SUCCES DE LA PREMIERE MISSION
saint Pierre. Il n'est pas président d'office d'une espèce de collège apostolique. 11 n'agit qu'avec le concours de ses frères, soit pour le choix d'un nouvel apôtre ', soit à la Pentecôte -, soit devant le peuple, soit devant le sanhédrin. Pierre avait été le plus humilié des premiers chrétiens ; voilà pourquoi il fut le plus promptement élevé. A part Jean, dont le rôle est alors effacé, nul autre apôtre n'est nommé à côté de lui, parce qu'il remplit toute la scène de sa bouillante ardeur et de son activité infatigable.
La mission chrétienne pendant toute cette période remporta des succès tout à fait exceptionnels. Quelques jours après le baptême des trois mille convertis de la Pentecôte , cinq mille personnes furent rattachées à l'Eglise à la suite de la guérison miraculeuse d'un impotent et d'un nouveau discours de saint Pierre ^. L'Eglise continua longtemps à recruter de nombreux adhérents avec une rapidité non moins étonnante- Ce premier mouvement offensif du christianisme s'accomplit avec une sainte impétuosité et un joyeux enthousiasme. On a prétendu que la multiplicité des conversions était trop prodigieuse pour ne pas dénoter un caractère mythique dans le récit sacré '*. C'est oublier le zèle extraordinaire déployé par les premiers chrétiens, l'inspiration puissante qui les anime et les miracles éclatants qui accompagnent leur prédication ^.
» « Pierre se leva du milieu des disciples. » (Actes I, 15.)
* « Pierre se présentant avec les onze, élevi la voix. » (Actes II, 14.)
3 Actes IV, 4. — * Baur, Paulus, p. 27. — '" Actes V, 1 5, 16.
On se tromperait, d'ailleurs, si l'on s'imaginait que tous ces nouveaux convertis fussent arrivés au même degré de développement religieux. Ils différaient eu piété, en lumières, mais ils n'en avaient pas moins reçu l'Evangile avec sincérité. En quelques jours l'Eglise avait rallié plus de dix mille personnes : c'était certes un miracle aussi étonnant que celui de la Pentecôte.
Le judaïsme répond parla persécution à ces triomphes. L'Eglise a eu le temps, depuis dix-huit siècles, de s'accoutumer à cette réponse brutale et stupide de la force. jN'ous avons indiqué la constitution du sanhédrin; nous savons qu'il était composé de soixante-dix membres; qu'il était présidé par le grand prêtre, et qu'il constituait depuis la conquête romaine le tribunal religieux de la nation, sans qu'il fût toujours possible de distinguer avec netteté la sphère religieuse de la sphère civile, par la raison que l'une et l'autre avaient été étroitement mêlées dans l'ancienne théocratie. Le sanhédrin était donc tout naturellement investi du droit de citer à sa barre quiconque attaquait la religion du pnys. Or, la prédication apostolique paraissait une atteinte à la religion nationale aux yeux de ceux qui considéraient Jésus-Christ comme un faux prophète. Le régime théocratique est un régime de contrainte; la liberté de conscience aurait été un non-sens dans le judaïsme. Mais l'abrogation de l'ancienne économie avait enlevé tout droit à la contrainte religieuse. La persécution de la part du sanhédrin n'était plus qu'un odieux abus de pouvoir. Il faut reconnaître,
du reste, que les Anue et les Caïphe étaient fort peu préoccupés du droit théocratique, car ils appartenaient à la secte qui reniait Tcsjiril de l'ancienne religion.
Cette première persécution révéla Tinimitié profonde qui existe entre le matérialisme sceptique et l'Evangile. Nous aurons bien souvent l'occasion, dans le cours de cette histoire, de démontrer combien l'incrédulité est intolérante et supporte difficilement la liberté des croyances sincères ; nous reconnaîtrons que toujours l'esprit sadducéen est essentiellement persécuteur. Pour cette fois, le peuple ne se montra pas favorable, comme plus tard, aux mesures violentes décrétées contre l'Eglise, car les persécuteurs craignaient encore de l'offenser en maltraitant les apôtres * .
Aussitôt après la guérison de l'impotent accomplie à la Porte belle du temple, le magistrat commis à la garde du sanctuaire et qui paraît avoir eu un rang assez jélevé, puisque Josèphe le nomme immédiatement après le grand prêtre-, s'empare de Pierre et de Jean, et les jette en prison. Une séance solennelle du sanhédrin est convoquée, et les apôtres comparaissent devant ce tribunal inique où le fanatisme siège à côté de l'incrédulité. Rien ne peut rendre la grandeur de cette scène. Le monde entier subit à cette époque une épouvantable oppression. Un joug ignominieux courbe tous les fronts. On a essayé de le briser par la révolte ouverte et par les complots, par la force et par la ruse. Mais les chaînes
' Actes V, 26. — 2 Josèphe, Bell, jud., VI, 5, 3.
qui enserrent l'humanité ont été rivées par les efforts mêmes qu'elle a faits pour les briser. Pour la première fois, le despotisme trouve son infranchissable limite et rencontre une invincible résistance. Il doit plier devant ces hommes «< sans lettres et du commun peuple, » qui n'ont ni épée dans leur main ni paroles enflammées dans leur bouche, mais qui opposent une foi indomptable à toutes les menaces dont on les accable. Dans ce premier conflit entre la conscience et la force, la victoire est restée à la première. Ce jour-là, la vraie liberté est née dans le monde, et on ne l'en fera plus disparaître.
Le président du sanhédrin demande à Pierre en quel nom il a guéri l'impotent. L'apôtre répond avec le plus grand respect aux magistrats de sa nation : il reconnaît leur pouvoir comme le plus docile de leurs subordonnés '. Pierre n'est ni un rebelle, ni un agitateur. C'est un serviteur de Dieu et de la vérité. Aussi sur le terrain religieux est-il invincible. Avec quelle hardiesse ne jette-t-il pas au milieu de ce conseil qui, quelques jours auparavant, avait condamné Jésus-Christ, le nom du divin crucifié! « Vous demandez par quel nom j'ai guéri cet impotent, seul grief que vous puissiez me reprocher. C'est par le nom de ce Jésus que vous avez mis en croix, par ce nom qui est le seul qui nous ait été donné pour être sauvés! - » Le sanhédrin délibère sur cette réponse si ferme et si courageuse. Le résultat de sa délibération est de défendre aux apôtres de parler ou d'enseigner au
' Actes IV, 8. — ï Actes IV, 9, lo.
nom de Jésus'. Il s'engageait par un tel arrêté dans la voie de la persécution. Quand les juges de Pierre et de Jean s'en seraient tenus à cette défense, ils auraient mérité déjà le nom de persécuteurs. Empêcher la manifestation d'une conviction, entraver le prosélytisme d'une crovance sincère, c'est persécuter l'âme immortelle, c'est lui dénier son droit, et c'est préparer la persécution violente, car la conscience n'admet pas de concessions à la peur et au danger. Un devoir devient d'autant plus sacré que l'on rencontre plus d'obstacles à son accomplissement, La désobéissance à un ordre injuste est commandée par les mêmes raisons qui poussent, dans le cours régulier des choses, à observer scrupuleusement les lois de son pa}s. Le sanhédrin a cru prendre une mesure inoffensive. Il sera fatalement conduit à en faire découler la persécution violente. En effet, Pierre et Jean invoquent contre l'autorité du tribunal inique l'autorité de Dieu lui-même et son commandement précis. « Jugez vous-mêmes, s'écrient-ils, s'il ne vaut pas mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. » Socrate avait prononcé la même parole devant les juges d'Athènes. Nous l'admirons dans la bouche du grand philosophe, mais quelle force plus grande n'a-t-elle pas dans la bouche de ceux qui ont pour les guider, non pas seulement les inspirations d'un noble cœur personnifiées dans un bon génie, mais les lumières d'une révélation !
Les apôtres, comme ils l'avaient déclaré, ne tinrent aucun compte d'une défense injuste ; ils reprirent leurs
' Actes IV, 18.
prédications avec autant de succès qu'auparavant. On les jette en prison. Miraculeusement délivrés, ils recommencent à annoncer l'Evangile. Cités de nouveau devant le sanhédrin, ils gardent la même attitude; ils sont calmes et inflexibles comme il convient au\ disciples de ce Jésus « que Dieu a élevé ù sa droite pour être le prince et le Messie '. » Ils eussent été de nouveau jetés en prison sans rintervention de Gamaliei , qui prend leur défense et fait entendre de sages conseils de tolérance. Les derniers mots du discours de ce docteur vénéré, sur le danger de faire la guerre à Dieu, sont empreints d'une grande élévation -. Exprimait-il la bienveillance provisoire de sa secte pour les chrétiens, ou bien se distinguait-il des pharisiens par un esprit plus indépendant? Sa tolérance cachait elle, comme on l'a prétendu, un certain dédain pour la religion nouvelle, ou reposaitelle sur une confiance exagérée dans le judaïsme? Quoi qu'il en soit, Gamaliei obtint du sanhédrin la libération des apôtres, après qu'on leur eut infligé la peine du fouet et qu'on leur eut réitéré la défense de prêcher l'Evangile. Mais ils étaient hommes à tenir leur promesse et rien ne pouvait les détourner de leur devoir. Pierre et Jean avaient montré, par leur attitude calme et ferme, qu'ils demeureraient les vainqueurs dans cette lutte de la force contre la conscience. Leur résignation ti endurer toutes les souffrances et tous les mauvais traitements prouvait encore plus ce qu'il y avait d'iuvincible dans leur cause. Des mots héroïques comme ceux qu'ils avaient
' Actes V, 31 — » Actes V, 39.
prononcés n'avaient de sens qu'autant qu'ils étaient prêts à leur l'aire honneur en subissant toutes les conséquences de la résistance. Celui qui est décidé à souflfrir et a mourir pour Dieu ne peut pas être vaincu. Sa noble souffrance est d'ailleur.s une honte ineffaçable pour les persécuteurs, et chaque victime nouvelle qu'ils immolent fait maudire et détester la persécution. Aussi n'y a-t-il pas de plus grande faute pour les persécutés que d'unir la résistance matérielle à la résistance morale; c'est se soumettre aux chances de la force, aux. hasards d'une lutte dont l'issue est toujours incertaine. Celui qui prend l'épée mérite de périr par l'épée, car il reconnaît par là même implicitement la raison du plus fort. La résistance morale, ;.u contraire, ne connaît ni chances, ni hasards. Elle est liée à un principe immortel et destinée à un triomphe certain.
La jeune Eglise persécutée se réfugia dans la prière. De la ce calme auguste, ce mélange de douceur et d'indomptable énergie qui la distingue. Dans une telle lutte l'âme ne trouve la sérénité que sur les hauteurs de la foi. A quelle hauteur ne furent pas transportés les apôtres dans cette prière sublime qui leur fut inspirée par les circonstances qu'ils venaient de traverser? Du fait particulier de la persécution, ils s'élèvent à la loi générale de l'histoire religieuse qu'il révèle; ils y trouvent cette opposition entre les princes du monde et le Fils de Dieu retracée en traits prophétiques dans le psaume IL Ils ont compris que la lutte tragique et victorieuse du Calvaire doit se continuer incessamment. Ils se sentent étroitement unis au Christ crucifié ! Aussi ne deman-