‹ Histoire des trois premiers siécles de l'église ChrétienneChapitre 96 sur 613 · DÉCADENCE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE PHILOSOPHIQUE

ce maître illustre d'avoir des continuateurs. S"il s'était retenu, par la vigueur de son génie, sur la pente du sensualisme, oùil glissait déjà, ses successeurs n'étaient pas capables du même effort; la partie élevée de sa métaphvsique, concernant le moteur immuable, le Dieu bienheureux qui se pense éternellement et qui n'est que la pensée de la pensée, tout ce grand côté de sa philosophie allait être oublié ou méconnu, et le conseil, que par opposition au platonisme il avait donné à ses disciples, de s'attacher avant tout à la sensation, mal compris et exagéré par eux, devait, dans un temps d'affaissement moral, ouvrir la carrière au sensualisme. Déjà ses disciples immédiats, les péripatéticiens Dicéarque et Straton, écartaient résolument l'idée de Dieu de la philosophie; ils affirmaient qu'aucune divinité n'était nécessaire pour expliquerla formation du monde. Ainsi qu'on le voit toujours aux temps de décadence sociale, une école sceptique apparaît, cachant une araère tristesse sous son rire ironique ; elle vient proclamer de cruelles déceptions et elle ne triomphe quesur les ruines des grandes choses. De même que les premiers sceptiqucsavaient brisé l'un contre l'autre l'atomismeetla doctrine d'Elée, les nouveaux sceptiques opposent Aristote à Platon et Platon à Aristote ; ils trouvent leur meilleure joie à voir ces deux illustres philosophes se transpercer mutuellement et succomber avec la philosophie elle-même, dont ils ont été les représentants les plus puissants. Timon et Pyrrhondéclarentque dechaque chose on peut également dire qu'elle est et qu'elle n'est pas, et, qu'en conséquence, il faut cesser de se tourmenter et arriver au

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calme absolu, qu'ils décorent du nom d'ataraxie '. Spectateurs des hontes de leur patrie, entourés de tous les exemples de lâcheté et de corruption, ils écrivent cette maxime, digne d'un temps où la liberté mei.rt trahie par les sens : « Rien n'est honteux, rien n'est juste en soi, la loi et les coutumesfont seules la justice et l'iniquité -. » Arrivé à cctextrème, lescepticisme meurt dans le vide qu'il a fait autour de lui. Pyrrhon déclarait que la négation trop nettement articulée impliquait encore la possibilité d'une certitude et qu'il fallait s'en abstenir.

Si Ton mesurait par la durée l'importance des écoles, nulle gloire n'eût égalé celle de l'école épicurienne et de l'école stoïcienne. Cependant ce sont deux philosophies de décadence, d'abordparcequ'ellesprofessent le dédain de la haute spéculation et ensuite parce qu'elles reposent sur des principes sensualistes. Il n'est pas nécessaire de le démontrer longuement pour l'épicuréisrae : d'après Epicure, la philosophie est essentiellement l'art de nous rendre heureux ; c'est donc avant tout une morale, et quelle morale! Son principe premier est qu'il faut fuir la souffrance et chercher le bonheur, identique au plaisir '. ÎNous ne devons être guidés dans notre choix des plaisirs que parla pensée d'éviter toute souffrance. C'est à ce titre que la vertu qui n'est pas autre chose

* Ilpto-sv (.ùvà^aji'av, eizzizx o' aTapa^îav. Ritter et Preller, p. 324.

* O'jxî y.aAcv c'ûtô atr/pov, [x-rjcev ehxi -f^ iXrfieixj v6[Aa) cà xai 20£t TTâvTa. Diog. Laert., 1. IX, 61.

3 E\e'(z Tïjv (f'XooztfloL't èvépYeiav sîvai XoYOtç tcv eù5a([xova pîov TceptTwOioOaav. Ritter et Preller, p. 333.

1 m L'ÉCOLE STOÏCIENNE.

que la modération est désirable '. Ce n'est pas du reste qu'il faille s'abstenir des autres plaisirs. Epicure dit nettement que le commencement et la racine de tout bien est dans les plaisirs de la table -. 11 ajoute que nous devons éviter de nuire à notre prochain, afin qu'il ne porte pas atteinte à nos propres intérêts.

En logique, tout est ramené à la sensation ; l'atomisme purestle principe de la physique épicurienne. Les corps ont été formés par la combinaison des atomes ; l'âme n'est qu'un composé d'atomes légers, elle périra quand ils se sépareront ^ Les dieux sont des êtres matériels comme Tàme ; impassibles, ils ne s'occupent pas de nous et il ne faut pas les fatiguer, ou plutôt nous fatiguer, en les priant \ Une telle philosophie se juge elle-même; elle convient aux époques d'asservissement et de corruption, car elle proclame l'impunité de l'injustice et la légitimité de la volupté. Il n'est pas de plus sûr moyen d'enchaîner un peuple libre que de le dégrader.

Le stoïcisme, fondé par Zenon et complété par Cléanthe et Chrysippe, partait de principes logiques identiques à ceux de l'épicuréisme pour conclure en morale dans un sens diamétralement inverse. Lui aussi plaçait dans la sensation le point de départ de toute science; la sensation écrit les idées sur l'âme comme sur une cire

1 « Le plaisir est le commencement et la fin du bonheur. On ne peut vivre agréablement si l'on ne vit raisonnablement et justement. » Diog. Laert., X, 128.

» 'Ap//j "/.ai plî^a TavTo; aYaôoû y) tï^; ^aaips; fjoov^. Ritter et Preller, p. 338.

* 'H ^'J/Yj aa)[J.ï. Diog. Laert., X, 63.

* Diog. Laert., X, 123.

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amollie, préparée à recevoir des empreintes '. La certitude se fonde sur une certaine évidence sensible, et la vérité elle-même est corporelle ". Les stoïciens professent le panthéisme le plus décidé. Les deux principes de l'univers, d'après eux, sont la matière et la raison, qui n'est que le feu subtil appelé le feu artistique, principe actif répandu dans l'univers comme le sang dans les veines ^ C'est lui qui est le Dieu véritable, le Jupiter universel qui pénètre toute chose ^ Le monde, pris dans son ensemble, réalise le bien; le mal n'est que relatif et apparent : il consiste dansla particularité et la passivité. Du reste, tout se plie aux lois de la fatalité. L'âme n'est pas immortelle, car elle est corporelle^; la partie de l'âme universelle qui l'anime se confondra en définitive avec le principe actif du monde. Quant à l'univers, il doit être consumé par le feu, mais pour renaître après cette combustion*^.

De cette physique matérialiste, le stoïcisme tirait une morale sévère, mais irréalisable et souvent inconséquente. Le premier principe de cette morale semble, au premier abord, appartenir à l'épicuréisme. « Il faut, dit Zéhon, se conformer à la nature ' . » Mais la nature pour lui, c'est le principe actif, c'est la raison. Se conformera la nature, c'est donc faire dominer toujours le principe

' Rittor et Preller, Hist. Phil. ex fontihus, p. 358.

* 'H pAv ày-fjOEta cwjxa. Id., p. 364. » Diog. Lafrt., III, 34.

* nvsîj'ij.x c'.f|/.cv 5'.' oXo'j TOJ 7,5(;[Ji.0'j. Ritter et Preller, p. 3G6. s Diog. Laert., VII, 156.

* Ritter et Preller, p. 368.

' Tb ôiJ.oXoYC'J[JLÉva)ç ^f,v. Ritter et Prellrr, p. 380.

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