TOUT EN REVIENT A L'AMOUR
de Jean est complète ; aucun mysticisme ne pourra monter plus haut, quelque hardi que soit son vol. L'union parfaite de la créature et du Créateur par le Verbe, c'est le dernier motde la doctrine de l'amour; au delà, il n'y a plus rien. Ce dernier mot est aussi celui du siècle apostolique, la conclusion et non la réfutation de tout ce qui l'avait précédé, la conciliation de toutes les contradictions dans l'Eglise, enfin le dernier mot du ciel, la vérité absolue, Dieu lui-même. Dégagé de toute erreur, compris dans toute sa profondeur, il sera encore le résultat le plus beau de l'histoire de la théologie, qui, courbée sur le livre où le saint vieillard d'Ephèse l'écrivit, essaye de le déchiflfrer d'époque en époque.
CHAPJTllE IV.
LES EGLISES DL' TEMl'S DE SAINT JEA.N.
§ I. — Condition extérieure.
L'histoire a peu d'événements marquants à enregistrer dans la période qui s'étend de la destruction de Jérusalem à la fin du premier siècle. Ce fut une période d'élaboration intérieure pendant laquelle l'Eglise recueillit en un faisceau tous les enseignements qu'elle avait reçus pendant l'âge apostolique. La mission se continue dans des proportions moins grandes. La propagation de la foi est pourtant loin de s'arrêter, car nous pouvons constater au commencement du siècle suivant l'existence d'un grand nombre de nouvelles Eglises. Bien loin de perdre du terrain dans les contrées où il avait pris pied, le christianisme s'y était affermi. On voit par le nom des Eglises désignées dans l'Apocalypse, qu'en Asie Mineure, par exemple, les villes importantes où Paul avait le premier porté l'Evangile, étaient devenues des foyers de prosélytisme d'où la lumière se répandait dans les villes voisines. D'Ephèse, de Laodicée et de Colosses, la foi nouvelle avait jeté des racines à Smyrue en lonie, ville commerçante et opulente, eu
Lydie à Philadelphie, et en Mvsie, à ïhyatire, enfin à Pergame, raucienne résidence des rois d'Asie, fameuse par sa riche bibliothèque. Le même mouvement d'expansion, gagnai. t clc 'roche en proche, a dû se produire en Grèce, en Afrique et en Italie.
La persécution de la fin du règne de IN'éron jusqu'à Domitieu, n'a pas eu un caractère général. Elle a été locale, et intermittente. Mais elle n'a jamais cessé tout à fait. Il suffisait de la circonstance la plus minime pour la faire éclater de nouveau dans une province. Elle était en permanence en Palestine, où le fanatisme juif avait été ranimé par les châtiments mêmes destinés à l'éclairer. Nous avons cité les décrets d'excommunication, dont l'effet fut de rompre les derniers liens entre l'Eglise et la Synagogue. Mais même en dehors de la Judée, le parti jait poursuivait ses adversaires de sa haine implacable. A Smyrue comme à Philadelphie, il inquiéta fortement les chrétiens et réussit à en faire jeter quelques-uns en prison ^ Malgré cette opposition déclarée de la part des Juifs, ils étaient encore souvent les victimes de la répulsion que leurs adversaires inspiraient. On confondait leur cause avec celle de ces rebelles opiniâtres qui ne pouvaient se plier au joug de Rome^. Les empereurs donnaient une attention particulière à tout ce qui venait des Juifs. Ils savaient que la révolte pouvait à chaque instant renaître parmi eux comme le feu des débris d'un iucendie. La police impériale était toujours sur l'éveil pour épier la moindre
1 Apoc. II, 9, 10; 111, 9. — - Gie.îeler, Kircken-Geschichte , I, 135.
'velléité de rébellion. C'est ce qui explique Finquiétude étrange manifestée par Doiuitien à l'occasion des petitslils de Jude, le frère du Seigneur. Hégésippe nous rapporte qu'ayant appris qu'ils étaient de la race de David, c'est-à-dire de l'ancienne famille royale du peuple juif, il les fit comparaître devant lui. Il ressort du récit d'Hégésippe qu'on avait essayé d'alarmer l'empereur en rattachant les espérances chrétiennes sur la seconde venue du Christ, aux complots des Juifs pour recouvrer leur indépendance. Donatien interrogea immédiatement les petits-fils de Jude sur la nature du règne glorieux qu'ils attendaient \ Il ne fut ra^isuré qu'en apprenant leur pauvreté et en voyant leurs mains calleuses qui montraient de simples agriculteurs chez ces prétendus rivaux de César -. Cette préoccupation jalouse de son pouvoir devait conduire Domitien à ranimer la persécution contre l'Eglise. Celle-ci avait pris assez d'extension, à Rome surtout, pour ne plus passer inaperçue. Elle s'était recrutée dans les plus hauts rangs de la société, et un parent de l'empereur, son propre cousin, le consul Flavius Clément, avait embrassé la foi chrétienne. Entouré de délateurs et de calomniateurs, comme tous les tyrans, soupçonneux et cruel, émule de Néron pour le crime, mais ayant de plus que lui l'hypocrisie, Domitien devait fatalement incliner à persécuter une secte nombreuse qui grandissait chaque jour et refusait les hommages impies que réclamait son orgueil en
* 'Eçoêet-ro -(àp rf,v zapcj-iav tcu XptcTOu. (Eusèbe, //. E., III, 20.) YÎaç. (Eusébc, 11. E,, lil, 20; Roulh, lleliquiun sacra;, l, 213.)
démence. On sait en effet que nul empereur plus que lui, pas même Caligula, n'a ouvertement affiché la pré- Icntiou dètre adoré comme dieu. Il avait fait placer sa statue dans les sanctuaires les plus vénérés et des hécatombes entières étaient immolées devant ses autels*. Il commençait ses décrets par ses mots : « Notre Seigneur et Dieu a commandé de faire telle chose ^. » Il n'était pas permis de parler de lui en dWtre termes. Il était facile d'accuser les adorateurs du vrai Dieu du crime de lèse-majeslé auprès d'un pareil fou. Les chrétiens furent immolés en grand nombre ', entre autres Flavius Clément. La femme de celui-ci, Flavia Domitilla, fut envoyée en exil dans l'île Pontia, où elle mourut. « Les deux époux, dit l'abréviateur de Dion Cassius, furent condamnés comme coupables d'athéisme." Beaucoup d'autres le furent également comme s'étant rattachés au judaïsme, c'est-à-dire au christianisme, considéré comme une secte juive. Les uns furent mis à mort, les autres eurent leurs biens confisqués \ Cette persécution, qui ne nous est connue que par ces indications assez vagues, dut être très-sanglante, car elle fut mise par les chrétiens de la génération suivante sur le même rang que celle de Néron ^
1 Plinius, Panegyr., c. LU.
* « Dominus et Deus nostor hoc fieri jubet. » (Suétone, Dormtien, c. XIII. ) 3 IW/Xo'. lï '/z'.z'.'.x'ibri è[j.ap-:'jp-^7av y,%~% Ao[J,î-tav5v. (Eusèbe,
Chron., lib. Il, G-11; ad olymp. 218.)
* 'ETTr^véyJJY; It àf^-^îTv hc/J^ri\i.% à6soTr;TOç. (Xiphilini, Epitome Dion. Cass., 67, 14.)
5 C'est ce que nous inférons du passage suivant de l'apologue de Mélilon de Sardes à Marc-Aurèle : « MévomâvTWV àvaTïeicOévTîç ûtc5 Ttvwv
i:tat I)1-;s églises. 353
Plus le christianisme s'affermissait et étendait ses conquêtes, plus aussi le vieux monde païen avait conscience de sa haine contre lui.
§ II. — Etat intérieur des Eglises. — Les hérésies. — L'orcjanisation.
La position des Eglises à la fin de l'âge apostolique abondait en périls et en tentations. A la période du premier enthousiasme, où nul obstacle ne semble devoir arrêter l'élan du zèle et de l'amour, avait succédé cette seconde période où les difficultés de la tâche apparaissent l'une après l'autre, où de nombreuses défections ont appris à douter des plus belles apparences, où enfin le mal a ses réactions redoutables après avoir semblé complètement vaincu. On voit, en effet, d'après le tableau que l'Apocalypse nous présente des sept Eglises de l'Asie 3Iineure, que peu de temps après la mort de Paul et de Pierre, la brèche y avait été largement ouverte aux influences du dehors*. Ce n'est pas une crise violente
Par/.âviov àvOpwTrcov, tcv v.aO' r,[j.aç èv c'.aëoAï) y.aTaaT^cai Xovov r,OiXîîav Népwv xal Ao[j.îT'.avôç. « Seuls des empereurs, Néron et Doiiiilien, poussés par les conseils de quelques hommes malveillants, ont voulu calomnier notre religion. » (Routh, Reliq. sacrce, I, 117.)
' L'un des exemples les plus étonnants de l'arbitraire qui a rég-né dans rinterprétation de l'Apocalypse, est l'explication symbolique fréquemment donnée du nom dos sept Eglises, considérées comme les types de sept iiériodcs de l'histoire de l'Eglise. C'est une pure invention sans aucune base exégétique. — De ces sept Eglises, deux seulement sont dans un élat prospère : ce sont celles de Smyrne et do Philadelphie (Apoc. U, 9; 111, 8) ; deux .«ont dans l'étal le plus làcheux : ce sont celle.'; de Sardes (111, i), et de Laodicéc (III, 15). Le bien et le mal se balancent a Epheso (.11, 4-G), à Pergame(II, 13-15) et à Thyatire (II, 19).