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L'HÉRÉSIE. COMMENCEMENT DU DOCÉTISME

L'hérésie, pendant la période de Jean, n'est plus flottante et indécise comme dans la précédente; elle prend une forme plus arrêtée. Nous avons constaté cette transformation pour ce qui concerne les hérésies judaïsantes qui sont en dehors de l'horizon de l'apôtre, mais qui tendent à se constituer depuis la ruine de Jérusalem. Il en est de même des hérésies issues du paganisme, dont nous avons étudié la première manifestation dans cette Asie Mineure où se rencontrait alors le double courant de la philosophie occidentale et de la théosophie orientale. Le gnosticisme commence à sortir de l'état de simple élaboration. Nous ne pouvons pas .encore en présenter une caractéristique générale; nous courrions le risque de devancer les temps et d'attribuer à l'âge apostolique ce qui n'apparaît que bien plus tard. Quand nous serons en présence des systèmes de Valentin et de Basilidès, nous réunirons tous les traits épars recueillis l'un après l'autre et à leur date dans la suite de son développement; alors nous aurons une idée complète de cette^ importante réaction de l'esprit païen dans l'Eglise. Nous savons déjà que le gnosticisme est essentiellement dualiste ; il repose sur cette antinomie de l'esprit et de la matière que ni la philosophie grecque ni les religions orientales n'ont jamais dépassée. Au temps de saint Paul, l'hérésie avait poussé a un ascétisme outré, fondé sur une fausse spiritualité ; elle avait même été jusqu'à nier la résurrection des corps. Au temps de saint Jean, la tendance gnostique va plus loin; elic Icnd de plus en plus au docétisme, c'est-à-dire à lu doctrine qui réduit l'existence

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corporelle du Christ à une vaine apparence \ Au point de vue dualiste, en effet, le corps comme élément matériel est infecté par le mal; on ne peut donc admettre que celui qui était destiné à vaincre le mal l'ait apporté avec lui dans le monde. La conséquence naturelle de ces idées était que Jésus-Christ n'avait eu qu'une apparence, une ombre de vie corporelle. On se tromperait cependant si l'on pensait qu'au temps de saint Jean le docétisme eût pris une forme tout à fait systématique; c'était plutôt une tendance qu'une doctrine; mais il gagnait tous les jours du terrain. Voilà pourquoi l'apôtre insiste avec tant d'énergie sur l'incarnation.' « Tout esprit, dit-il, qui ne confesse pas Jésus-Christ venu en chair, n'est point de Dieu, et c'est là l'esprit de l'Antéchrist". >> Ce n'est pas sans motif qu'il rappelle avec tant d'instance le caractère éminemment pratique de la vérité, de cette vérité qu'il faut non-seulement connaître, mais encore accomplir, et qui implique une soumission absolue aux commandements de Dieu ^ ; on voit que le gnosticisme encore inachevé de son temps réduisait le christianisme à une théorie de l'intelligence sans action sur la vie morale, et que c'était lui qui encourageait les graves désordres que nous avons mentionnés. Restaurant le principe fondamental du paganisme, il n'est pas étonnant qu'il en justifie les œuvres et en favorise la corruption.

1 Docétisme vient du verbe cc/.sTv, paraître.

2 IIÏV r.^)l\)]}.X 0 [J-Tj C'^.Z\0'(ZX TGV 'lr,7cijv, £•/. TCU OîCJ CJ/, eSTl"

y.al toj-ro kz-'. -zz tcj h-.v/p'.z'Zj . (1 Jean IV, 3.)

3 '0 As^^œv EYVto/.a akbv, y.al Ta; iv-roAà; ai-rsO [rrj ':Y;pâ)v, liîOîTY;; ècTi, '<7.\ ev to'j-io t; àXYjOc'.a où-/, sîtiv. (1 Jean II, 4.)

3o8 LES NICOLAITES.

Semblables au prophète Bnlaam et à l'impure Jésabel, qui entraînaient l'ancien peuple de Dieu h pactiser avec les idolâtres, les hérétiques cherchaient à abaisser la barrière entre les chrétiens et les païens. Aussi l'Apocalypse, dans son langage symbolique, les désigne-t-elle sous ces noms bien connus qui caractérisent parfaitement leur conduite '. Il paraît que ces hommes dangereux avaient trouvé un chef dans les rangs de ceux qui, placés le plus près des apôtres, semblaient devoir le mieux conserver la pureté de la doctrine et de la vie^. Le diacre Nicolas, d'après Hippolyte et Irénée, prétendait que les chrétiens n'étaient point tenus de s'abstenir des pratiques païennes, et qu'ils pouvaient sans scrupule se livrer à la volupté \ Saint Jean reconnaît dans une pareille doctrine les profondeurs de Satan*.

On voit déjà apparaître dans les hérésies de son temps une idée qui est destinée à faire fortune dans le gnosticisme du second siècle : c'est celle que le monde n'a pas

1 Apoc. 11,14,20.

^"Eyt'.ç. y.pa-roîJVTaç ty;v â'-oa^r/V twv N'.y.oXaÏTtov. (Apoc. II, 15.) La plupart dos théologiens allemands prétendent que les Nicolaïtes sont identiques aux Balaamites. Ils s'en réfèrent à l'étymoloîîie des deux nnots. Balaann, d'après eux, viendrait du verbe hébreu halal, qui sig-nifîe absorber, perdre, et du substantif am, peuple. Balaam siornifierait ainsi : celui nui perd le peuple. D'un autre côté, Nicolaïtes viendrait des deux mots grecs v.y.îv Aacv, qui sig'nifient : vaincre, séduire le peuple. Nous aurions ainsi di^ux synonvrnes pour une seule idée (Hengstenberg, Balanm, 23). Cette explication nous semble bien subtile, bien savante. D'nilleurs l'auteur de l'Apocalypse distingue entre les Balaamites et les Nicoluites. (Le v. 15 est lié au v. 14. du ch. 11 par un y.at.) Le témoignage d'Hippolyte, si versé dans les origines de l'hérésie, nous semble concluant. (Philosoph., p. 258. Comp. Irénée, Contr. Hxres., I, 27; Epiphane, Hxres., XXV.)

3 'Ec(oar/.£V ào'.açcptav p.'yj. [Philos., p. 258.)

* Ta ^âOeaVoj Sa-ava. (Apoc. H, 24.)

CÉRINTHE. S-'J^

cté créé par le Dieu suprême, mais par un Dieu infurieur et ennemi, le démiurge\ esprit du mal et ordonnateur de la matière. Cérinthe, l'adversaire de saint Jean, admettait déjà cette hypothèse d'un créateur inférieur et mauvais, non pas peut-être avec toute la clarté et la précision que lui attribuent Irénée et Hippol} te, mais au moins en substance. Elle découlait du dualisme, et paraissait bien mieux que Témanatisme sauvegarder la sainteté de Dieu, qui n'avait ainsi aucun contact avec le mal et la matière. Une fois que l'on posait en face l'un de l'autre deux principes éternels et ennemis, il valait mieux supposer que le principe mauvais avait agi sans aucune participation du principe spirituel. Cérinthe était Juif d'origine, mais imbu de gnose alexandrine^ et de théosophie orientale. La force qui avait créé le monde était, d'après lui, séparée du Dieu supérieur et avait agi a son insu^ Jésus-Christ n'était pas né d'une vierge; il était fils de Joseph et de Marie, semblable aux autres hommes, mais se distinguant d'eux par sa justice et sa sainteté. A son baptême, la puissance divine, qui est au-dessus de tout, est descendue sur lui, sous la forme d'une colombe \ Il a dès lors révélé aux hommes le Dieu inconnu et accompli des miracles. Mais à la fin

» Démiurg'e vient de 3-/;ixioupYbç, fabricateur. C'est le nom du dieu inférieur, créateur du monde matériel.

2 Kr,p'.vOo; ce -:•.; xj-rbc ÂtYU7:'c((i)v Tcatcsia àsy-rjOe-'ç. (Hipp. Philos., p. 256.)'

{Id., p. 257.)

* Kat \).t-x -c ^ji--'.z[J.x 7.a-£)vO£tv e(q ajTcv -bv ':f^- bzïp ix oXa a'jOevxIaç tov Xp'.STSv. f'I., p. 256.)

360 CÉRINTHE.

dosa vie cette puissance invisible, qui était le Christ ou l'élément divin en lui, remonta au ciel, et ce fut l'homme Jésus seul (|ui souffrit et ressuscita; tandis que le Christ céleste ne fut soumis à aucune souffrance à cause de sa nature spirituelle '. Ce système ingénieux combinait habilement le récit évangélique avec les principes du dualisme. On retrouve constamment soit dans le quatrième évangile, soit dans les lettres de Jean, la préoccupation de ces funestes doctrines qui équivalaient à la négation du christianisme. Le prologue du quatrième évangile est destiné à établir qu'il n'y a aucune séparation entre Jésus et le Christ, mais que l'homme Jésus a été en réalité le Verbe devenu chair. « Quiconque croit, lisonsnous dans la première épître, que Jésus est le Christ, est né de Dieu. Qui est celui qui est victorieux du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu-? > Jean est évidemment préoccupé des funestes idées de Cérinthe sur le baptême du Sauveur et sa crucifixion, quand il dit : « C'est ce même Jésus, le Christ, qui es! venu avec l'eau et avec le sang, non-seulement avec l'eau, mais avec l'eau et avec le saug\ » En d'autres termes, il a aussi bien accompli notre salut quand il a versé son sang au Calvaire, que quand il est sorti des eaux du Jourdain; il n'est pas vrai que la divinité se soit retirée de lui à l'heure de sa mort. Ainsi Jean, comme Paul, au moment où l'dge apostolique touche à sa fin,

1 Ilpbçoe Tw-céXei, (XTUocTYjvat TovXptcxbv àxb tou 'Iy]c70u. {Philos., p. 257. Comp. Irénée, I, 25.) Cérinthe unissait les idées millénaires les plus exagérées à ce dualisme absolu. Il revenait par un détour au matérialisme.

2 1 Jean V, I, 2.

3 Où'/, èv TU) joa-i iJi.6vov àXX' èv tû yoaTt "/.al -z^ aï[ji.axi. (l Jean V, 6. )

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