LES ANCIENNES RELIGIONS, RELIGIONS D'ÉTAT
qui foulaient aux pieds les droits de la conscience. L'individu n'avait aucune garantie, et il devait en toute occasion s'anéantir devant l'Etat. La liberté de la pensée n'était maintenue en présence des religions nationales que grâce à des réserves mentales et à des artifices qui ressemblaient fort à Fliypocrisie. Le point de vue de l'antiquité païenne sur la religion est exprimé avec une grande clarté par Cicéron : « Personne, dit-il, ne doit avoir de dieux particuliers ; personne ne doit en introduire de nouveaux ni d'étrangers, s'ils ne sont reconnus par la loi de l'Etat '. » Evidemment, les chrétiens annonçaient dans l'empire un Dieu nouveau. Cette accusation avait déjà été lancée contre Paul à Philippes : « Ces hommes-là, avait-on dit de lui et de Barnabas, enseignent une manière de vivre qu'il ne nous est pas permis de recevoir ni de suivre, à nous qui sommes Romains\ » Le christianisme ne devait être formellement proclamé une religion illicite que plus tard, mais sou caractère de nouveauté le mettait d'avance hors la loi. Il aurait pu échapper longtemps encore à l'attention des Césars, si ceux-ci n'avaient été rendus par des faits récents particulièrement hostiles aux innovations religieuses. Les empereurs s'étaient, à plusieurs reprises, inquiétés de l'invasion des superstitions étrangères, si marquée à cette époque. Ils y voyaient un symptôme de l'agitation des esprits et du sourd mécontcntem.cnt qui travaillait le vieux monde. Ils avaient pris des arrêtés sévères contre ces nouveautés dange-
• « Nisi publiée adscitos. » (Cicero, De lefjUjus, \\, S.) — - Actes XVI,
'.(2 OPPOSITION AUX UKLIGIONS ElUANGEUES.
reuses, afin de relever l'autorité de la religion nationale. Un sénatus-consulte avait été reudu dans le sénat sous le règne de Claude, qui ordonnait aux pontifes de veiller à ce que les ancieiuies cérémonies des aruspices fussent remises en vigueur, « de peur, lisons-nous dans les considérants, que l'antique discipline de l'Italie ne tombe en désuétude, par suite du développement des superstitions étrangères*. » On le voit, la politique tmjjérialc était éminemment défavorable à l'im] ortation des cultes orientaux; l'éveil lui avait été donné depuis longtemps; il y avait là un grave danger pour le christianisme. Par une bizarre contradiction, il était aussi bien compromis par ses ressemblances avec le judaïsme que par ce qui l'en distinguait. D'un côté, il était confondu avec les Juifs par la masse des païens; de l'antre, il trouvait dans les Juifs eux-mêmes les accusateurs ou plutôt les calomniateurs les plus habiles et les plus acharnés. Les Juifs, comme on le sait, étaient l'objet du mépris et de la haine des païens. Leur esprit d'insubordination éveillait les soupçons du pouvoir impérial. Suétone nous ranj)orte que Claude avait rendu contre eux un arrêt qui les exilait de Rome en châtiment de leur continuelle agitation-. Ce n'était donc pas
1 « Vidèrent pontifices quee retinenda firmandaque haruspicum ne vetnstissima Italiaj disciplina per desidiam exolescoret. » (Tacite, Amiales, XI, 15.)
2 « Judifios impulsore Chresto, assidue tumultuantes, Rorna expulit. » (Suétone, Claude, 23.) L'hypothèse d'un soulèvement provoqué par les chrétiens n'est pas soutenable. L'Eglise de Rome n'a acquis quelque importance que plus tard. Suétone se trompe donc en accusant les chrétiens de rébellion ; «nais le décret rendu par Claude ne saui-ait être tnis eu
doul'"'.
L'EGLISE CONFONDU-, AVEC LA bVNAGOGUE. 93
une recommandation pour l'Eglise de passer pour une secte juive. Confondue avec ce peuple exécré par la majorité des païens, elle était rcjetée avec fureur par la synagogue qui savait, à Rome comme ailleurs, par ses accusations insidieuses, soulever les passions populaires. Elle participait ainsi à l'impopularité des Juiï's tout en étant victime de leurs intrigues. Mais l'opposition passionnée qu'elle rencontra promptement s'expliqi-e surtout par le contraste de la vie clirétienne avec la corruption paieujie. Le paganisme se sentait jugé et condamné par cette pureté dont il n'avait pas m'^me l'idée. On eût dit une lumière divine traversant comme un éclair les ténèbres de l'ancien monde Irrité et humilié à la fois, le paganisme romain devait traiter rEgli>e comme le formalisme juif avait traité Jésus-Christ. Le toile de Jérusalem devait trouver un retentissant écho dans le toile de Rome.
La cause déterminante de la persécution de Néron fut le succès étonnant de la religion nouvelle dans la capitale du monde. Elle avait été tolérée aussi longtemps qu'elle avait été ignorée. La prétendue lettre de Pilate à Tibère, qui aurait amené l'empereur à proposer au sénat d'admettre le Dieu des chrétiens dans le Panthéon de Rome, n'a aucun caractère d'authenticité*. Il est certain que les empereurs ne se sont occupés du christianisme que quand la rumeur populaire les y a contraints. La première persécution a été, eu réalité, une satisfaction
1 Ou peut lire ceUe lettre dans les évangiles apocryph'-s, éiiit. Tischenfiorf, p. 411. Voir aussi TertuUien, Apologia, c. XXI; Eiisèbc, //. £■., 11,2.