LES MYSTÈRES
il est rattaché de plus près à la terre, sa divinisation est une apothéose plus franche. Avec lui le Grec s'élève hardiment sur son Olympe et réclame sa part de divinité sans passer par l'idéalisation d'un Jupiter ou d'un Apollon. Hercule devint le dieu sauveur, le futur vainqueur de Jupiter. Eien n'était plus logique ; les dieux véritables étaient des héros ; il était dans leur destinée de supplanter les anciennes personnifications des forces de la nature. A cette époque la mythologie hellénique est encombrée de héros ou demi-dieux qui réclament l'adoration. La Grèce exprime toujours plus clairement son idée religieuse fondamentale. Tandis que l'Orient demande à la Divinité de venir du ciel s'unir à l'homme pour l'absorber, elle veut que l'homme idéal ouïe héros grec s'élève de la terre au ciel, et remplace sur les autels les dieux anciens, en manifestant non-seulement la beauté esthétique ou intellectuelle, mais encore la beauté morale. Cette religion ne pouvait pas suflBre à celui-là même qu'elle déifiait. Elle avait à la fois trop de grandeur et de bassesse pour subsister. Les nobles instincts de l'àme étaient à la fois réveillés et froissés par elle. Elle devait périr déchirée par cette irrémédiable contradiction.
Les mystères étaient un indice de cette insuffisance de la religion officielle et publique. Nous avons déjà expliqué comment les principaux d'entre eux se rattachèrent aux anciennes divinités telluriques. Les mystères qui roulaient sur les aventures de Bacchus renfermaient une sorte de gnose métaphysique. Selon une légende athénienne, Bacchus aurait été mis en pièces par les
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Titans, puis miraculeusement sauvé par Jupiter. La mutilation du jeune dieu figurait le fractionnement des êtres à la création; sa résurrection était l'emblème de la palingénésie universelle ou du retour à l'unité de toute existence particulière *. Les mystères de l'amour, interprétés par les Orphiques, figuraient également le retour des êtres à l'unité par la voie de l'amour, qui doit faire disparaître toute discorde. Le mythe de Psyché fut élaboré dans ce sens. Ces mystères, plus philosophiques que religieux, n'avaient ni l'importance ni la popularité de ceux d'Eleusis. Ceux-ci étaient destinés à conjurer l'épouvante qu'inspirait l'idée de la mort et à donner la paix à la conscience troublée ^. Le témoignage des auteurs anciens est très-positif à cet égard. « Ces mystères, dit Isocrate dans son Panégyrique, assurent à ceux qui y sont admis les plus douces espérances, non-seulement pour la fin de cette vie, mais encore pour la durée de tous les temps ^ » Cicéron dit à leur sujet : « Nous n'avons pas seulement reçu le moyen de vivre dans la joie, mais encore de mourir avec une meilleure espérance pour la mort \ » Si ces mystères se rattachent à Cérès et à Proserpine, c'est pour des raisons profondes qu'il est facile de découvrir dans le fameux hymne homérique à Déméter, qui contient la légende sacrée dramatiquement représentée à
1 Creuzer, traduction Guigniaui.
* Voir, pour les détails, les Mémoires sur les mystères de Cérès et de Proserpine, par M. Guigniaut, membre de l'Institut, 1836. Voir aussi le chapitre sur les Mystères, dans le deuxième volume de M. Maury.
' Isocrate, Panégyrique, c. VI.
* Neque solum cum laelilia vivendi sed etiam cum spe meliore moriendi.