‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 91 sur 613 · LE PLATONISME, PRÉPARATION DU CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LE PLATONISME, PRÉPARATION DU CHRISTIANISME

n'est pas l'homme tout entier qu'il a divinisé; il n'a reconnu la divinité que dans la partie supérieure de notre être. Il a ainsi élevé l'hellénisme aussi haut qu'il pouvait monter. II a recueilli ses plus nobles éléments pour les purifier encore et les coordonner. C'est ainsi qu'aprè.s Socrate il a été l'apôtre inspiré de l'idée morale, non pas sans doute comprise dans toute sa profondeur, mais présentée néanmoins dans sa sainteté et son inllevible rigueur. Qu'on lise le Gorgias, le P/iilèbe, et surtout le traité sur la République et les lois, et l'on entendra avec ravissement la grande voix de la conscience humaine couvrant tous les sophismes de l'intérêt personnel et le tumulte des passions! S'il nous fait assister au triomphe de l'homme inique dans la première partie de la République, c'est pour nous révéler à la conclusion du livre toute la fausseté de ce triomphe. « Quant aux méchants, dit-il, je soutiens que, quand même ils auraient dabord réussi à cacher ce qu'ils sont, la plupart d'entre eux se trahissent à la lin de leur carrière; que lorsqu'ils sont devenus vieux, on les couvre de ridicule et d'opprobre, et que tous ces maux ne sont rien comparés à ceux qui les attendent dans l'autre vie. Quant à l'homme juste, soit qu'il se trouve indigent ou malade, ces maux prétendus tourneront à son avantage durant sa vie et après sa mort, parce que la providence des dieux est nécessairement attentive aux intérêts de celui qui travaille à devenir juste et à parvenir, par la pratique de la vertu, a la plus parfaite ressemblance que l'homme puisse avoir avec la divinité. Il n'est pas naturel qu'un homme de ce caractère soit négligé de celui

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auquel il s'eflorce de ressembler '. » Platou s'élève si haut au-dessus de tout eudéuionisme, qu'il déclare nettement dans le Gorgias qu'il vaut mieux soullrir l'injusticc que la commettre. « Je soutiens, dit-il, que ce qu'il y a de plus honteux n'est pas d'ôtre frappé injustement sur les joues, ni de se voir mutiler le corps, mais que me frapper et me mutiler injustement, et que me voler et me réduire en cschivage, commettre eu un mot quelque espèce d'injustice que ce soit envers moi et à ce qui est a moi, est une chose plus mauvaise et plus laide pour celui qui commet l'injustice que j)our moi qui la souffre -. — C'est un grand combat, dit-il ailleurs, et plus grand qu'on ne pense, que celui où il s'agit d'être vertueux ou niéchanl ^ IXi la gloire, ni les richesses, ni les dignités, ni enfin la poésie ne méritent que nous négligions pour elles la justice. » L'idée morale a chez Platon une telle vérité, que, comme on l'a remarqué, l'expression qu'il lui donne a parfois une singulière analogie avec des textes des saintes Ecritures. Ce qui relève ï^urtout son point de vue éthique, c'est qu'il n'est point entaché de ce pélagianisme sec et frivole qui est au fond de toute morale purement philosophique. Il reconnaît que l'homme ne peut par lui-même s'élever au bien. <■ La vertu, lisons-nous dans le Ménon, n'est point naturelle à l'homme ni ne peut s'ai)prendre, mais elle survient par une inllueuce divine. La vertu vient par un don de Dieu a ceux qui la possèdent *. » Platon,

« Répub., liv. X, p. 12, 13.

' Gorgias, c. XXIX.

» Mé^a: yàp h X';i)v. Rëpuh., liv. X, c. VIII.

* Voir la conclusion du Ménon.

LE [M.ATOMSME, l'IUÏiPARATlON DU CHUISTIANISME. 165

en formulant un pareil système de morale, poursuivait et complétait l'œuvre de Socrate; la voix de Dieu, qui trouve encore un profond ùcho dans le cœur humain, avait en lui un organe que la Grèce entière écoutait; et quand bien même laustère révélation de la conscience était enveloppée cette fois d'un lauj^age trop harmonieux pour ne pas distraire un peuple d'artistes par la beauté de la forme, il la recevait néanmoins; les tables de la loi éternelle, quoique taillées dans le marbre le plus blanc et le plus merveilleusement scul|.té, n'en étaient | as moins lues par lui. Ce fait est d'une immense importance pour ce qui concerne l'œuvre de préparation au milieu du paa:anisme. Du reste, Piaton ne se contentait pas de développer le sentiment de la déchéance, en peignant en traits si purs l'idéal moral à ses concitoyens. Cette déchéance, il l'affirmait énergiquement, comme nous l'ont appris les fragments du Phèdre que nous avons cités. L'âme, dans son état actuel, lui ])araissait plus défigurée que Glaucus, le marin " dont on ne peut reconnaître la première forme, tant il a été déformé par un long séjour au sein de la mer '. » Tl était impossible qu'en insistant comme il le faisait sur la triste condition de l'homme sur la terre, il ne contribuât pas à exciter chez lui une ardente aspiration vers une condition meilleure, et à développer le besoin du salut. Malheureusement il a faussé en partie ce besoin en même temps qu'il l'a réveillé: car il a enseigné le salut par la science bien plutôt que le salut

• Répuh., liv. X, c. XII.

par la rédemption. Il n'entrevoyait qu'un salut tout intellectuel et, par conséquent, essentiellement aristocratique et peu fait pour l'ensemble de l'humanité. C'est là sa faiblesse : c'est celle de toute philosophie qui n'a pas été complétée par la révélation. Elle ne peut qu'entrevoir ce qui est nécessaire à l'homme; elle ne peut le lui donner. Un système ne le sauve pas, car le salut est un fait; mais c'est déjà avoir rendu un précieux service à la race déchue que d'avoir réveillé ses besoins les plus profonds, et de leur avoir donné une immortelle expression.

Après tout, le platonisme a été la plus énergique protestation de l'esprit contre la chair dans l'ancien monde. Nous ne saurions mieux résumer notre appréciation sur cette glorieuse école qu'en lui appliquant ce que Platon a dit si poétiquement de l'amour dans le Banquet : elle désire ce qui est souverainement beau, sans posséder elle-même ce qu'elle poursuit.

Nous ne nous arrêterons pas longtemps à la philosophie d'Aristote. Ce n'est pas que nous en méconnaissions la valeur, elle a exercé une action égale à celle de Platon; elle a créé une méthode immortelle; elle a amassé de précieux matériaux. Elle est la plus savante des philosophies anciennes, mais elle a eu un rapport bien moins direct avec le christianisme, et elle n'a servi l'œuvre de préparation que d'une manière indirecte en perfectionnant la formule de l'humanisme et en continuant à saper par la base le polj théisme. Elle forme, comme on le sait, un contraste frappant avec le platonisme, tout en procédant de lui. Aristote, qui avait été

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pendant vingt ans disciple de Platon, lui est demeuré fidèle sous un rapport; il a admis, comme lui et bien plus que lui, peut-être, l'analogie entre les éléments supérieurs de la nature humaine et la divinité. Le dieu d'Aristote est, en définitive, la pensée, l'esprit élevé à sa plus haute puissance. Voilà pourquoi il étudie rint( lligence humaine et sa révélation dans la parole avec un soin si minutieux, espérant arriver par cette voie aux lois universelles de l'être. On conçoit, à ce point de vue, l'importance qu'il donne à la logique. Tandis que Platon s'élève immédiatement aux idées pour de là construire le monde, en s'attachant toujours à ce qui est général et éternel, Aristote se concentre tout d'abord sur le particulier, l'individuel, le contingent pour en tirer, par une patiente induction, toute sa logique. jN'ous ne le suivrons pas dans cette ferme analvse des formes et des modes de nos jugements, d'où il tira les grands principes de sa philosophie. De même que dans le mode ordinaire de nos jugements, qui est le syllogisme, nous allons du plus connu au moins connu, de même aussi la science d'après lui doit prendre son point de départ dans ce qui nous est le plus immédiatement connu, c'est-à-dire dans la sensation. Celle-ci, en se répétant, produit le souvenir, par le souvenir l'expérience, et l'expérience produit la science. L'esjirit humain comprend deux sortes d'intelligences : l'intelligence passive, qui est comme le réceptacle de la sensation, et l'intelligence active, qui imprime aux données fournies par les sens le sceau de la pensée. Elle en dégage les premiers principes, et les vérités éternelles dont

ItiS IMllLOSOPIIIE D'ARISTOTE.

elle a le type eu elle même. Cette intelligence active est la partie divine de Tesprit. C'est elle qui imprime un caractère intelligible, une forme déterminée aux éléments incohérents et indistincts qui nous arrivent par le canal do la sensation. Ainsi, déjà dans l'être humain, nous trouvons cette dualité de la matière et de la forme qui traverse tout le svstème d'Aristote. La matière, c'est ce qui est passif, indéterminé, général; la forme, au contraire, c'est ce qui est actif, déterminé, particulier, L'esprit touche au monde sensible par sa passivité, et au monde divin par son activité'. Aristote élève ces résultats de la logique à la hauteur de principes universels. 11 prouve que l'essence d'une chose ne réside pas dans ce qu'elle a de commun avec toutes les autres, mais dans ce qui l'en distingue. C'est par ses diflférences qu'on la définit. C'est donc là ce qu'elle a d'essentiel Eu conséquence l'essence des êtres ne doit pas être cherchée dans l'élément d'unité et de généralité, ou dans l'unité, ainsi que le prétendait Platon, mais dans l'élément de diversité et de particularisme. Il n'est pas possible d'être en contradiction plus directe avec le platonisme.

Ainsi l'opposition de la matière et de la forme, pour Aristote, correspond à l'opposition qui existe entre l'élément de généralité et l'élément de particuJarisation. D'un côté est la passivité pure, le non-être; de l'autre l'activité, l'être,- la pensée. La matière et la forme sont les deux grandes causes d'où procèdent tous les êtres.

Eth. nec, VI, 12.

La cause formelle est en même tem-js cause motrice et cause finale ', car évidemment c'est l'élément de détermination qui imprime le mouvement à la matière passive en la déterminant, et c'est lui encore qui est la fin de l'être, puisque l'être n'existe réellement (jue quand il a passé de l'indétermination à la détermination. Le mouvement est la fin universelle de tous les êtres -. Il est éternel et permanent. Si le mouvement est ainsi universel et éternel, il est nécessaire qu'il y ait un premier moteur immobile qui le produise éternellement. Ce premier moteur, unique parce qu'il est absolu, est le dieu d'Aristote. « Le moteur immobile, lisons- nous dans le Xir livre de sa Métaphysique ^ est un être nécessaire; et, en tant qu'être nécessaire, il est le bien et, par conséquent, un principe. Tel est le principe auquel sont suspendus le ciel et toute la nature. Il possède éternellement la félicité parfaite. La jouissance pour lui c'est son action même. Ce premier moteur est immatériel, car il est essentiellement énergie. Il est la pensée pure, la pensée se pensant elle-même, la pensée de la pensée. » L'activité de l'intelligence pure en soi, telle est la vie parfaite, éternelle de Dieu. Ce premier moteur, ou le bien absolu, meut le monde sans sortir de son mouvement éternellement égal, en étant l'objet du désir et de la pensée et en attirant ainsi souverainement vers lui tous les êtres. Le principe du mouvement est dans le désir universel du bien absolu.

1 Hinct -à Y'.Yvc|j.Eva br.i -i t'.vo; x:;^n-x: /.v. iv, v.-izz. Métaph., » Ts vàp IpYOV 'éXsç. Métaph., 0, 8.

« Le monde est mu par l'attraction qu'exerce sur lui la pensée éternelle, l'énergie sereine de l'intelligence divine * »

Ces principes sont appliqués à la physique. Le ciel est le premier mobile mu par le moteur divin, et tout se meut après lui. Le mouvement est la fin de chaque être; l'àme, ou l'énergie rationnelle, est la fin ou, pour parler la langue d'Aristote, Ventéléchie du corps. La morale, à ce point de vue, est une sorte de mécanique spirituelle ; comme tout en revient au mouvement, elle est la science de l'équilibre dans la sphère supérieure de la vie. Il ne faut pas lui demander l'effort sublime du platonisme; elle rase la terre de très-près. La fin, le but de la vie, est le bonheur, el le bonheur doit être cherché dans l'activité conforme à la vertu ; la vertu est définie par Aristote comme la juste mesure ou le juste milieu^. Le grand philosophe péripaléticien sacrifie tout à l'Etat, à l'exemple de Platon. La famille est la fin ou l'entéléchie de l'individu, et l'Etat est la fin de la famille. La dignité de l'individu est foulée aux pieds. Aussi Aristote professe-t-il sans scrupule les plus odieux principes sur l'esclavage et même sur la traite des esclaves, telle qu'elle se pratiquait dans l'antiquité. Appliquant ingénieusement à la politique ses principes ontologiques, il voit dans le sol et dans la population d'un pays l'élément matériel de l'Etat; c'est à la constitution sociale à lui imprimer une forme. On sait de quelles vives lueurs son génie a éclairé la politique. Son amour du juste milieu

• K'.vôToè.û); âpw[j.îvov. Méta{/h.,K, 7. « Ritler et Preller, p. 294.

ramenait à donner la préférence au gouvernement des classes moyennes.

Si maintenant nous apprécions dans son ensemble la philosophie d'Aristote, elle nous paraît déborder déjà, par un côté, la grande période de l'hellénisme. Elle n'inaugure pas la décadence, mais elle la prépare. Nous admirons en elle le plus puissant effort de l'esprit humain dans l'antiquité; elle laisse des résultats acquis pour jamais dans la psychologie et la logique. Elle a» assoupli l'instrument de la pensée philosophique : elle lui a donné une finesse et une précision dont on profitera toujours. Néanmoins, à tout prendre, elle nous semble inférieure à sa devancière. En combattant ce que la théorie de Platon sur les idées avait d'exagéré, elle a été amenée à réagir contre l'idéal lui-même et elle a ramené la philosophie surla pente du sensualisme. Laissant le dualisme inexpliqué tout autant que le platonisme, elle a relevé le côté sacrifié par lui, le côté de la particularité, de la contingence. On peut prévoir que les successeurs d'Aristote oublieront bientôt la partie élevée de son système, celle qui concerne le premier mobile, et qu'ils s'attacheront à la sensation pour la sensation. Mais c'est surtout au point de vue moral qu'éclate l'infériorité d'Aristote. Son dieu, comme il le dit lui-même, est au-dessus de la vertu ' ; il est la pensée pure plutôt que le bien ; indifférent, solitaire, il n'entretient aucun rapport avec les hommes. La morale na pas de base divine : elle n'a point un type éternel devant

» '0 vàp ôîbç ^£AT(a»v TYjç àpîTYJç. Eth. nec, VU, 1.

m PHILOSOPHIE D ARISTOTE.

les yeux ; clic n'a point de secours à attendre d'en haut. Aussi la philosophie d'Aristote a eu très-peu d'action sur la conscience. Son mérite essentiel est d'avoir donné à l'hnmanisme hellénique sa formule la plus parfaite, en taisant de Dieu la raison éternelle, la pensée qui se contemple elle-raôme. Aristote a, par là même, achevé de ruiner le polythéisme dans les hautes régions de l'intelligence. « Le commandement de plusieurs, dit Aristote dans sa Méfap/iysique, n'est pas bon ; il ne faut qu'un seul chef. Une tradition venue de l'antiquité la plus reculée, et transmise à la postérité sous le voile de la fable, nous apprend que les astres sont des dieux et que la divinité embrasse la nature entière. Tout le reste n'est qu'un récit fabuleux imaginé pour persuader le vulgaire et pour servir les lois et les intérêts communs. Ainsi on donne aux dieux la forme humaine., on les représente sous la figure de certains animaux, et mille inventions du même genre qui se rattachent à ces fables ' . »

Ce passage nous suffirait à lui seul pour nous montrer que nous avons atteint le terme de la période de progrès et de gloire pour le paganisme. D'Orient en Grèce, l'idée de Dieu s'est épurée et précisée; l'homme commence à comprendre que l'union avec la Divinité doit être autre chose qu'une absorption panthéiste ou une apothéose humanitaire. Il entrevoit une union plus sainte, une réparation plus digne de Dieu et de lui. Mais en même temps il ne sait où la trouver; l'épuration

> Métaph., Xn, 8.

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