ACCROISSEMENT DE L'EGLISE DE ROME
distribués. L'Eglise avait d'habiles ennemis, qui savaient la calomnier avec art, et qui, profitant de ce que son culte n'avait aucun éclat extérieur, l'accusaient d'athéisme. Si l'on se souvient que par Poppéc les Juifs de Rome avaient, à cette époque, la faveur et l'oreille de Néron, on sera moins étonné du succès de leurs intrigues. L'un des plus anciens écrivains de l'Eglise, Méliton, de Sardes, avait certainement en vue ces menées infâmes quand il dit : « Néron et Domitien, incités par les conseils de certains hommes malveillants, ont cherché à accuser notre religion. Ils ont légué à leurs successeurs ces fausses accusations contre nous ^ » Toutefois ces accusations n'auraient ému personne si l'Eglise ne s'était accrue à Rome d'une manière extraordinaire. « Cette superstition détestable, dit Tacite, éclatait de toutes parts, non-seulement en Judée, mais dans la Yille cliemême. Exitiabilis superstitio erumpebat. » Tacite aurait pu ajouter qu'elle avait pénétré jusque dans le palais des Césars; car saint Paul écrivait aux Philippiens, à la même éiioque : « Les liens que je porte à cause de Jésus-Christ ont été rendus célèbres dans tout le prétoire et partout ailleurs^. » La présence à Rome du grand apôtre des Gentils avait été la cause principale de cette propagation si prompte des croyances nouvelles.
Il n'était pas possible qu'une doctrine comme l'Evangile se répandît dans la métropole du paganisme sans exciter aussitôt la plus véhémente opposition. Elle ne
» 'IVo TÎvwv i'îxr/.âv(ov àvOpwTroiv àvazîwôév-sç. (Routh, Reliq. sacr.T, I, 117.) « Philipp. 1,1.
f)8 LA PERSÉCUTION EST POPULAIRE.
pouvait, pour les raisons déjà indiquées, occuper l'opinion publique sans la passionner contre elle. Ne jetaitelle pas dans le monde le brandon enflammé qui devait consumer l'cdifice vermoulu d'une société volnptueuse et sceptique? Les expioitatcurs du paganisme, semblables à l'orfèvre Démétrius, étaient plus nombreux à Rome qu'à Ephèse. Il suffisait donc à l'Eulise d'être aperçue jiour être maudite. Rien n'est plus facile à comprendre que la haine du peuple contre les chrétiens, et son empressement à accueillir d'indignes calomnies.
Si la première persécution contre l'Eglise fut populaire, elle n'en retombe pas moins à la charge du tyran couronné qui la provoqua. « Il ne manquait plus à Néron, dit éloqnemmcnt Eusèbe, que d'ajouter à ses autres titres celui d'être le premier empereur qui déclara la guerre au christianisme '. » Son but était de détourner les soupçons du peuple, qui l'accusait avec justice d'avoir incendié une grande partie de la ville par une fantaisie d'artiste. 11 fit saisir les chrétiens, et commanda qu'on les mît à la torture pour les contraindre à avouer sou propre crime. Il voulut que leur mort fût un spectacle qui compensât celui de l'incendie de Rome, qui n'avait amusé que lui seul. Mêlant la bouffonnerie à la cruauté, il imagina de faire recouvrir les chrétiens de peaux de bêtes fauves, afin qu'ils fussent déchirés, par les chiens. L'empereur se montra plein de magnanimité, car il parut dans le cirque en vêtements de co-
« F.iisèbe, H. E., W, Î5.
ROLE DE NÉRON DANS CETTi:: PERSÉCUTION. 99
cher, et se mêla familièrement an peuple. D'antres chrétiens fnrciît mis en croix; d'autres, enduits de poix, servirent à éclairer en guise de (lanibenux les jardins du maître'. Cette persécution atroce ne s'étendit pas au delà de Rome. Elle servit a la fois d'amusemont et de justification à IVéron. Elle fut un des abominables caprices de ce despote insensé qui composait ses crimes comme une œuvre d'art".
Cette première persécution produisit dans toute l'Eglise une immense impression. Néron fut pour elle le type de l'Antéchrist, et Rome devint à ses yeux une nouvelle Babylone, la ville impudique, altérée "du sang des saints. Nous retrouverons la trace brûlante de cette impression dans les vives peintures de l'Apocalypse, qui nous montrent les milliers de martyrs autour du trône de Dieu, demandant le châtiment de la grande prostituée assise sur sept collines! Néron semblait à l'Eglise une sorte de personnification des puissances infernales lignées contre elle, et elle avait peine à croire qu'il cîit disparu pour toujours. Si nous en croyons les livres sibyllins, on s'attendait sans cesse à le voir revenir du fond de l'Orient, et engager de nouveau une lutte sanglante contre les saints'.
Saint Paul fut probablement mis à mort dan"s cette persécution, en même temps que saint Pierre. D'après une tradition incertaine , celui-ci aurait été crucifié
' « In nsum noctnmi luminis. «(Tacite, XIII, 44.) ' Orose Vil, 7) pr(5tend, sans donner aucune preuve, que la persécution (\p Néron fut générale.
' Orne. •?%//. ,1V, 116.