‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 258 sur 613 · SAUL A TARSE · texte numérisé non relu

SAUL A TARSE

plus tard à rendre le témoignage de ses serviteurs plus compétent en le rendant mieux informé. Il est utile à l'homme qui est appelé à opérer quelque grande réforme religieuse, de connaître douloureusement par lui-même Tordre de choses qu'il doit renverser ou transformer. L'éducation pharisaïque de Paul a été pour lui ce qu'a été pour Luther le couvent d'Erfurt. Rien ne le préparait mieux à renverser le légalisme judaïque que d'en être tout d'abord la victime. Aussi, tandis que la question de l'émancipation du christianisme avait été posée par des hommes appartenant, comme Etienne, à la fraction la plus libérale du judaïsme, par des Juifs hellénistes, elle devait recevoir sa solution définitive d'un homme sur lequel avait pesé de tout son poids le joug qu'il fallait briser.

Saul était issu d'une famille juive rigide rattachée à la secte pharisienne. Son nom, qui signifie le désiré, a fait croire à quelques commentateurs ^ que, né comme Samuel, après une longue attente de ses parents, il fut comme lui tout spécialement consacré au service de Dieu et envoyé pour cette cause dès sa tendre enfance à Jérusalem afin d'étudier les saintes lettres à l'école la plus fameuse du temps. Quoi qu'il en soit, il est évident que sou esprit était tourné par nature vers ce genre d'études. Il avait déjà pu recevoir un certain développement intellectuel dans sa ville natale. Strabon nous apprend que les études littéraires et philosophiques avaient été poussées si loin à ïarse, que les écoles

1 Néanderj Pflanzung, l, 138.

de la Cicilie effaçaient celles d'Athènes et d'Alexandrie * . Il paraît cependant, d'après le témoignage de Philostrate, que le genre qui dominait à Tarse, était un genre frivole et rhéteur; les esprits étaient bien plus tournés vers la pompe de la parole que vers les hautes préoccupations de la philosophie -. Tout le luxe de la vie orientale s'y étalait avec éclat ; et sans doute la corruption des n^œurs était portée à ses dernières limites. Le jeune Juif, doué d'une grande élévation morale, dut y prendre un dégoût profond de la civilisation païenne ; ces premières impressions contribuèrent peutêtre à développer chez lui un attachement excessif pour la religion de ses pères.

On doit probablement rapporter à son séjour à Tarse la culture littéraire dont il fait preuve dans ses écrits. Il cite avec aisance les poètes grecs, et des poètes de second ordre, tels que Cléanthe ^, Ménandre *, et Epiménide ^. Selon la coutume des rabbins du temps il avait appris un art manuel, et comme les tissus de poils de chèvres de Cilicie étaient célèbres par leur solidité, il avait choisi le métier de faiseur de tentes.

C'est à Jérusalem qu'il se forma tout entier. Il fut placé à l'école de Gamaliel , le plus célèbre rabbin du temps *. On sait combien à cette époque l'esprit scolastique était développé parmi les Juifs. Aux écoles de prophètes avaient succédé les écoles de rabbins ; les produits vivants de l'Esprit divin avaient été remplacés

* Strabon, Géographie, XIV, 5. — * Philostrate, Vie d'Apollonius de Tyane, I, 7. - » Actes XYII, 28. — * 1 Cor. XV, 33. — '" Tito I, 12. — « Actes XXII, 36.

par les coraïuentaires minutieux, et les gloses rabbiuiques menaçaient de recouvrir complètement le texte sacré comme une végétation parasite.

Taudis qu'à Alexandrie s'était formée une école ingénieuse et savante qui avait trouvé le moyen, grâce à un système d'interprétation allégorique, d'infuser le platonisme dans l'Ancien Testament, l'école de Jérusalem s'était montrée beaucoup plus rigide et s'était interdit une aussi aventureuse exégèse. Elle avait conservé un attachement farouche à la lettre des Ecritures, mais incapable d'en pénétrer l'esprit elle s'était condamnée à toutes les puérilités d'un littéralisme étroit. Ses interprétations manquaient de largeur et de profondeur; elle se livrait à la subtilité d'une dialectique purement extérieure. Combiner habilement les textes, suspendre à un seul mot les fils ténus d'une argumentation ingénieuse, telle était l'unique préoccupation des rabbins. Garaaliel paraît avoir été le plus habile des docteurs de la loi. Il est resté en vénération dans la tradition juive sous la désignation de Gamaliel le Vieux. La Mishna le cite comme une autorité. Nous serions portés à penser qu'il avait moins cédé que d'autres au littéralisme étroit des rabbins de son temps et qu'il avait conservé un esprit plus droit et plus élevé. Son intervention bienveillante en faveur de l'Eglise de Jérusalem, lui fait une place à part parmi ces Juifs implacables prêts à défendre leurs préjugés par la persécution sanglante. Le fait d'avoir eu un disciple comme Saul de Tarse, chez lequel . on reconnaît de tout temps un vrai sérieux moral, dénote une supériorité véritable dans l'enseignement de Gama-

liel. Il n'avait point dépassé le point de vue légal, mais au moins le préscntait-il dans toute sa rigueur, sans en rien rabattre. Ce n'était pas un homme qui cherchât à tromper la conscience par des subterfuges; aussi ses disciples étaient-ils disposés à l'austérité et se distinguaient-ils par une fidélité scrupuleuse à la religion de leurs pères.

Saul de Tarse embrassa avec l'ardeur et le sérieux qui le caractérisaient la tendance de son illustre maître, mais en y portant l'exagération et la passion propres à sa nature impétueuse. Il y fut rompu à cette dialectique habile qni faisait la gloire des écoles rabbiniques, et il reçut du judaïsme lui-même l'instrument redoutable avec lequel il devait plus tard lui porter des coups mortels. Il puisa aussi aux pieds de Gamaliel une connaissance approfondie de l'Ancien Testament. Doué d'un esprit vaste et prompt, il dut arriver en peu d'années à posséder toute sa science de son maître. Il amassait ainsi sans le savoir des matériaux précieux pour sa polémique future. 3Iais son développement moral et religieux dans cette phase de sa vie nous importe plus que son développement intellectuel. Avec toutes ses connaissances il aurait pu tout au plus devenir le premier des docteurs juifs, dépasser même Gamaliel et jeter quelque gloire sur la décadence de son peuple; il n'eût pas puisé dans ce vaste savoir l'esprit réformateur qui devait le rendre si grand dans l'Eglise. C'est dans les profondeurs de sa vie intérieure qu'il faut chercher le caractère distinctif de sa piété d'alors; il s'est peint luimême avec sincérité quand il nous dit «< qu'instruit de

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