LES DIEUX D'HOMÈRE
mythologie pélagique, écho de l'Orient, de symboliser les aspects mobiles de la nature, mais bien plutôt de donner une peinture vivante de l'histoire ou du développement des forces libres et spontanées. Jupiter n'est plus rindra védique, le soleil vainqueur des ténèbres, c'est un grand roi que l'on peut représenter sur son trône le sceptre en main; il a un caractère nettement déterminé; il délibère, il agit, il intervient directement dans les affaires des hommes. 11 en est de mêmedeJunon, qui est sou épouse et comme telle a les sentiments d'une femme et d'une reine.
Minerve est devenue une divinité tout intellectuelle ; l'éclat de son œil bleu n'est pas simplement l'image d'un ciel d'azur dégagé des nuages, mais le reflet de la pensée ; elle est la divinité sage et protectrice qui introduit l'ordre dans le combat. Il en est de même de tous les autres dieux. La plus brillante création homérique est celle de Vénus, la fille ravissante de la mer, image de la beauté gracieuse et de la grâce enchanteresse. Si les dieux d'Homère sont en réalité des personnalités humaines idéalisées, ils ont toutes nos faiblesses, toutes nos passions. Ils ont leurs favoris et leurs ennemis ; ils combattent tantôt dans un camp, tantôt dans un autre. Ils éprouvent la haine, la jalousie, l'amour sensuel. Ils n'ont ni la toute-science ni la toute-puissance. Ils sont d'une stature plus haute, d'une beauté plus parfaite que les hommes; mais ils sont de la môme nature. Leur corps a besoin de nourriture, leur sang coule sous le glaive ou la lance, et si leurs cris ébranlent la terre, ils n'en montrent pas moins qu'ils sont sujets à la souf-
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franco. Tous sont soumis au mystérieux pouvoir du Destin. Et pourtant, s'ils ont les faiblesses de riiumanité ils en ont aussi la grandeur; car par un côté l'homme touche à Dieu : c'est par le côté moral. Il n'est pas absent dans la mythologie homérique. Les sentiments moraux qui président à la constitution de la cité et de la famille se retrouvent chez les dieux. Jupiter est le grand pasteur des peuples, lo chef par excellence, le père de tous ses sujets. De son terrible sourcil il fait trembler l'univers, mais il s'apaise aux prières des suppliants. Il est le dieu de la justice, le dieu du foyer domestique, le protecteur de l'exilé, du mendiant,' le gardien vigilant de l'hospitalité. Jamais la religion de la nature n'eût entrevu cet idéal moral, et quelles que soient les légendes grossières qui l'obscurcissent, il réalise un incontestable progrès. D'un autre côté, le courage, la fidélité, la franchise, le respect du droit, toutes ces vertus qu'on peut appeler élémentaires sont mises en honneur. Les épreuves d'Uh sse, l'attachement de son épouse et de son fils, tout le drame si émouvant dans sa simplicité de YOdyssée, relève trèshaut l'idée morale.
Nous convenons que ces divinités, constamment compromises dans les plus étranges aventures et passionnément mêlées aux querelles des héros, favorisent bien plus l'impiété que la vénération des choses saintes. Elles ne peuvent guère inspirer que la crainte de l'esclave ou la bassesse du courtisan, qui veut acheter la faveur d'un roi qu'il sait plus puissant mais non meilleur que lui. Toutefois si l'évolution mythologique de la 1 7
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(irèce a besoin de subir une longue épuration, avant d'atteindie son point culminant, elle a déjà fait deux i»randes conquêtes. Les dieux apparaissent comme des êtres libres et personnels, et au travers de ce qu'ils ont encore d'incohérent et d'impur, l'idée morale a commencé à percer. Les anciennes personnifications de la nature, si nombreuses dans la religion pélagique, sont maintenues. Tous les anciens mythes sont acceptés ; mais ils sont reliés les uns aux autres par cette ceinture de Vénus dont parle V Iliade , image de la grâce légère et délicate. Ils revêtent, en passant par l'esprit d'Homère, la poésie la plus naïve et la plus brillante, poésie qui humanise en quelque sorte tout ce qu'elle touche. Au lieu de ces poëmes immenses et confus, comme l'Inde et son panthéisme, nous avons un poëme où tout s'enchaîne et dont les parties forment un ensemble harmonieux. On n'est plus en présence de créations bizarres qui réunissent les éléments les plus disparates. Les types sont ramenés aux proportions de la beauté ; on les voit se dessiner avec netteté, nous sommes introduits dans un monde à la fois réel et idéal. Les héros et les dieux marchent, parlent et agissent sous nos yeux. Il semble que l'air léger et doré de la Grèce circule au travers de cette poésie radieuse, tant il y a de sérénité et de fraîcheur dans son coloris, tant il reproduit fidèlement dans son éclat animé ce premier épanouissement de la race hellénique, au milieu des combats et des fêtes. On respire dans VIliade et VOdyssée la candeur et comme la santé de l'enfance; mais c'est l'enfance du plus beau génie, ravi des spectacles étalés sous ses re-
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gards et les dominant par la pensée. La \aleur esthétique des poëmes d'Homère est plus qu'un fait littéraire, c'est un fait religieux, car elle constate un premier triomphe sur la religion de la nature.
Pourtant un côté sombre apparaît comme Tarricreplan de cette création poétique si parfaite ; la terre seule est belle, la vie présente seule est comblée des dons des dieux. UHadès, ou le séjour des morts inspire l'horreur et l'effroi. Achille, le héros idéal, déclare qu'il aimerait mieux labourer la terre que de régner dans ce pâle Elysée et d'y promener l'incurable regret de tout ce qu'il avait possédé autrefois, la gloire, l'amour et la puissance. Le Tartare, au-dessous de l'Elysée, est une prison fermée par des portes de fer. Les Titans, parmi lesquels Saturne est rangé, y sont enfermés, et les coupables voient retomber sur eux l'inexorable porte d'airain. Cette vue mélancolique de la vie future est la grande imperfection de la religion homérique; c'est, à vrai dire, celle de la Grèce elle-même. Nous verrons que le désir d'éclairer d'un rayon d'espérance ce triste royaume des ombres a donné naissance aux mystères et a fait leur succès. Le culte, tel qu'Homère le dépeint, a encore la simplicité primitive; le sacerdoce est exercé par les rois et par les pères de famille, et s'il y a des prêtres et des devins, ils ne forment point une caste à part. Les libations, les prières et les sacrifices destinés à apaiser la colère des dieux, en les conviant à des festins somptueux et en leur offrant ce que l'homme a de meilleur, constituaient les rites de ce culte. Il était célébré autour dautels placés sur une colline boisée, et