L'AUTEL DU DIEU INCONNU
côté du poljthéisme grec, et il avait le droit de s'en emparer.
Le témoignage de Pausanias et de Philostrate confirme celui de saint Paul sur cette inscription \ De toutes les interprétations qui en ont été données, la plus plausible nous paraît être celle de Dio^ène de Laërte. Tl nous apprend que dans une peste qui désolait Athènes, Epiménide, désirant apaiser tous les dieux, et craignant d'en oublier un senl, lit lâcher un grand nombre de chèvres du haut de l'aréopage avec l'ordre d'immoler chacune d'elles sur la place même où elle se serait arrêtée, en l'honneur du dieu à qui ce lieu serait consacré. « De là vient, dit Diogène de Laërte , qu'on trouve encore à Athènes des autels qui ne portent pas le nom d'une divinité connue -. » Cette crainte de négliger des dieux courroucés et inconnus révélait évidemment chez ceux qui l'éjjrouvaient un sentiment profond de l'insuffisance de leur nligion; car s'ils avaient vraiment cru aux dieux qu'ils connaissaient, ils eussent été persuadés qu'en les apaisant ils n'avaient plus rien à redouter, i^iais ils avaient un vague pressentiment qu'une autre diviuité p'us puissante était irritée contre eux. Le culte des divinités
' Bw;j.o"i Ocûv svo',J.XLO[j.iVwv àvvw'TOJV. !Pausanias,I, 1. Philostrate, VI, 3.) '
- Diog. de Laërte, Epiménide, \. I. Saint Jérôme prétend que l'inscription était ainsi conçue : « Diis Asiae et Europae et Africae, Diis ignotis et pcTi'grinis. » ,Ad Ttt., \, 12. Mais cette opinion n'a aucune base soii le. Eichliorn prétend qu'il s'agissait d'un dieu ancien dont le nom était perdu. Cette opinion serait acceptable si nous n'avions ie témoignage explicite de Diogène de Laërte. (Voir le Commentaire de de Wette sur les Actes, nù la question est admirablement élucidée.)
souterraines était né des mêmes terreurs de la conscience. « Ce qu'ils avoyent dressé un autel à des dieux incognus, dit Calvin, c'estoit un signe qu'ils ne suyvoyent rien de certain. Bien est vray qu'ils avoyent une multitude infinie de dieux, mais quai d a\ec ce ils y mesleut des dieux incognus, ils confessent par cela quils n'ont rien cognu de la vraye Divinité \ » Nous n'avons pas à analyser niaintenant le discours de Paul; nous y reviendrons quand nous parlerons de sou apologétique. On sait avec quelle habileté il sut trouver le point de contact entre la vérité et ses auditeurs. S'emparant de leur dévotion extraordinaire, il remonte à son principe, à ce besoin profond qu'éprouve l'âme humaine de s'unir à Dieu. Il lit sur les autels du paganisme l'aveu de son Impuissance, et il cniifrunte les paroles d'un poëte païen pour montrer la grandeur des origines de l'homme et les aspirations infinies de son cœur. Ce Dieu vivant et vrai que les païens réclament sans le connaître vient de révéler son amour d'une manière éclatante par le don de son Fils, et la foi au Christ est le seul moyen d'écliapper au jugement redoutable qui attend le pécheur iuconverti au jour de la résurrection. Les Grecs ont écouté l'Apôtre aussi longtemps qu'il s'est tenu dans les généralités philosophiques, mais ils ne peuvent supporter la moindre allusion à un jugement à venir. La doctrine de l'immortalité était aussi contraire au panthéisme stoïcien qu'à l'athéisme épicurien. Il était naturel qu'à son [jrcmier contact avec l'austère
' Calvin, Commentaires , vol.-I', p. 798, ''dit. (i'.> Paris, 1854.
22 PAUL A GORINTHE.
religion de Jésus-Clirist, le paganisme grec se dérobât à ses appels et cherchât son refuge dans sa frivolité gracieuse. Il n'éprouve aucune colère, il ne persécute pas comme la synagogue, il se retire avec le sourire du dédain, et retourne aux distractions de la place publique, prouvant une fois de plus quelle distance sépare la simple curiosité intellectuelle d'un sérieux amour de la vérité. Toutefois, le trait lancé par l'Apôtre d'une main si sûre n'a pas été perdu. Les vrais adorateurs du Dieu inconnu le reconnaissent dans le Dieu qui leur a été annoncé, et parmi ces nouveaux disciples on compte l'un des juges de l'aréopage. Paul a fait entendre dans la métropole du paganisme une parole plus belle et plus puissante que toutes celles qui ont retenti dans ces lieux de la bouche des plus grands philosophes et des plus grands poètes, et qui doit retentir encore sur les ruines de ces temples et de ces statues. Déjà en effet on peut parler de leur ruine j)rochaine. En proclamant le Dieu véritable, il a prononcé la sentence de mort du polythéisme, et c'est une sentence sans appel.
D'Athènes, Paul se rendit à Corinthe. Baignée par deux mers, la mer Ionienne et la mer Egée, cette ville unissait le luxe pompeux de l'Asie à la civilisation grecque, grâce à l'activité de son commerce. Elle avait été célèbre de toute antiquité par la culture des arts etdes sciences ^ Détruite par Mummius 146 ans avant J.-C, elle avait été rebâtie par Jules César et était devenue la
1 Hérodote, U, Uil.