‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 600 sur 613 · I.\ VIE CHRÉTIENNE A L'AGE DE TRANSITION · texte numérisé non relu

I.\ VIE CHRÉTIENNE A L'AGE DE TRANSITION

breuses dans la Babylone de VOccident, où affluait, selon l'énergique expression de Tacite, tout ce qu'il y avait d'infamie dans l'univers. Il n'y a pas lieu de s'étonner si, dès la première moitié du second siècle, la piété y avait sensiblement décliné. Hermas, dans l'allégorie du Pasteur, est amené par cette situation à se poser comme un austère prédicateur de la repentance. Il reproche à l'Eglise de Rome d'avoir été gagnée par le souci des intérêts matériels * ; d'avoir cédé aux entraînements du luxe, en négligeant les pauvres pour satisfaire à ses besoins factices-.

La vie chrétienne a donc subi plus d'une altération. Cependant elle se détache encore sur le fond obscur du paganisme comme la pure clarté de l'aube sur une nuit profonde. Si elle n'est pas partout également fervente, et empreinte de spiritualité, elle a aussi ses héroïques manifestations, et elle n'en est pas moins prise, dans son ensemble, le plus grand des miracles dans ce monde corrompu et amolli. Elle seule a la flamme de l'enthousiasme, la vigueur et la persévérance d'une inébranlable conviction. L'Eglise de l'âge de transition, comme celle qui la précède et celle qui la suit, a le droit de porter devant l'histoire la couronne du martyre.

Néanmoins, plus d'une question de pratique diflBcile et délicate se posait aux chrétiens de cet âge. Ils se trouvaient placés entre deux dangers ; ils pouvaient être entraînés à pactiser avec le monde, ou bien à sortir par

1 « Vos infirmali a secularibus negoliis traclidisti vos in socordiam. » (Visio m, 11.) * Visio III, 9.

tM LA VIE CHRÉTIENNE A L'AGE DE TRANSITION.

l'ascétisme, non-seulement de la société païenne, mais des conditions générales de la vie humaine. Ignace prévenait les chrétiens de Smyrne contre l'un et l'autre écueil. Il leur dit d'abord de fuir tous les métiers, tous les arts coupables*. Il était peu de vocations qui ne fussent à quelque degré souillées par le paganisme, et dans la pratique desquelles on ne fût plus ou moins forcé de l ui faire des concessions. La magie et ses sortilèges, comme aussi tout ce qui se rattachait au culte des faux dieux ou aux jeux impurs du théâtre et du cirque, étaient compris dans cette interdiction. Les tendances ascétiques étaient favorisées par le désir de réagir contre la vie païenne. L'ascétisme était dans l'air, en quelque sorte; ceux même qui ne cédaient pas à l'hérésie en subissaient l'influence sans s'en douter. Aussi voyait-on, surtout en Asie Mineure, un certain nombre de chrétiens renoncer aux joies et aux devoirs de la famille, et montrer un orgueilleux mépris pour ceux qui ne les imitaient pas. Ignace se crut obligé de leur rappeler la sainteté du mariage, image de l'union de l'Eglise avec Jésus-Christ, en leur déclarant avec fermeté que l'ascétisme n'est point en lui-même un mérite, et que quand il est accompagné d'orgueil et d'insubordination, il est mortel comme le péché".

Nous avons vu avec quelle sagesse l'apôtre saint Paul avait traité le problème de l'esclavage, proclamant l'égalité en droit de tous les chrétiens, mais manifestant

' Ta; v,y.-/.oxeyyiixq ipeD^e. (Ad Polyc, c. il.) Hœfele traduit à tort par : malas doctrinas, * 'Eàv y.a'j/ria-^Ta'., à-sAî-u. (Ignace, Ad Pobjc, IIJ

LA VIE CHRIÎTIENNE A L'AGE DE TRANSITION. io\

une préférence marquée pour la condition libre, tout en distinguant avec soin la sphère sociale de la sphère religieuse. On comprend que les esclaves convertis aient accordé plus d'attention à ses paroles d'émancipation qu'à ses conseils de soumission. Il suffisait d'ailleurs de l'influence générale du christianisme pour réveiller fortementle sentiment de l'égalité et de l'indépendance. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner si un certain nombre d'esclaves pensaient, comme le rapporte Ignace, que l'Eglise était tenue d'acheter leur affranchissement sur les fonds de la communauté '. Evidemment, si l'Eglise eût favorisé cette prétention, s'il eût été entendu qu'il suffisait de se convertir pour être affranchi, elle eût soulevé imprudemment la grande question sociale de l'époque. Les esclaves fussent entrés en foule dans son sein ; l'action turbulente de la révolte eût été substituée à l'action lente et infaillible des principes. C'est donc avec une haute raison qu'Ignace rappelle aux esclaves qu'ils peuvent obtenir une liberté meilleure que la liberté extérieure, en se consacrant à la gloire de Dieu ^. Mais cette liberté meilleure amène toutes les autres libertés ; ce besoin d'affranchissement chez les esclaves chrétiens est un symptôme très-grave, un signe des temps et une prophétie de l'avenir.

Après avoir retracé l'état spirituel des divers Eglises, considérons leur constitution. Celle-ci a subi d'irapor-

* Mr, spaTW^av àzb loû y.&'.voD èXsuOepouaÔai. (Ignace, Ad Pobjc, c. II.)

plaç àxb ^£5li rj/o)5:v, {Ad Polyc, c. 11.)

»o2 L'ORGANISATION ECCLÉSIASTIQUE,

tantes modifications pendant l'âge de transition. S'il est certain que l'organisation monarciiique est loin d'y avoir triomphé, il ne l'est pas moins que toutes les pièces de ce savant mécanisme sont créées l'une après l'autre. Rendons-nous compte des circonstances qui favorisaient ces changements, insensibles d'abord, mais dont les conséquences devaient être si graves. La diminution relative, de la piété, l'envahissement d'un christianisme nominal et extérieur étaient tout au profit des progrès du système épiscopal, car la liberté dans l'Eglise repose toujours sur la sainteté de ses membres. Le sacerdoce universel des croyants est une fiction partout où la foi n'est pas vivante et personnelle. On était sans doute encore loin des temps où, toute barrière étant abaissée, les multitudes inconverties entreraient de plein droit dans l'Eglise pour y porter un joug de fer. Cependant, malgré la discipline efficace de la persécution, il y avait un certain déclin dans la piété, et les progrès de l'épiscopat correspondaient exactement à ce déclin. Nous avons vu que dans les premiers temps de l'Eglise tous ses membres avaient le droit d'enseigner. Ce droit n'est point abrogé à l'âge de transition, mais il n'est plus exercé comme dans la période précédente. En efifet, les dons miraculeux qui avaient accompagné la première effusion du Saint-Esprit deviennent encore plus rares à cette époque qu'au temps de saint Jean. La parole inspirée, le don de prophétie, le langage extatique connu sous le nom de don des langues, toutes ces manifestations extraordinaires de la grâce divine n'apparaissent plus qu'exceptionnellement. Nous en avons une preuve

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