DISPUTE D'ANTIOCHE
gucs'. On coiupreud qu'il n'eût pas appris saus alarmes la large interprétation donnée à Antioche au décret, et ([u'd ait envoyé des délégués de son Eglise pour mettre fin à une innovation qui lui semblait contraire à l'opinion conciliante dont il avait été le sage promoteur. Il est probable que les délégués de Jacques n'avaient ni sa largeur de cœur, ni son esprit conciliant. Ils étaient plus de son parti que lui-môme, et ils apportaient dans leur mission un esprit d'intolérance dont ils étaient seuls responsables. Pierre, qui ne voulait pas rompre avec l'Eglise de Jérusalem, se laissa entraîner à une concession regrettable au point de vue de la franchise comme à celui du courage moral. Les défenseurs de sa primauté ne voient dans cet acte qu'une légère erreur de conduite, qui ne saurait porter atteinte à son infaillibilité doctrinale. Ils oublient que Pierre, en refusant de manger avec les païens convertis, donnait gain de cause à une doctrine fausse. En effet, une question doctrinale était en jeu dans cette question de pratique chrétienne; il niait par le fait l'égalité des chréliens d'origine différente; or, c'était professer une erreur positive. Toutes les subtilités d'une habile discussion n'empêcheront pas de reconnaître que son inlaillibilité prétendue a fait naufrage à Antioche. Paul lui résista ouvertement; il fit remarquer tout ce que sa conduite avait d'illogique et de coupable, et il conquit ainsi, de haute lutte, l'une des plus importantes conséquences du décret de Jérusalem. Il préparait le moment
' Actes XV, 21.
474 DISPUTE D'ANÏIOCHE.
OÙ, comme uii échafaudage destiné à disparaître, cet ordre de choses transitoire ferait place à l'abrogation complète de l'ancienne loi. La suite de cette histoire démontrera que la lutte entre Pierre et Paul fut aussi passagère qu'elle avait été vive. Le grand apôtre était à la veille d'entreprendre un nouveau voyage missionnaire. Il désirait visiter les Eglises qu'il avait fondées; il ignorait encore combien ce plan serait élargi par Dieu, et il était loin de prévoir qu'il était appelé à porter l'Evangile au centre même du paganisme occidental'.
1 Voir la note E à la fin du volume.
Note A. — Littérature du sujet.
Nous nous bornons à indiquer ici les ouvrages principaux sur le siècle apostolique, ceux du moins dont nous avons tenu compte. Il va sans dire que la source principale est le Nouveau Testament. Nous discuterons dans le cours de cet ouvrage le litre de chacun des livres qui le composent, i\ notre confiance. L'antiquité chrétienne nous offre également de précieux renseignements. L'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe', les écrits des Pères des trois premiers siècles, surtout les Philosophoumena de saint Hippolyte, le traité de saint Jérôme De f^iris illustrihus Ecclesix, les fragments des premiers Pères renfermés dans le Spicilegium de Grabe, et dans les Reliquix sacrx de Routh^, ont été sans cesse consultés par nous. Si nous en venons maintenant aux diverses appréciations sur l'antiquité chrétienne , nous citerons tout d'abord pour l'ancienne école catholique les Annales de Baronius, immense répertoire de la tradition catholique, où l'érudition égale l'absence de critique^, puis les Mémoires de Lenain de Tillemont, où il y a plus de conscience, mais guère plus de critique, bien qu'ils soient toujours précieux à consulter*. Le catholicisme contemporain n'a consacré en France que bien peu d'ouvrages à l'histoire du siècle apostolique. L'indigeste fatras décoré par Rohrbacherdu nom d'Histoire ecclésiastique est au-dessous de toute appréciation sérieuse : c'est la plus inintelligente des com-
Eusebii Pampbili Ecoles. Hist., libri decem (édit. Valesius. Paris, 1659).
2 Spicilegium S. Pa(rî<m, Joannes Ernestus Grabe. Oxoniœ, 2v.— Routh, Reliquiœ sacrœ, .5 vol. 1846.
3 G. Baronii Annales ecclesiastici, 1588-1607.
* Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique des six premiers siècles. Paiis, 1693. IGvol.
478 NOTES ET KCLAIRCISSEMENTS
primions. L'Allemagne a donné au catholicisme un historien distingué dans Dœllinger, mais qui, retenu par les liens d'un système imposé d'avance, n'a pu juger les faits avec impartialité. Un ouvrage récent appartenant à la même école, \' Histoire de la Révélation, de Messmer, professeur de théologie', essaye de défendre la hiérarchie par l'histoire, avec une grande modération de langage , un esprit ingénieux, mais aussi avec des idées évidemment préconçues. M. Albert de Broglie, dans le discours préliminaire de son Histoire du quatrième siècle, a présenté une esquisse brillante du premier âge du christianisme, mais à laquelle man(iue la démonstration scientifique qu'il n'a pas du reste prétendu donner^.
Nous n'avons pas à rappeler ici les souvenirs historiques de l'ancien protestantisme. Nous nous bornerons à rappeler les Centuries de Magdebourg en Allemagne, et la savante Histoire ecclésiastiqtie de Basnage en France'; ce savant auteur est trop dominé par le point de vue controversiste pour exposer avec une largeur sufiisante les destinées de l'Eglise primitive. En Angleterre, les histoires ecclésiastiques abondent ; mais celles où l'on remarque la critique et l'enchaînement historique sont rares. Le puseyisme a largement contribué à fausser l'histoire des premiers temps de l'Eglise, comme aussi le dogmatisme étroit qui veut à tout prix se reconnaître dans la théologie des apôtres. Pourtant quelques progrès ont été déjà accomplis sous l'influence de l'Allemagne. Nous citerons le bel ouvrage de Hovvson sur la vie et les écrits de saint Paul '*, trop dififus et trop confus d'épisodes, comme aussi les commentaires de MM. Stanley et Jowett sur les épîtres du même apôire; ces théologiens distingués ont trouvé le vrai secret de ranimer l'intérêt en faveur des études exégétiques en se plaçant sur le terrain de l'histoire. Jusqu'ici, en France, nous avons eu quelques essais distingués, comme le commentaire de M. Billet sur YEpiire aux Philîppîens, et celui de M. Arnaud sur VEpitre de saint Jude. On peut aussi trouver quelques précieuses indications dans les Discours sur saint Paul, par A. 3Ionod, comme dans quelques thèses récentes.
1 Geschiehlc der Offenbarung, von Aloïs Messmer. Freiburg in Brisgaii, 18.57.
2 L'Eglise el l'empire romain au quatrième siècle, par A. de Broglie. Paris, IS'ifi. •« flistoire de l'église depuis Je'sus-Christ, par Basuage. La Haye, 1724.
* The Life and Episllrs nf S. Paul, ly J.-S. Hnwson. 2 vol., London, I8.ÏC.
NOTES Kï IXLAlKCISSEiMENTS. 179
La hecue de théologie^ fondée à Strasbourg par .>1. (iolani, a abordé le plus grand nombre des problèmes qui se posent à l'occasion du siècle apostolique. Nous avons tenu un compte sérieux de ces travaux, lors même que nous en repoussions les conclusions. Nous rappellerons aussi une série d'articles de M. Réville sur le premier siècle de l'Eglise, insérés dans le journal le Lien (années 1856 et l8o7). Le savant ouvrage de M. Reuss sur X Histoire de la théologie au siècle apostolique, que nous avons constamment ou sous les yeux, soit pour le consulter, soit pour le réfuter, est comme une transition entre la France et l'Allemagne, car il nous transporte sur le champ si labouré de la critique germanique'.
Il ne nous est pas possible d'énumérer tous les travaux accumulés depuis cinquante ans dans cette partie de la théologie contemporaine. Nous ne mentionnerons que les ouvrages les plus caractéristiques. Rappelons d'abord tous les trésors innombrables de l'exégèse; ces manuels exégétiques si riches, si précis de De VVette; les commentaires si vivants d'Olshausen et de Tholuck; les grands travaux de Lucke sur les écrits de saint Jean, et de Bleek sur VEpitre aux Hébreux, et tant d'autres ouvrages d'une science si solide et si sûre qu'on ne doit jamais se lasser de consulter dans l'étude du premier siècle de l'Eglise. Si nous en venons à l'histoire proprement dite de cette époque, nous citerons en première ligne VHistoire de la fondation de l'Eglise apostolique, par Néander^, dont nous avons une traduction par M. Fontanès, mais dont la dernière édition allemande doit être consultée de préférence. On y retrouve cette piété profonde, celte largeur de vues, cette spiritualité élevée, cette pénétration historique qui caractérisent le grand historien. Nous lui devons beaucoup, tout en reconnaissant qu'il ne saurait plus absolument suffire à cause du renouvellement incessant de la discussion pendant le cours de ces dernières années. Nous citerons encore, comme appartenant à la même tendance, le livre de y\. Philippe Schaff, professeur à Mersebourg, aux Etats-Unis. On y trouve beaucoup d'éru-
' Hisloirr de la théologie chrélienne au siècle apostolique, par Ed. Rcuss. Stras hourf;, 18.12.
' Ceschitchle der Pflamung und Leitting der rhristlichen Kirrhe durcb die l/iot/r/ »on Antr. N'éander (*' éilil.V Hamburp, 1847.
480 NOTES ET ÉCLAHVCISSEMENTS.
(lilion, un talent remarquable d'exposition, mais peut-être trop de prudence théologique, et une sorte d'effroi de conclure nettement dans les questions délicates*. Le Siècle apostolique de Lange, publié récfMument, réunit les qualités et les défauts de ce théologien original et fécond, aussi aventureux que savant, qu'il faut à la fois consulter avec sympathie et surveiller avec soin -. V Histoire des Apôtres ou le Développement de l'Eglise de Jérusalem jusqu'à Rome, par Baumgarten, se fait remarquer par une étude très-altenlive et très-approfondie des documents sacrés, et une exposition animée qui tire un riche parti des sources ^ L'auteur nous fait suivre avec une grande clarté les transformations graduelles opérées dans l'Eglise apostolique depuis ses premiers jours jusqu'au triomphe de l'universalisme chrétien, sans cependant exagérer les divergences et sans voir deux Eglises opposées au sein du christianisme primitif.
Les idées sacerdotales et hiérarchiques, ou plutôt l'idée irvingienne est représentée par Thiersch. Malgré l'étroitesse de son point de vue, son Histoire du siècle apostolique est écrite avec tant de piété, tant d'art et tant de finesse, qu'elle ravive incessamment l'intérêt pour ce beau sujet. Thiersch est un adversaire qu'on ne combat qu'avec des sentiments de sympathie et de reconnaissance*.
L'école de Tubingue est avant tout représentée par son chef, le savant Baur. Son livre sur saint Paul et son Histoire des trois premiers siècles, — en particulier les quelques pages consacrées au premier, — contiennent tout le programme de celte école Ihéologique, qui, après s'être surpassée elle-même avec Schwegler dans son livre sur les temps qui suivent le siècle apostolique'"^ a pris des allures plus modérées avec Hilgenfeld. On sait que Ritschl, dans la seconde édition de son livre sur la formation de l'Eglise catholique, a répudié les principes de l'école de Tubingue*'. Ewald occupe une place à pari dans ces débats sur le Nouveau Testament, comme dans ceux
1 GMchichte der aposlolischcn Kirche, Ton Philipp Schaff. Leipzig, 1854.
2 Die Geschichte der Kirclte. bas aposloiischc Zeilalter, von J.-P. Lange, 1853.
3 Die Apostel-Gescliichte oder der Entwickelungggany der Kirche l'on Jérusalem bis Rom, von Baumgarten. 1852.
* Die Kirche vom aposiolischen Zeitaller, W.-J. Thiersch. 1852,
o Dus nachaposlolische Zeilalter, von Albert Schwegler. 2 vol. Tubingen, 1846.
* Entstehung der altkalholischen Kirche, von Ritschl. 2' édition.
surrAncicn^ Nous cilcrons encore l'ouvrage de polémique de Lechler contre l'école de Tubingue', \' Histoire des écrits sacrés du Nouveau Testament, par M. Reuss^, et pour ce qui concerne la théoloiîie biblique, l'excellent ouvrage de Sclimid, de Tubingue*. Du reste, nous avons indiqué avec soin, au bas de cliaque page, les livres cités par nous.
Note B. — De la chronolucjie des Actes.
Il est extrêmement difficilede tixer dune manière précise la chronologie détaillée du siècle apostolique. Il faut ici se garder avec soin de tout arbitraire, et se contenter, à part quelques données certaines, de résultats approximatifs. Wieseler, dans son savant ouvrage sur la chronologie des Actes % s'est trop laissé entraîner, à notre sens, par son désir de fixer la date de tous les principaux événements. Il multiplie les combinaisons ingénieuses; mais il ne réussit pas à déterminer avec certitude l'ordre des temps, parce que trop souvent ses calculs reposent sur des hypothèses. Toutefois, il est quelques points fixes auxquels on peut se tenir, et qui permettent de s'orienter dans l'histoire de l'Eglise primitive; ce sont les points où celle histoire se rencontre avec l'histoire générale du monde. Nous obtenons ainsi quatre dates précises : \° celle de la moit d'Hérode Agrippa (Actes XIII, 23); 2" la famine sous Claude Actes XI, 17); 3° l'expulsion dis Juifs de Rome 'Actes XVIII, 2); 4° l'entrée en charge de Festus.
Hérode Agrippa est mort en l'an 44, d'après Josèphe {Antiquités, liv. XIX, IX, 2). Le même auteur place la grande famine qui eut lieu sous le règne de Claude, sous le proconsulat de Caspius Fadus et de Tibérius Alexandre Josèphe, Antiquités, XX, v, 2). Or, Caspius Fadus ayant été envoyé en Judée après la mort d'Agripi^a. la famine n'a pu éclater avant la fin de l'an '44. Elle n'a même atteint la Judée que quelque temps après la mort du roi; car à cette
1 Die Sendschreiben des Apoil. Paulus, von Ewald. 1857.
2 lias apoiloliache tmd das nachaposlulische Zeilaller, von Lcchle.r(2'' édif. 1857;
3 Die Geichichle der Ileiligen Schrifien des yeuen Teslam'tnls, von Ed. Rcuss (2' édition, 185:»:.
* Scliroid, Biblische Théologie. t853.
5 Chronologie des upoaloliichen Zeilallers, v.,n Karl Wieseler. 1848.
époque les Sidoniens, pressés par la disette, se rapprochaient des Juifs afin de profiter de l'abondance de leur pays. Ce n'est donc que dans le cours de l'année 45 que la Judée fut atteinte par le fléau, et que Paul et Barnabas portèrent à Jérusalem les offrandes de l'Eglise d'Antioche.
Quant à l'expulsion des Juifs de Rome, Suétone (Claude, 25) l'attribue à Claude. Tacite {Annales, XII, 52), qui, sous le nom de >/ia//iewja?/ci, comprend tous les fauteurs de superstitions orientales, rapporte celte expulsion à l'année 52*. Ce serait à cette époque que Priscille et Aquilas auraient quitté Rom?.
La date de l'entrée en charge de Feslus se détermine de la manière suivante : d'après Josèphe {Antiq.^SlW^ xx), Félix, déposé pour ses exactions, n'échappa à la condamnation que grâce à l'intercession de Pallas. Il fallait donc que celui-ci ne fût pas encore disgracié. Or, sa disgrâce et sa mort eurent lieu en l'an 62. Feslus entra donc en charge avant cette époque. Josèphe nous apprend qu'il meurt déjà en l'an 62; mais une année ne suffit pas pour tous les événements accomplis pendant le proconsulat de Feslus. 11 faut donc reporter au moins à l'an 60 son entrée en charge.
La date de la mort d'Hérode Agrippa nous donne la date de la mort de Jacques, et la fixe à l'an 44. Celle de la famine nous fournit celle du voyage de Paul et de Barnabas à Jérusalem pour y porter la collecte d'Antioche. Evidemment, il faut reporter de plusieurs années en arrière la conversion de l'Apôtre; car, d'après Gai. I, 16, 24, Paul a attendu trois années depuis sa conversion avant de se rendre à Jérusalem. De plus, il a séjourné à Césarée et à Tarse (Actes IX, 30;, puis à Antioche (.4.ctes XI, 25). Ces divers séjours sur lesquels nous n'avons pas de détails précis, ont pu durer plusieurs années. Il faut donc placer la conversion de saint Paul entre lan 38 et l'an 40. Le voyage à Jérusalem, dont il parle dans l'épître aux Galates (Gai. II, 'l), et qu'il reporte quatorze ans après les temps qui suivirent sa conversion, ne peut pas servir à fixer la date de celle-ci, car les désignations chronologiques de l'Apôtre sont très-vagues (Comp. Gai. 1, 21 à II, 1). L'expulsion des Juifs de Piome coïncidant avec sa rencontre à Corinthe avec Priscille et Aquilas, nous pouvons fixer à l'an 52 son arrivée dans cette ville, et à
' Wieseler, p. Ii3.
NOTES ET ÉGLAIRCrSSEMENTS. 483
l'av 58 ou 60 sa comparution devant Feslus. Ainsi, la première période de l'âge apostolique va de l'an 30 à l'an 48 ou 50. La conversion de Paul a lieu vers l'an 38 et la mort d'Etienne vers l'an 37. Le premier voyage missionnaire de Paul commence après l'an 45 vers l'an 46, et doit se terminer vers l'an 50. La seconde période commence à peu près alors. Le séjour de Paul à Corinthe a lieu en 52» et de 52 à 5S, il fait son dernier grand voyage. Nous verrons plus tard comment il est probable que la seconde période de l'âge apostolique finit avec la vie de l'Apôtre, vers l'an 65.
Note C. — De la source principale de i histoire de r Eglise primitive.
Notre source principale est le livre connu sous le nom ù' Actes des Apôtres. Il faut tout d'abord que nous en démontrions la crédibilité. L'authenticité du livre a été généralement reconnue dans l'ancienne Eglise, à partir d'Irénée. « Quoniam autem is Lucas inseparabilis fuit a Paulo. et cooperarius ejus in Evangelio, ipse fecit maiiifestum» (Actes XV, 39. Irénée, Adv. Hxres., liv. III, c. xiv, 1). La lettre de l'Eglise de Lyon aux Eglises d'Asie Mineure cite les Actes (Voir Eusèbe, Hist. eccL, V, c. ii). Clément d'Alexandrie attribue les Actes à Luc : KaOô); ■/.%'. h Acj'/.âç h» -atç -rpaEsc. twv à-o- STsXwv àr,:,]vlr^]i.o•^^ûv. tsv flajXov Xâvovra avBps? 'A6r,vaTb'. (S tramât. V. 588, Voir aussi TertuUien : « Cum in eodem commenlario Lucae tertia hora orationis demonstretur » (De jejiin, c, x. De baptismo, c. Xj. Antérieurement à Irénée, on trouve quelques allusions à des passages des Actes dans les Pères apostoliques et dans Justin .Martyr. On est frappé de laccord qui existe entre le récit de Luc et la manière dont ces Pères parlent du premier siècle de l'Eglise chrétienne. Nous pouvons donc dire que la preuve externe est en faveur de l'authenticité des Actes. Reste à savoir si la preuve interne lui est aussi défavorable qu'on l'a prétendu. L'école de Tubingue s'est prononcée très-catégoriquement contre l'authenticité du livre des Actes. Elle y voit un écrit du second siècle destiné à faciliter le rapprochement entre les chrétiens judaïsanls et les chrétiens disciples de Paul. Ce n'est pas une histoire; c'est un compromis tenté au moyen de l'histoire. L'auteur aurait cherché à opérer une sorte de réconciliation rétrospective entre Pierre et Paul; il n'a fait
qu'obéir;! linspiraiion de l'Eglise de son Icmps, qui éprouvait le besoin d'eûacer le souvenir de débats irritants. Pour atteindre sm but, il n'aurait rien trouvé de mieux que de mettre dans la bouche de Pierre les doctrines de Paul, et d'effacer tout ce ([ui était fortement accentué dans les discours de ce dernier. Schwogler et Baur prétendent que le Paul des Actes n'est pas celui des Epîtres, bien plus énergique selon eux dans sa controverse '. M. Ueuss, qui ne dément jamais sa sagacité critique, place le livre des Actes, ainsi que De Wette, à sa date traditionnelle; mais il nous semble faire une concession trop large à l'école de Tiibinguc, en admettant que riiistoire du premier siècle a été plus ou moins remaniée dans les Actes dans les intérêts d'une conciliation opérée après coup entre les partis^.
Le point de départ de l'appréciation de Baur et de Schewegler est l'idée qu'il y a eu une division profonde entre les apôtres, i-t que cette division s'est perpétuée jusqu'à leur mort. La réfutation de cette erreur résultera des développements de cette histoire. Nous montrerons qu'il n'y eut de j olémique vive et acerbe qu'entre saint Paul et les faux docteurs de Corinthe et de Galatie,et que s'il y eut au premier abord un certain étonnemenl causé par sa proclamation de l'universalisme chrétien, l'accord entre lui et les autres apôtres fut immédiatement réalisé. Il n'y avait donc pas lieu de réconcilier après coup des hommes qui n'avaient jamais été des ennemis. Tant qu'on admet l'authenticité de la première épître de saint Pierre, on ne parviendra pas à établir une opposition radicale entre les deux apôtres. Us n'ont pas eu besoin qu'on falsifiât les faits à leur profit pour démontrer après leur mort une bonne harmonie qui avait existé pendant leur vie. L'auteur du livre des Actes n'est pas un chroniqueur inintelligent qui se borne à donner le matériel de l'histoire, en quelque sorte, les faits bruts. C'est un historien intelligent qui saisit rcnchainement des faits. Le tableau qu'il trace a de l'horizon et de la perspective ; il éclaire le présent par l'avenir; il nous fait pressentir, dès les premières pages de son livre, la solution des questions débattues. Cette solution est pour
1 Sch-KCgler, NachapostoUsche Zeilalter, II, 111. Baur, l'aulus, p. 5. Das Chrislenlhuni der drei Erts. Jahrh., p. 112
2 Reuss, Hist. de la théolog. chrél. au siicle apostoL, II, p. .ï9l. Geschichle der Heilig. Schrift des N. T.,% 2:0.
lui la subslitution de l'iiniversalisme chrétien au particularisme juif; mais s'il est vrai, comme nous le pensons, que cette solution ail été en réalité le tlénoùmant de la première période de l'histoire de l'Eglise apostoli(iue, il a rempli son devoir d'historien en nous la taisant pressentir. Il nou^ est impossible de reconnaître aucune trace de falsilication dans son récit. Il ne cherche point à atténuer le caractère judaïque du culte de l'Eglise de Jérusalem; il nous la montre assidue dans le temple, accomplissant toutes les pratiques de la loi cérémonielle. Les premiers discours de Pierre sont pénétrés du souffle de l'Ancien Testament; ils ne portent pas trace de l'universalisme chrétien; le salut lui semble encore appartenir tout d'abord à la descendance d'Abraham (Actes II, 39). Quant à l'objection tirée de la différence de langage de Paul dans les Actes et dans h'S Epîtres, elle ne présente aucune difliculté sérieuse. Le livre des Actes s'attache bien plutôt à raconter la fondation des Eglises qu'à nous présenter le tableau de leur vie intérieure et de leurs luttes intestines. Il était naturel que le langage de Paul missionnaire différât quelque peu de celui de Paul controversiste. Combien de fois, d'ailleurs, dans les Actes, sa parole ne prend-elle pas un accent énergique et passionné, qui rappelle certains chapitres des lettres aux Corinihieiis et aux Galates (Actes XIII, 40-42, 46-48; XXIII, 3 ; XXVIIl, 23).
On a prétendu que les Actes étaient un composé de plusieurs documents. Il y règne cependant une unité de style et de composition trop frappante pour que nous n'y reconnaissions pas une seule main, et précisément la main qui a écrit le troisième évangile *. Nous ne voyons aucune raison sérieuse d'admettre l'hypothèse qui attribue à Timothée la seconde partie des Actes, celle où le narrateur se donne comme un témoin immédiat des faits qu'il raconte. Evidemment, la manière dont ce narrateur parle de Timothée écarte cette supposition (Actes XIX, 22; XX, 4).
L'opinion traditionnelle qui attribue à Luc la composition des Actes nous semble la plus plausible; il est notoire (pi'il a été l'un des (compagnons des derniers voyages de Paul (Coloss. IV, 14; Philém. 24, et 2 Tim. IV, 1 1). Nous ne faisons aucune difficulté d'ad-
1 Voir De Wette, Aposlot. Ceschiclite Einleil , p. 4, et aussi l'article Lucas daus VEncyclopédie Ilerzoy.
mettre qu'il a profité, pour les Actes comme pour son évangile, de documents écrits. Les lettres et les discours insérés dans son histoire n'ont probablement pas été retenus de mémoire. Quant à la date de l'écrit, il est impossible de la fixer avec certitude. Il nous semble que le livre qui se termine si brusquement a dû être écrit avant la mort de saint Paul, ou peu de temps après.
Note D. — Le miracle de la Pentecôte.
On ne peut contester que le récit de saint Luc ne présente quelques difficultés sérieuses. On ne comprend pas d'abord le but du miracle; car les Juifs étrangers qui étaient à Jérusalem comprenaient tous la langue araméenne. En second lieu, l'effusion extraordinaire de l'Esprit ne paraît pas accompagnée du don des langues étrangères dans d'autres passages des Actes (Actes X, 44). Troisièmement, le YAwssat^ )aXeîv dont il est fait mention 1 Cor. XIV, 2, est très-diflférent du don des langues à la Pentecôte; car bien loin que celui qui parle les langues à Corinthe ait le privilège d'être compris des étrangers, il a besoin d'un interprète dans sa propre Eglise. On a multiplié les explications de ce difficile problème de critique sacrée. Les uns, comme Bilroih, ont vu dans le don des langues à la Pentecôte la langue primitive de l'humanité un moment retrouvée. D'autres, comme Bunsen \ prétendent que les premiers chrétiens, à la Pentecôte, parlèrent la langue araméenne usuelle, comprise de tout le monde, au lieu de la langue sacrée, l'antique hébreu, réservé jusqu'alors à l'adoration. L'étonnement des auditeurs aurait été motivé par ce fait entièrement nouveau et d'ailleurs très-conforme à l'esprit de l'universalisme chrétien. Mais, pour admettre celte hypothèse, il faut mettre entièrement de côté le récit sacré qui, évidemment, a voulu dire autre chose. Olshausen, dans son commentaire, assimile le don des langues à un phénomène magnétique. Les apôtres. Usant dans le cœur de leurs auditeurs, auraient employé leur propre langage : singulière théorie, qui met l'inspiré dans la dépendance absolue de ceux qu'il doit instruire. Néander identifie le don des langues de la Pentecôte avec le don des langues à Corinthe, et met sur le compte d'une erreur de Luc
1 Inlroduclion à la 2" édition anglaise i'Htjppolytus.
les détails du récit qui ne cadrent pas avec cette explication '. Quant à nous, nous admettrions bien diflicilemeiit que sur un fait de cette importance, la tradition primitive de l'Eijlise eût été déjà entachée d'erreur et d'inexactitude. Nous ne voyons aucune difficulté à croire que le miracle du don des langues a eu un caractère spécial le jour de la Pentecôte. Ce fut un langage extatique, et par là, il fut semblable au don des langues à Corinthe; mais il s'en distingua par son intelligibilité. Pourquoi le même miracle ne se serait-il pas diversifié au siècle apostolique? Ce qu'il y avait d'extraordinaire et d'unique dans le jour de la Pentecôte explique que le miracle du don des langues fut en quelque sorte élevé ce jour-là à sa plus haute puissance. Il complétait d'une manière admirable le symbolisme divin que nous avons reconnu dans les circoiislances merveilleuses qui accompagnèrent la première effusion du Saint-Esprit.
Note E. — Le Concile de Jérusalem.
La question du concile et de la conférence de Jérusalem est une de celles qui ont provoqué, ces derniers temps, les discussions les plus vives. L'école de Tubingue parlant de la supposition que le récit des Actes (c. XV) et celui de l'épître aux Galates (Gai. II, M) se rapportent au même fait, en lire naturellement parti contre saint Luc. Elle fait ressortir trois contradictions principales entre les deux récits : \° Dans les Actes, les conférences sont publiijues; dans l'épîire aux Galates, elles sont particulières (Baur, Paulus, p. 115. Das Christenth. der del erst. Jahrhund, p. 52, b3). Nous avons déjà répondu à cette objection ( n montrant que la nature même des deux questions à débattre explique la coïncidence de conférences publiques et de conférences particulières. Quand Baur déclare que le silence de Paul sur le décret de Jérusalem, dans l'épître aux Galates, est inexplicable, il oublie que l'Apôtre n'avait à traiter en Galalie que la question concernant son apostolat, et qu'en conséquence le résultat des conférences particulières lui importait seul. Rappelons, d'ailleurs, que le décret de Jérusalem n'était qu'un décret transitoire. 2° D'après le récit des Actes, dit Schwegler {Nachapost. Zeit., I, 126), les apôtres sont dans un parfait accord, tandis que
» Néauder, Pjîanz., I, p. 28.
dans l'épîlre aux Galates ils apparaissent profonrlémeiit divisés entre eux. La première assertion n'est pas plus exacte quo la seconde. Les apôtres, dans les Actes, montrent un esprit large et conciliant, mais on ne peut contester qu'il n'y ait encore bien de la distance entre le point de vue de Jacques et celui de Paul. 11 nous est impossible de trouver dans les Galates la trace d'une opposition tranchée entre les apùlres. INous les voyons, au contraire, se donner la main d'association (Gai. II, 9). On insiste sur les expressions légèrement ironiques de Paul : Airb oï twv ûoxojvtwv slvat xt. Oi GG-/.ouvT£ç cjtîjXo'. sTva'. (Gai. II, 6-9). Mais l'ironie est ici dirigée non contre les apôtres eux-mêmes, mais contre ceux qui, par esprit de parti, exagèrent leur autorité apostolique au détriment de celle de Paul. 3° L'école de Tubingue, pour ruiner la crédibilité du récit de Luc, cherche ù établir qu'il y a contradiction entre les discours prononcés au concile de Jérusalem et les résultats obtenus. Les discours, d'après elle, sont animés d'un esprit libéral, tandis que le résultat du concile consacre le triomphe du parti judaïsant. Mais nos adversaires oublient que le discours de Jacques n'est pas identique à celui de Pierre. Le premier représentait alors la majorité de l'Eglise; il gardait plus d'un scrupule judaïque, tout en désirant vivement l'union et la conciliation. Dans quelle assemblée délibérante ne voit-on pas fréquemment le vote donner raison au parti mitoyen, bien que le libéralisme le plus élevé s'y soit fait entendre? Nous nions, d'ailleurs, que le concile ait assuré le triomphe du parti judaïsant. Celui-ci avait reçu un coup mortel de l'arrêté qui déclarait (jue la circoncision n'était plus obligatoire pour les prosélytes sortis du paganisme. L'école de Tubingue s'est surtout appuyée sur la seconde des conditions qui étaient imposées aux néophytes des pays étrangers : l'abstention de toute impureté. Tandis que Schwegler (N. A. I. 127) voit dans le mot ::opve(a l'interdiction des secondes noces, d'autres théologiens y ont vu la défense des mariages consanguins interdits par le Lévitique (Lév. XVIII, 16). Mais c'est chercher un sens bien éloigné pour une expression bien simple. On a aussi prétendu que les conclusions du concile de Jérusalem sont identiques aux principes constitutifs du système des Ebionites tel qu'il est développé dans les Clémentines. Mais il est évident, à nos yeux, que la renonciation au rite de la circoncision, un siècle au moins après le concile de Jérusalem, n'avait aucune importance. Au
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concile de Jérusalem, c'était Hiire une concession considérable; un siècle plus tard, le fait était acquis, et on ne pouvait revenir sur cette conquête. Nous ne saurions donc admettre l'hypothèse que les discours du concile sont fabriqués et que le décret seul est authenlique. La délibération nous semble en parfaite harmonie avec son résultat. Nous avons déjà répondu à l'objection tirée de la querelle de Pierre et de Paul à Antioche.
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