IL MURIT DANS L'OBSCURITÉ
de portée. « li y a, dit excellemment Origène, diverses formes du Verbe sous lesquelles il se révèle à ses disciples, se conformant au degré de lumière de chacun, selon le degré de leurs progrès dans la sainteté. S'il s'est manifesté sur la montagne de la transfiguration sous une forme beaucoup plus sublime que celle sous laquelle il apparaissait à ceux qui étaient restés au bas de la montagne et ne pouvaient atteindre le sommet, la cause eu était que ceux qui étaient restés en bas n'avaient pas des yeux capables de contempler la gloire et la divinité du Verbe transfiguré ^ . » Saint Jean avait été porté par l'esprit de Dieu sur ces hauteurs sacrées : aussi avait-il vu et entendu ce que d'autres à côté de lui n'avaient ni vu ni entendu. — Plus il s'élevait dans la foi et l'amour, mieux aussi il voyait la gloire et la divinité du Verbe transfiguré, mieux il pénétrait le sens des paroles qu'il avait recueillies et qui l'une après l'autre s'éclairaient d'une lumière céleste.
Il est permis de penser que la période de sa vie sur laquelle nous n'avons aucun renseignement fut surtout consacrée à cette ascension du Thabor spirituel sur la cime duquel le Fils unique et éternel, qui repose dans le sein du Père, devait lui apparaître dans tout l'éclat de sa divinité. L'apôtre repassait dans son cœur, comme Marie, tout ce qu'il connaissait de son Maître; il l'écoutàit lui-même dans le silence de la prière et péné-
1 Eict Y^P â'.açopoi oîovôl tou \é'{ou [xopça* y.aôwi; IxâffTw twv st; l7:'.7TYJ[;/^v àYC[Aév(i)v ça(v£Ta'. b Àoyoç àvaXoYOV ':f^ é'çsc tou ewa- Yop-évou. (Origène, Contra Cels. IV, 16, édit. Delarue, I, p. 511.)
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trait toujours plus profonùémeut, sous l'inspiration du Saint-Esprit, le mystère de son être. « Tandis que les trois autres évangélistes, dit saint Augustin, sont restés ici-bas avec l'Homme-Jésus et ont peu parlé de sa divinité, Jean, comme impatient de ne plus fouler la terre, dès les premiers mots de son évangile, s'est élevé nonseulement au-dessus de la terre et des espacesde l'air et du ciel, mais au-dessus des anges et de toutes les puissances invisibles, et il est parvenu jusqu'à Celui par qui toutes choses ont été faites. Ce n'est pas en vain en effet que les évangiles nous rapportent qu'il était couché sur le cœur du Seigneur, à la célébration de la Pâque. Il buvait en secret à cette source divine : De illo pectore in secreto hihebat \ » Toute la vie de saint Jean, pendant l'époque où l'on a peine à retrouver ses traces dans l'Eglise apostolique, est résumée par ces derniers mots.
Il est certain que, dans cet intervalle, l'apôtre entre en contact avec la culture philosophique de son temps, si répandue alors dans les synagogues juives. La langue relativement correcte qu'il parle le prouverait à elle seule ; on ne peut en outre contester qu'il n'ait emprunté au platonisme modifié et infiniment diversifié de son siècle le mot de Yerbe dont l'origine grecque est évidente. JN'ous verrons dans l'exposition de sa doctrine que ces emprunts se sont bornés aux formes du langage et qu'il est aussi loin del^hilon que de Platon. La vérité divine sait parler toutes les langues, aussi bienlalanguepolie des sages que
* August., Traciat. 3G in Johann.
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l'idiome simple et inculte du peuple, mais à toutes elle fait exprimer «ces choses qui ne sont point montées du cœur de F homme. »
Le moment devait venir où l'apôtre sortirait de cette obscurité, et exercerait à son tour une grande et vaste influence sur toutes les Eglises du premier siècle. D'après le témoignage de Clément d'Alexandrie et d'Irénée, saint Jean, après la mort de saint Paul et de saint Pierre, établit son séjour à Ephèse '. Aucune ville n'aurait pu être mieux choisie pour surveiller les Eglises et pour suivre de près les envahissement de l'hérésie. A Ephèse, l'apôtre se trouvait au centre du champ de mission de Paul eu Asie Mineure, non loin de la Grèce. Le christianisme avait obtenu de magnifiques succès dans les villes florissantes de cette contrée, mais aussi il y avait rencontré de dangereux adversaires. C'est là que la fausse gnose s'était développée tout d'abord, et qu'elle cherchait tous les jours à gagner de nou-
1 'Ev 'Eséjw "zr^q Â7iaç o'.x-ïp'.Suyt. (Irénée, Adv. Hœres., III, i, 3.) On a révoqué en doute l'existence d'un autre Jean à Ephèse, appelé Jean le Presbytre, et qui semble au premier abord jouer un rôle important dans la tradition primitive. On s'appuie sur le silence de Polycrate (Eusèbe, Hùt. eccL, III, 31) et d'Irénée {Adv. Ihcres., \ , 33), qui n'en font aucune mention. On invoque le témoignage de Jérôme, qui prétend que les deux tombeaux qui, d'après la tradition, rappelaient Jean l'apôtre et Jean le Presbylre, avaient été consacrés l'un et l'autre à la mémoire de l'apôtre : « Nonnulli putant duas memorias ejusdem Johannis evangelistse esse. » (Saint Jérôme, Culal. script. eccL, 9.) Toutefois, le témoignage de Papias nous paraît concluant en faveur de l'existence de Jean l'ancien. « Je recherchais, écrit-il, ce qu'avaient dit les anciens, Thomas, Jacques, Pierre ou Jean, et ce que disent les autres disciples du Seigneur (r^ v.z, eTîpo? Twv -o\) y.'jpiO'J !J.a6r,-0}v) comme Ariston et Jean le Presbytre (Eusèbe, III, 39). » Evidemment Papias distingue Jean l'apôtre de Jean l'ancien. Il est impossible de rien savoir sur le second, sinon qu'il a existé. (Voir Lucke, Comment, in Johann., I, 25-31.)
veaux adhérents. L'apôtre saint Paul, avant de mourir, avait annoncé ses progrès. Ne semble-t-il pas, dans sa seconde épître à Timothée, avoir lui-même désigné Eplièse comme la ville la plus menacée par l'hérésie, celle par conséquent où la présence d'un apôtre était le plus nécessaire? Saint Jean en avait fait sa résidence habituelle, sans toutefois se consacrer uniquement à l'Eglise importante qui y avait été fondée. Ephèse était pour lui le centre de son activité apostolique, mais celle-ci s'étendait dans un vaste rayon. Clément d'Alexandrie nous le montre visitant les Eglises, y présidant à l'élection des évêques, y rétablissant l'ordre quand il avait été troublé '. C'est à un de ces voyages d'inspection apostolique que se rapporte le trait sublime raconté par le même auteur. Ce trait nous fait comprendre mieux que toutes les explications pourquoi Jean était le disciple que Jésus aimait.
«Etant arrivé dans une ville non éloignée d'Ephèse, après avoir consolé les frères par ses discours, il vit un jeune homme de haute taille, beau de figure, ardent de cœur. S'adressant à l'évêque : « Je le confie à tes soins, lui dit-il; j'en prends à témoin l'Eglise et Jésus-Christ".» L'ancien s'acquitte d'abord consciencieusement de sa tâche; il recueille le jeune homme dans sa maison, l'instruit dans la vérité, et enfin lui administre le baptême. Le jeune homme se laisse entraîner à la débauche, puis au vol. Il doit enfin fuir la ville, et devient chef de bri-
î Eusèbe, III, 23,
2 ïcîÎTCV, Efr^, zo: r.xpTA0LZ7.-'.^Z[).ixi jAcTà ■Kdo'qq a'^ro'jor,;, £7:1 if^ç,
gands. «Peu de temps après, ajoute Clément, Jean revint dans cette Eglise pour quelque affaire. Après s'en être acquitté , s'adressant de nouveau à l'évêque : « Eeuds-moi, dit-il, le dépôt que Christ et moi t'avons confié devant l'Eglise que tu présides. » L'évêque ne comprend pas immédiatement l'apôtre. Celui-ci s'explique : « Je parle du jeuue homme, de l'âme que je t'ai confiée '. » Alors le vieillard, au milieu de beaucoup de soupirs et de larmes : «Il est mort! s'écrie-t-il. — De quelle mort? — Il est mort à Dieu, il s'est enfui chargé de péchés, il s'est perdu, il est maintenant brigand sur notre montagne au lieu d'être demeuré dans l'Eglise. » A l'ouïe de ces paroles, l'apôtre déchire ses vêtements et se frappe la tête en gémissant, et il s'écrie : « Quel gardien j'ai laissé de l'âme de mon frère! >> Il sort de l'Eglise, prend une monture, et se livre aux mains des brigands.
Le jeune homme reconnaît l'apôtre et se met à fuir. Jean, oubliant son âge, le poursuit et lui crie : « Mon fils, pourquoi fuis-tu ton père? Je suis faible et avancé en âge; aie pitié de moi, mon fils, ne crains pas. Il te reste encore une espérance de salut. Je répondrai pour toi auprès de Jésus-Christ. S'il le fallait, je mourrais volontiers pour toi comme il est mort pour nous. Arrête-toi, crois, c'est Jésus-Christ qui m'envoie^. » Le jeune
Xp'.c'bç col 'Kapa7.aT£0i|;.î0a i-\ if,^ v/:/Xrf\%2, r,; ::po7.aO£;-fi \jà^rjpoc.
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homme écoutait ces mots les yeux baissés vers la terre ; il laisse tomber ses armes et fond en pleurs. Embrassant le saint -vieillard, il demande son pardon, il le couvre de ses larmes qui sont pour lui comme un second baptême. L'apôtre le ramène; il prie et jeûne avec lui; il lui adresse les plus tendres exhortations et ne le laisse que quand il Ta restitué à l'Eglise, grand exemple de pénitence et trophée vivant de sa charité. Jamais depuis Jésus-Christ la parabole de la brebis perdue n'avait trouvé une si parfaite application '.
On a prétendu que Jean, à Ephèse, aurait par son exemple et par sa pratique confirmé les principes du judéo-christianisme et dirigé les Eglises dans ce sens ^. Pour ceux qui admettent l'authenticité de ses épîtres et de son évangile, une pareille supposition est tout à fait inadmissible. On s'appuie sur la singulière assertion de Polycrate que Jean avait les attributs d'un pontife; c'est prendre dans un sens grossièrement littéral une expression figurée ^. Il est évident, d'à-
Xp'.CTco 00)50) )v6yov UTcèp adû' av céy), tov cou 6avaT0v èy.wv u-o- [xÉvo), wç 6 y.Op'.oç TOV bzïp y;jj-wv, uzsp cou r/jv lî^'JxV^ àvTiococo) TYjv £[rr;v. StyjOi •TTiaTsiio^v XpicTo; \i,e àT^écTîtXsv.
1 aément d'Alex. : Tlç o qiù'Cz[).Z'KC ttAoDc.oç, 37; Eusèbe, f/. £:., III, 42.
2 Schwegler, Nachapost. Zeit., 1,145; II, 249.
8 "Et". os xal 'Io)âvvr,ç 6 £7:1 lo (j-ïyïOoç tou Kupio'j àvaTrsûwv oc, i-{eviqôy; tepeù; xo rA-cCko^f zs^op'^y-o); y.al p-apTjç y.al o'.oâcy.xAc;. (Eusèbe, H. E., III, 31.) Une réflexion bien simple suffit pour dissiper toute équivoque. Si Jean avait été un chrétien judaisant, comment aurait-il revêtu les insignes de la souveraine sacrificature contre les prescriptions les plus positives de la loi ? 11 est certain que cette expression assez singulière ne peut être prise au sens littéral, et qu'elle se rapporte au gou- •vernement des Eglises par saint Jean pendant tout le cours de cette période.