamental de l'école de Tubinguc. Dans l'ouvrage que l'on peut considérer comme le programme définitif de son chef, nous lisons que Jésus-Christ s'e.st borné à prêcher une morale pure et à recommander le développement de la vie intérieure. D'après Baur, l'évangile de 31atlhieu est le seul document vraiment authentique qui nous donne la pensée du fondateur du christianisme; cette pensée doit être cherchée surtout dans les discours de Jésus-Christ, et spécialement dans le discours sur la montagne , qui porte l'empreinte évidente du judaïsme. Si l'humilité, la pauvreté, le recours à la grâce et l'abandon à Dieu y sont enseignés, il n'y a là aucun élément vraiment nouveau; l'originalité de ce christianisme des premiers jours est uniquement dans la prédominance de l'élément moral. Ce qui a fait sa fortune, c'est la coïncidence des espérances surexcitées des Juifs et de leur fiévreuse attente d'un Messie avec la personne remarquable de Jésus-Christ '.

On est en droit de demander de quel droit ce savant

• Dos Christenthum dey drei ersien Jahrhunderte, von Baur. Tubinpen, 1853, p. 25 à 37.

LÉCOLi: l)i: ILBINGTE FT l.V. CIIIUSTIANISME. 317

illustre <iuc nous combattons choisit et isole un seul morceau d'un évangile pour y chercher tout l'enseignement du maître. L'ensemble de l'histoire évangélique, puisée même dans un seul évangile comme celui de Matthieu, suffit pour démontrer l'insuffisance d'une pareille explication du christianisme primitif. Il est vraiment par trop commode de jeter par-dessus le bord toute la portion embarrassante du document que l'on accepte. Il est notoire que dans le premier évangile, aussi bien que dans les autres, Jésus-Christ se donne comme l'objet de la foi. Le salut est toujours rattaché à cette croyance '. Or, cette prétention est un fait absolument nouveau dans le judaïsme ; elle n'a aucun précédent; ajoutons même qu'elle devait heurter tout particulièrement ce monothéisme strict, si jaloux d'abaisser l'homme devant Dieu et d'enlever tout prétexte à une comparaison injurieuse. Se poser soi-même comme l'objet de la foi. c'était donc rompre hardiment le cercle rétréci des anciennes idées. Nous voilà bien loin de ce simple développement moral dont on nous parlait. Il ne sert de rien de prétendre que l'attente nationale du Messie, si générale à cette époque, a pu donner cette forme à l'enseignement de Jésus-Christ, car bien loin de répondre aux espérances de son temps, du moins telles qu'elles circulaient dans les masses, il a pris soin de les décourager et de les combattre. Le sermon sur la montagne renferme dès ses premiers mots une énergique protestation contre

« Matlh. XVIir, 6.

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les préjugés enracinés de ceux qui se pressaient encore en foule pour écouter cette parole qui renfermait tant d'autorité dans une si grande douceur. Elle n'apporte pas seulement au monde un judaïsme épuré, humble et fervent, elle ne prêche pas seulement la tristesse, la repentance, la pauvreté, mais elle annonce aussi le bonheur, et si elle le met tout d'abord dans les larmes pénitentes, c'est la preuve presque audacieuse qu elle se sent capable de répandre la consolation et le salut dans les cœurs affligés. Le premier évangile, comme les autres, attribue au Christ le pardon des péchés et met dans sa bouche un langage dont nous pèserons plus tard les termes, mais qui, au point de vue purement judaïque, aurait été considéré comme le comble du blasphème ' , que dis-jc, qui l'a été devant le tribunal sacerdotal où comparut l'innocent ^. C'est qu'en effet il allait jusqu'à mettre le nom du maître galiléen sur le rang même du nom trois fois saint de Jéhovah, et à établir entre Jésus- Christ et Dieu une relation unique et mystérieuse qui impliquait sa divinité, comme il l'a reconnu lui-même en ne repoussant pas l'accusation lancée contre lui dans le sanhédrin de s'être posé comme le Fils de Dieu. Le premier évangile, comme les autres, donne à sa mort et à sa résurrection cette capitale importance qui leur confère une valeur dogmatique. Il nous semble donc qu'en nous refusant tous les avantages que nous tirerions de l'étude comparée des écrits authentiques du

1 « Nul ne connaît le Fils que le Père, et nul ne connaît le Père que le Fils.» Matth. X, 27; XXVIII, 18; XXII, 45,

2 Matth. XXVI, 63, 65.

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Nouveau Testament, et en nous contentant pour le moment d'un rapide aperçu de la question controversée, nous sommes en mesure d'écarter l'assertion de l'école qui actuellement est le plus fortement organisée contre le christianisme *.

L'autre hypothèse d'après laquelle la doctrine de Jésus-Christ aurait été puisée à toutes les sources de l'ancien monde, est -elle plus plausible? Donneronsnous raison à M. Salvador, quand il prétend que « le jeune maître de Galilée a perfectionné la combinaison de l'hébraïsme et de l'orientalisme, sans donner aucune originalité à sa doctrine -? » Nous connaissons cet orientalisme, dont on fait un des facteurs de l'Evangile. Nous l'avons suivi dans toutes ses transformations , nous l'avons toujours trouvé ballotté entre le matérialisme et l'ascétisme extrême, tantôt glorifiant et divinisant la nature, tantôt cherchant à l'anéantir, mais traînant toujours après lui cet élément matériel dont il ne peut se débarrasser, parce qu'il ne peut l'expliquer. Sous sa forme la plus subtile et malgré les couleurs d'un mysticisme séduisant, il nous est apparu chez Philon, toujours entaché de son dualisme originel, poursuivi par l'invincible matière jusque dans l'extase et la contemplation, parvenant à créer ou à rajeunir un mot heureux, celui de Verbe, mais ne réussissant qu'à lui faire exprimer les irrémédiables contradictions d'une doctrine aventureuse. Il faut beaucoup d'illusion ou

' Voir sur ce point Dorner, Lehre der Pers. Christ, I, 80, 81. » Jésus-Christ et sa doctrine, par J. Salvador. Paris, 1838, t. I. j). 235-255.

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beaucoup d'ignorance pour confondre le Verbe du Juif d'Alexandrie avec celui de saint Jean. L'Occident était trop pauvre d'idées morales et trop riche de corruption et d'infamie pour que l'on puisse supposer un instant que la religion nouvelle se soit adressée à lui pour lui faire quelque emprunt. Vraiment, la création du néant est un mystère sans difficulté comparée à cette création d'un monde nouveau tiré d'un vieux monde expirant. Pour former cette lumière si pure, si radieuse, on aurait eu recours à ce qu'il y avait de plus usé, de plus souillé et de plus ténébreux ! Si le christianisme est un amalgame confus, une machine composée de pièces de rapport fabriquées en tout lieu, comment expliquer cet agencement admirable de toutes ses parties, cette vie qui circule dans tout le corps et qui révèle en lui, non pas un mécanisme artificiel, mais un organisme parfait? Quel creuset assez ardent a pu fusionner des éléments si divers et en faire un si beau métal, coulé d'un seul jet? Voilà un miracle qui surpasse tous ceux qui scandalisent les inventeurs de la théorie que nous combattons. Quand ils l'auront expliqué, il leur restera à nous dire pourquoi il ne s'est pas renouvelé et pourquoi le néo-platonisme, par exemple, présente un si frappant contraste avec l'Evangile.

On a cru simplifier cette hypothèse en reconnaissant que ce n'est pas Jésus-Christ qui a opéré cette fusion entre l'hébraïsme et l'orientalisme. Non, il aurait été lui-même le résultat de la fusion, et ce type incomparable serait sorti des alambics de la chimie philosophique, qui produirait ainsi à son gré les plus grandes

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