‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 51 sur 613 · I.'KLEGIE KT L'ODE. — PINDARK. lOH · texte numérisé non relu

I.'KLEGIE KT L'ODE. — PINDARK. lOH

la jeunesse et le cominencemeut de la maturité, dans lequel l'énergie pratique, la soif d'une activité puissante, se combinaient comme à aucune autre époque avec la culture morale et esthétique '. » Piudare est tout plein de la grande idée hellénique, de l'idée du héros, du Grec idéal ; il y revient sans cesse dans ses chants ; c'est à ses yeux une divinité que le peuple doit adorer -. Il ne se lasse pas de remonter à l'âge héroïque, et le meilleur hommage à rendre aux vainqueurs des jeux olympiques est, selon lui, de les en rapprocher, soit en rappelant leur filiation, soit en célébrant leurs exploits. C'est parce qu'ils ressemblentaux héros que leur barque a effleuré la dernière borne du bonheur^. Pindare a ainsi contribué efficacement à préciser avec netteté la croyance fondamentale de la religion grecque. 11 n'a pas moins contribué à l'épurer en relevant l'idée de la divinité. Il fait de Jupiter un dieu juste et sage, « le grand bienheureux que chantent les âmes des justes ^. » Il porte aussi sur la vie humaine un jugement plein de profondeur; il reconnaît la misère et la brièveté « de ce rêve d'une ombre, » en attribue les maux à l'orgueil et la félicité fugitive à la bienveillance des dieux. « Un dieu, dit-il, est dans tous nos bonheurs ^. «

L'apparition de la grande poésie dramatique coïncide avec le triomphe complet de l'hellénisme sur la religion

* Otfried Muller, t. I, p. 139. Voir aussi un très-beau morceau de M. Villemain sur Pindare. (Correspondant, août 1857.)

* Aaocsêïjç.

3 Odes Pijth.,\.

* MV/a't £j3£6é(ov [j.iy.oLpy. iJ.h(X'/ àïfoovTO. Pindare. Ed. Boisson. Frng., p". 292.

=- Odes Pi/fh., VIII.

10». I.A GRANDE HOESlIi DUAMAl igUE.

de la nature. Le drame n'est possible que quand Thomme n'est plus considéré comme l'esclave ou le jouet des forces naturelles. Il n'y a jusque-là qu'un seul personnage sur la scène : c'est la nature. En peindre les révolutions régulières dans des symboles expressifs comme ceux d'Adonis ou d'Osiris, c'est tout ce que l'art peut faire. Il n'en est plus de même quand la personnalité humaine a fait son avènement ; c'est désormais à sa destinée que l'on accorde le principal intérêt. Elle se relève de toute sa hauteur, et avec elle on entre dans le monde moral. Le paganisme n'y a jamais pénétré tout à fait, retenu qu'il était par les chaînes à moitié brisées du dualisme. La tragédie grecque, comme la religion, conserve encore l'idée fondamentale des religions de la nature, cette irrésistible fatalité, ce mystérieux /a^ww, sphinx égyptien qui rompt l'harmonie et trouble la sérénité de l'hellénisme. Mais on sent que cette fatalité pèse sur une créature morale qui a une part de liberté et qui frémit d'y être soumise. C'est même ce contraste entre la grandeur de l'homme, tel qu'il est dépeint par Eschyle et Sophocle, et les misères de sa destinée, qui donne un caractère si pathétique à ces antiques mélopées. Tout d'ailleurs n'est pas abandonné à la fatalité; toujours quelque crime caché a armé sa main vengeresse. L'idée morale est encore enveloppée d'un nuage; mais elle le transperce de vives clartés, et parfois elle s'en affranchit tout à fait et apparaît dans toute sa sereine beauté * .

* Voir le beau livre de M. Paiin sur la trag'édip. grecque, dont la deuxii^me édition vient de paraître.

ESCHYI.K. 107

Eschj'le est le grand lyrique de la tragédie. Le chœur occupe chez lui la première place. Sa langue nerveuse et colorée, mettant tout un tableau dans une métaphore et tout un désespoir dans une imprécation, est l'instrument non assoupli d'un génie audacieux et presque titanique. Ses drames nationaux, qui, selon son expression, respirent le souffle de Mars, sont pleins de l'enthousiasme belliqueux qu'éprouvait la Grèce au lendemain de sa victoire sur la Perse ; ses drames religieux nous initient aux luttes et aux déchirements de la conscience, qui est placée entre une ancienne religion qui s'idéalise à ses yeux parce qu'elle ne se voit plus que dans le passé, et une religion nouvelle, supérieure en soi mais qui ne la satisfait pas. Sa tragédie des Euménides est surtout remarquable à cet égard; on y entend les plaintes de ces antiques divinités contre Apollon, le dieu jeune et nouveau * ; elles vomissent de sauvages imprécations contre Jupiter, qui a enchaîné le vieux Saturne. Personnifiant les terreurs de la conscience, elles protestent en son nom contre la religion tout esthétique de l'Olympe.

N'est-ce pas là également le sens profond de ce drame étrange et sublime de Prométhée enchaîné? Le vieux Titan est consolé par tous les vaincus de J upiter, depuis l'Océan jusqu'à la nymphe lo, innocent objet de sa fureur. On se rappelle sa mystérieuse prophétie sur le dieu nouveau, dont la flèche transpercera un jour son persécuteur ; il y a là un pressentiment sublime de la conscience. Nul dans l'antiquité païenne n'a fait enten-

' Nîcç Ô£ Ypataç 5aq;.ovaç xaO'.'Tr'Kâ'jw. Eut»., U.*?.

n»S SOPHOCLE.

dre sa voix avec plus de force et d'autorité qu'Esch}'le. « Le crime, dit-il, ne meurt jamais sans postérité ' . « Le sang versé gèle sur la terre, appelant un vengeur-. » Le vieux poëte s'est fait l'écho de ce qu'il appelait « l'hymne sans lyre des Furies ; » celles-ci figuraient pour lui la justice sévère qui frappe à son heure le coupable, et l'avertit d'avance par l'épouvante qui le poursuit. Eschyle a évidemment subi l'influence des mystères, qui étaient une tentative de calmer les inquiétudes de la conscience sur la vie future, par le développement du culte des divinités telluriques. Aussi n'est-il pas étonnant qu'on l'ait accusé d'en avoir trahi le secret.

Avec Sophocle , la tragédie fait un grand pas. Il a créé la tragédie humaine, le drame psychologique. Celui qui, dès sa tendre jeunesse, fut désigné comme le plus beau des Grecs, et qui, à l'âge de quatre-vingtquinze ans, arrachait son acquittement à ses juges par la lecture des chœurs d' Œdipe à Colonne, représente le génie grec dans ce qu'il a de meilleur ; il le représente en l'idéalisant. Sa langue, transparente et limpide, corri3spond à la beauté, à la sérénité de son inspiration. Tandis qu'Eschyle s'attache au côté sombre et épouvanté de la conscience, personnifié dans les Ery unies, Sophocle s'attache à son côté lumineux et divin. Quel type ravissant de grâce et de pureté n'a-t-il pas créé dans cette Antigone, née, comme elle le dit, non pour haïr, mais pour aimer; qui, après avoir accompagné dans l'exil et la pauvreté son vieux père, refuse de

^ Mr,o' ocTCatâa Ovtjay.s'.v. Agum., 711.

2 Chopphnres, 58, 61.

SOPHOCLE. - KURIPIDK. 109

rendre li; mal pour le mal à son persécuteur parricidiî, et préfère mourir plutôt que de manquer aux inspirations de son cœur. Antigone a Je courage d'une sainte et la poétique faiblesse d'une jeune fille de la Grèce, qui tout en s'immolant pleure son beau soleil et le voile d'épouse qui devait ceindre son front; mais ce qui l'emporte chez elle, c'est le dévouement et la piété. Un souffle divin anime cette création sublime, où la tendresse de la femme s'dnit à l'héroïsme du devoir; on dirait une échappée s'ouvrant dans le ciel de la Grèce sur CCS profondeurs révélées plus tard à l'humanité par le Dieu dont le sacrifice lui a enseigné la charité. Personne n'a parlé avec une plus haute éloquence que Sophocle de l'obligation morale, de cette loi immortelle, inflexible, « dans laquelle est un dieu qui ne vieillit pas. » Le souffle religieux qui l'anime éclate avec une incomparable beauté dans les dernières paroles d'Œdipe, alors que le vieux roi proscrit voit poindre dans les ténèbres de la mort une clarté mystérieuse qui illumine ses yeux éteints, et lui apporte la promesse d'une immortalité bienheureuse ^ .

On comprend combien l'influence d'un Eschyle et d'un Sophocle dut être grande au point de vue religieux dans cette Athènes de Périclès. Si Euripide obéit à une inspiration bien inférieure, si l'on reconnaît en lui le poëte des sophistes, qui se joue des dieux et surtout de la divinité prise en soi, le développement pathétique qu'il donne aux passions individuelles prouve cepen-

• OEdipe il Colonne, 16tO-lC25.

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