LE CHRISTIANISME EST UN FAIT
(le la littérature apostolique. S'il est prouvé, comme nous le pensons, que nos évangiles remontent tous au premier siècle, les belles théories que nous venons d'anal} ser sont par là même réfutées.
Ainsi donc, s'il y a, d'après nous, un rapport entre le christianisme et les religions qui l'ont préparé, ce rapport n'est pas celui de l'effet à la cause, puisqu'il a tous les caractères d'une religion entièrement originale et qu'il inaugure un cycle nouveau dans l'histoire. Sa relation avec les cultes (|ui l'ont précédé est celle de la satisfaction d'un désir avec ce désir lui-même. Il n'est pas étonnant qu'il y ait certaines analogies entre l'Evangile et l'économie préparatoire. Ce sont les analogies qui existent entre le signe et la chose signifiée, entre l'ombre et le corps, entre le type et la réalité, entre la prophétie et raccomplissement. Le christianisme est, en effet, l'accomplissement de tout ce qui était préfiguré, attendu, désiré dans l'ancien monde. Sa vraie nature ressort de cette définition. Nous apprenons ainsi à le considérer surtout comme un lait, fait immense, qui a ses racines dans un passé de plusieurs mdliers d'années comme dans le cœur de chaque homme, et donlles conséquences se prolongent aussi loin que vont les destinées de l'âme immortelle.
On méconnaît complètement sou originalité quand on voit dans l'Evangile une simple illustration des vérités morales que la philosophie ancienne avait conservées et transmises par ses plus dlustres représentants, ou bien quand on le considère comme le dernier chaînon d'une tradition dogmatique identique en sub-
3ii IL RÉALISE LES ASPIRATIONS DE L'ANCIEN MONDE.
stauce sous des formes diverses dans toutes les religions. L'école déiste et l'école traditionaliste se rejoignent ici dans une même erreur. Ces grandes vérités, que l'on a baptisées à tort du nom de religion naturelle, — car depuis la chute il n'y a de religion vraiment naturelle que la religion rédemptrice qui est le retour à la nature normale de l'iiomme, — toutes ces idées morales qui surnagent du sein du paganisme, révèlent, par leurs côtés les plus élevés, leur propre insuffisance. Elles poussent en effet l'humanité à poursuivre le bien, le vrai, le beau; elles l'empêchent de se consoler de leur perte; elles la troublent au pied des autels des faux dieux.
L'idée du bien appelle sa manifestation , la perception, même incomplète, de l'idéal réclame sa réalisation. Si le christianisme n'était que le plus complet des systèmes, il ne serait que la meilleure des religions préparatoires; il ne serait pas la religion définitive. Celle-ci est la religion du fait; elle ne se borne plus à entrevoir l'idéal, comme le platonisme, ou à le prédire comme le judaïsme; elle le réalise. Yoilà pourquoi elle est le terme des aspirations de l'ancien monde et inaugure l'ère nouvelle. Si Jésus-Christ n'est que le plus sublime des docteurs ou le plus grand des prophètes, il n'y a pas une différence essentielle entre lui et Socrate ou Esaïe. Ce qui constitue l'originalité féconde de son œuvre, c'est qu'il donne ce que ses précurseurs ont promis ou réclamé, c'est qu'il ne rend plus seulement témoignage à la vérité, mais qu'il est en droit de dire, avec cette calme assurance si pleine d'autorité morale :
L'ORIENT ET L'OCCIDENT ONT DEMANDÉ L'UNION AVEC DlEl'. 325
Je suis la vérité. « Per me venitur, ad me pervenitnr, in me permauetur ' ! »
Jamais l'humanité, prise dans son ensemble, ne s'est trompée sur la manière de poser le problème religieux. La religion a toujours été à ses yeux, non pas une simple communication d'idées sur la Divinité, mais une tentative grandiose de renouer le lien brisé entre le ciel et la terre, et de former une union effective entre l'homme et Dieu. Cette union a été pressentie et essayée dans tous les cultes de l'ancien monde. En Orient, elle se présente sous la forme d'incarnations multiples; en Occident, c'est une apothéose. En Orient, c'est la Divinité qui paraît s'abaisser jusqu'à l'homme; en Occident, c'est l'humanité qui s'élève jusqu'à la Divinité; mais, pas plus dans l'Inde qu'en Grèce, l'union réelle entre l'homme et Dieu n'est réalisée. Dans l'Inde, l'incarnation est illusoire ; elle n'est, pour employer l'expression des Pouranas^ qu'une espèce de masque dont la Divinité secourable se revêt, « comme un acteur qui prend un costume pour jouer un rôle. » Au fond, l'incarnation, par sa répétition même, est la preuve la plus éclatante du mépris que celte religion panthéiste et ascétique professe pour la personnalité humaine, qui n'est, à ses yeux, qu'une forme changeante de l'être absolu. Brahma ou Vischnou ont seuls une existence réelle ; leur adorateur aspire à se perdre en eux et à anéantir pour jamais l'élément humain. En Grèce, c'est l'élément divin qui est compromis; l'humanité est proclamée divine
> Saint Augustin, /// Johannem, XIL
iU BESOIN D'UNE REPARATION.
daus son état naturel ; si elle est adorée dans sa grandeur, elle Test aussi dans ses passions et ses faiblesses. Le dieu olvmpien n'est qu'un héros mis sur l'autel. Ainsi le problème religieux est bien loin d'être résolu. On a essayé de le simplifier eu l'amenant à une unité factice, en supprimant tantôt son côté divin, tantôt son côté humain. Dans l'Inde il n'y a plus qu'une Divinité immense, dévorant le monde qu'elle produit et détruit à la fois. En Grèce, il n'y a plus qu'une humanité orgueilleuse, essayant de tromper ses besoins infinis en s'adorant elle-même et jetant sur ses misères le voile d'un polythéisme gracieux. Toutefois , malgré ces imperfections radicales, les religions de l'Orient, comme celles de l'Occident, réclament l'union de la Divinité avec l'humanité, même dans leurs mythes les plus grossiers. On dirait un rêve incohérent, mais qui, dans son incohérence, ramène toujours une même pensée et révèle ainsi la préoccupation dominante du malade.
Cependant nous n'avons pas tout dit sur les aspirations de l'ancien monde en rappelant son désir permanent de fonder une union effective entre l'humanité et la Divinité. Il a eu aussi le sentiment que cette union n'était possible que par une réparation. Malgré sa corruption, malgré la fausseté des solutions qu'il a données de la formidable question de l'origine du mal, malgré sa tendance à y voir une loi nécessaire de l'être fini, il n'en a pas moins été tourmenté du besoin de l'effacer ou de l'expier. Les erreurs de sa métaphysique, les égarements coupables de sa pratique ne l'ont pas