‹ Histoire des variations des églises protestantes (volume 2)Chapitre 16 sur 177 · Comment Luther rejeta enfin l'autorité de l'^^lise · texte numérisé non relu

Comment Luther rejeta enfin l'autorité de l'^^lise

Quand je considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d'où pouvoit venir cette humilité apparente à un homme de ce naturel. Étoit-ce dissimulation et artifice ? ou bien est-ce que l'orgueil ne se connoît pas lui-

même dans ses commencements, et que timide d'abord, il se cache sous son contraire, jusqu'à ce qu'il ait trouvé occasion de se déclarer avec avantage?

En effet, Luther reconnoît, après la rupture ouverte, que dans les commencements il étoit comme au désespoir (Praef* oper. T. 4. f. 49. 50 et seq. ), et que personne ne peut comprendre « de quelle foiblesse Dieu Ta élevé à un tel courage, » ni comment d'un tel tremblement il a passé à tant de force. » Si c'est Dieu, ou l'occasion qui ont fait ce changement, j'en laisse le jugement au lecteur, et je me contente pour moi du fait que Luther avoue. Alors dans cette frayeur, il est bien vrai en un certain sens, que son humilité, comme il dit, n*étoit pas feinte. Ce qui pourroit toutefois faire soupçonner de l'artifice dans ses discours, c'est qu'il s'échappoit de temps en temps, jusqu'à dire, « qu'il ne changeroit jamais rien dans » sa doctrine ; et que s'il avoit remis toute sa dispute au ju- » gement du souverain Pontife, c'est qu'il falloit garder le » respect envers celui qui exerçoit une si grande charge » (Pie Lect. T. 1. f, 212.). Mais qui considérera l'agitation d'un homme que son orgueil d'un côté, et les restes de \b. foi de l'autre, ne cessoient de déchirer au dedans, ne croira pas impossible que des sentiments si divers aient paru tour à tour dans ses écrits. Quoi qu'il en soit, il est certain que l'autorité de l'Église le retint longtemps ; et on ne peut lire sans indignation, non plus que sans pitié, ce qu'il en écrit. « Après, dit-il (Prœf, oper. Luth. T. i. f. 49.), que j'eus surmonté » tous les arguments qu'on m'opposoit, il en restoit un der- » nier qu'à peine je pus surmonter par le secours de Jésus- » Christ, avec une extrême difficulté et beaucoup d'angoisse : » c'est qu'il falloit écouter l'Église. » La grâce, pour ainsi » dire, avoit peine à quitter ce malheureux. A la fin il l'emporta, et pour comble d'aveuglement, il prit le délaissement de Jésus-Christ méprisé pour un secours de sa main. Qui eût pu croire qu'on attribuât à la grâce de Jésus-Christ l'audace de n'écouter plus son Église, contre son précepte? Après cette funeste victoire, qui coûta tant de peine à Luther, il s'écrie comme affranchi d'un joug importun : Rompons leurs liens, et rejetons leur joug de dessus nos têtes (Ps. ii. 3.); car il se

servit de ces paroles, en répondant à la bulle (Not, in bulL T, i. /". 63. ), et secouant avec un dernier effort Tautorité àe TÉglise, sans songer que ce malheureux cantique est celui que David met à la bouche des rebelles, dont les complots s'élèvent contre le Seigneur et contre son Christ (Ps. ii. 2. ). Luther aveuglé se l'approprie, ravi de pouvoir dorénavant parler sans contrainte, et décider à son gré de toutes choses. Ses soumissions méprisées se tournent en poison dans sou cœur : il ne garde plus de mesures : les excès, qui dévoient rebuter ses disciples, les animent ; on se transporte avec lui en récoutant. Un mouvement si rapide se communique bien loin au dehors ; et un grand parti regarde Luther comme un homme envoyé de Dieu pour la réformation du genre humain.

2/. Lettre de Luther aux évéques : sa prétendue mission extraordinare.

Alors il se mit à soutenir que sa vocation étoit extraordinaire et divine. Dans une lettre qu'il écrivoit aux évéques, qu'on appeloit, disoit-il (Ep, adfalso nominat. ordin. Episcop, T. u. /. 305. ), faussement ainsi, il prit le titre d'ecclésiaste ou de prédicateur de Vitemberg, que personne ne lui avoit donné. Aussi ne dit-il autre chose , sinon « qu'il se Tétoit donné lui-même; que tant de bulles et tant d'analhêmes, » tant de condamnations du Pape et de l'empereur lui avoient » ôté tous ses anciens titres, et avoient effacé en lui le carac- » tère de la bête ; qu'il ne pou voit pourtant pas demeurer » sans titre, et qu'il se donnoit celui-ci, pour marque du mi- » nistère auquel il avoit été appelé de Dieu, et qu'il avoil

» REÇU NON DES HOMMES, NI PAR l'hOMME, MAIS PAR LE DON

» DE Dieu, et par la révélation de Jésus-Christ. » Le voilà donc appelé à même titre que saint Paul, aussi immédiatement, aussi extraordinairement. Sur ce fondement , il se qualifie à la tête et dans tout le corps de la lettre, Martin Luther, par la grâce de Dieu, ecclésiaste de Vitemberg, et déclare aux évéques, « afin qu'ils n'en prétendent cause d'i- )) gnorance, que c'est là sa nouvelle qualité qu'il se donne » lui-même, avec un magnifique mépris d'eux et de Satan ; » qu'il pourroil à aussi bon litre s'appeler Évangéliste par la

» grâce de Dieu ; et que très-certainement Jésus-Christ le » nommoit ainsi, et le tenoit pour ecdésiaste. »

En Tcrtu de cette céleste mission, il faisoit tout dans TÉglise ; il prêchoit, il visitoit, il corrigeoit, il ôtoit des cérémonies, il en laissoit d'autres, il instituoit et destituoit. Il osa, lui qui ne fut jamais que prêtre, je ne dis pas faire d'autres prêtres, ce qui seul seroit un attentat inoui dans toute TEglise depuis Torigine du christianisme ; mais, ce qui est bien plus inoui, faire un évêque. On trouva à propos dans le parti d'occuper par force Tévêché de Naîimbourg {Sleid. xiv. 220.)- Luther fut à cette ville, où par une nouvelle consécration il ordonna évêque Nicolas Amsdor^, qu'il avait déjà ordonné ministre et pasteur de Magdebourg. Il ne le fit donc pas évêque au sens qu'il appelle quelquefois de ce nom tous les pasteurs ; car Amsdorf étoit déjà établi pasteur ; il le fit évêque avec toute la prérogative attachée à ce nom sacré, et lui donna le caractère supérieur que lui-même n'avoit pas. Mais c'est que tout étoit compris dans sa vocation extraordinaire, et qu'enfin un Évangélisle, envoyé immédiatement de Dieu comme un nouveau Paul, peut tout dans l'Église.

28. Raisoniiemeut de Luther contre les Anabaptistes qui préchoient sans mission ordinaire et sans miracles.

Ces entreprises, je le sais, sont comptées pour rien dans la nouvelle Réforme. Ces vocations et ces missions tant respectées dans tous les siècles, selon les nouveaux docteurs, ne sont après tout que formalités, et il en faut revenir au fond. Mais ces formalités établies de Dieu conservent le fond. Ce sont des formalités, si l'on veut, au même sens que les sacrements en sont aussi ; formalités divines, qui sont le sceau de la promesse et les instruments de la grâce. La vocation, la mission, la succession, et l'ordination légitime sont formalités dans le même sens. Par ces -saintes formalités. Dieu scelle la promesse qu'il a faite à son Église de la conserver éternellement : Allez, enseignez, et baptisez ; et voilà, je sui avec vous jusqu'à la consommation des siècles (Matt. xxviii. 19 et 20.) Avec vous enseignants et baptisants; ce n'est pas avec vous, qui êtes présents^ et que j'ai immédiatement élus ;

c'est avec vous en la personne de ceux qui vous seront éternellement substitués par mon ordre. Qui méprise ces formalités de mission légitime et ordinaire , peut avec la même raison mépriser les sacrements, et confondre tout Tordre de FÉglise. Et sans entrer plus avant dans cette matière, Luther, qui se disoit envoyé avec un titre extraordinaire et immédiatement émané de Dieu comme un évangéliste et comme un apôtre, n'ignoroit pas que la vocation extraordinaire De dût être confirmée par des miracles. Quand Muncer avec ses Anabaptistes entreprit de s'ériger en pasteur, Luther ne vouloit pas qu'on en vînt au fond avec ce nouveau docteur, ni qu'on le reçut à prouver la vérité de sa doctrine par les Écritures : mais il ordonnoit qu'on lui demandât, qui lui avoit donné la charge d'enseigner ? ( Sleid. Lib. v, édit. 1555. 69). « S'il répond que c'est Dieu, poursuivoit-il, qu'il le prouve » par un miracle manifeste ; car c'est par de tels signes qoe » Dieu se déclare, quand il veut changer quelque chose dans » la forme ordinaire de la mission. » Luther avoit été élevé dans de bons principes, et il ne pouvoit s'empêcher d'y revenir de temps en temps. Témoin le traité qu'il fit de l'autorité des magistrats en 1534 {In. Ps, lx^xii. De Magistr. T. m.). Cette date est considérable, parce qu'alors quatre ans après la Confession d'Augsbourg, et quinze ans après la rupture, on ne peut pas dire que la doctrine luthérienne n'eût pas pris sa forme ; et néanmoins Luther y disoit encore, « qu'il aimoit mieux qu'un Luthérien se retirât d'une )) paroisse, que d'y prêcher malgré son pasteur ; que le ma- » gistrat ne devoit souffrir, ni les assemblées secrètes, ni que » personne prêchât sans vocation légitime ; que si l'on avoit » réprimé les Anabaptistes, dès qu'ils répandirent leurs dog- » mes sans vocation, on auroit bien épargné des maux à » l'Allemagne : qu'aucun homme vraiment pieux ne devoit » rien entreprendre sans vocation ; ce qui devoit être si re- » ligieusement observé, que même un évangéliste (c'est ainsi » qu'il appeloit ses disciples) ne devoit pas pRÊcmBR dans » UNE PAROISSE d'un PAPISTE OU d'uu hérétiquc , sans la » participation de celui qui en étoit le pasteur. Ce qu il di- » soit, poursuit-il, pour avertir les magistrats d'éviter ces dis-

" coureurs, s'ils n'apportaient de bons et assurés témoigoa-

^ ges de leur vocation ou de Dieu ou des hommes ; autre-

» ment, qu'il ne falloit pas les admettre, quand même ils

» Tondroient prêcher le pur ÉYangile, ou qu'ils seroient des

» anges du ciel. » C'est à dire, qu'il ne suffit pas d'avoir la

saine doctrine, et qu'il faut outre cela de deux choses l'une,

oa des miracles pour témoigner une vocation extraordinaire

de Dieu , ou l'autorité des pasteurs qu'on avoit trouvés en

chaîne , pour établir la vocation ordinaire et dans les formes.

A ces mots, Luther sentit bien qu'on lui pouvoit demander

où il avoit pris lui-même son autorité ; et il répondit « qu'il

étoit docteur et prédicateur ; qu'il ne s'étoit pas ingéré ;

» et qu'il ne devoit pas cesser de prêcher ; après qu'une fois

« on l'avoit forcé à le faire ; qu'après tout, il ne pouvoit se

» dispenser d'enseigner son Église ; et pour les antres Égli-

v> ses, qu'il ne faisoit antre chose qne de leur communiquer

» ses écrits : ce qui n'étoit qu'un simple devoir de charité. »

29. De quels miracles Luther prétendoit autoriser sa mission*

Mais quand il parloit si hardiment de son Église, la question étoit de savoir qui lui en avoit confié le soin, et comment ^ la vocation qu'il avoit reçue avec dépendance , étoit tout à coup devenue indépendante de toute hiérarchie ecclésiasti- [ que. Quoi qu'il en soit, à cette fois il étoit d'humeur à vou- I loir que sa vocation fût ordinaire : ailleurs, lorsqu'il sentoit mieux l'impossibilité de se soutenir, il se disoit, comme on vient de voir, immédiatement envoyé de Dieu, et se réjouissoit ' d'être dépouillé de tous les titres , qu'il avoit reçus dans i'Église romaine, pour jouir dorénavant d'une vocation si baute. Au reste, les miracles ne lui manquoient pas : il vouioit qu'on crût que le grand succès de ses prédications tenoit 4u miracle : et lorsqu'il abandonna la vie monastiqne, il écrivit à son père, qui paroissôit un peu ému de son changement, <)ue Dieu l'avoit tiré de son état par des miracles visibles, «i Satan, dit-il (De vot, moruist, ad Joannem. Luth, parent. ^^ suum. T. II. f. 269.), semble avoir prévu dès mon enfance ^ tout ce qu'il auroit un jour à souffrir de moi. Est-il possi- >» ble que je sois le seul de tous les mortels qu'il atUc^iii^

4i HISTOIRE

n maintenant? Vous avez voulu, poursuit-il, me tirer autre- » fois du monastère. Dieu m'en a biea tiré sans vous. Je vous o envoie un livre où vous verrez par combien de miracles et )» d'effets extraordinaires de sa puissance il m'a absous des » vœux monastiques. » Ces vertus et ces prodiges, c'étoit et la hardiesse et le succès inespéré de son entreprise : car c'est ce qu'il donnoit pour miracles, et ses disciples en étoient persuadés.

^0. Suite des miracles vantés pnr Luther.

Us prenoient même pour quelque chose de miraculeux, qu'un petit moine eût osé attaquer le Pape, et qu'il parût intrépide au milieu de tant d'ennemis. Les peuples le regardoient comme un héros et comme un homme divin, quand ils lui entendoient dire qu'on ne pensât pas l'épouvanter ; que, s'il s'étoit caché un peu de temps, a le diable savoit bien (le » beau témoin) que ce n'étoit point par crainte; que, lors- » qu'il avoit paru à Vormes devant l'Empereur, rien n'avoit » été capable de l'effrayer ; et que, quand il eût été assuré » d'y trouver autant de diables prêts à le tirer qu'il y avoit )» de tuiles dans les maisons, il les auroit affrontés avec la » même confiance (J^p. ad Frid, Sax. Ducem; apud Chytr, lib, X. p. 247.). C'étoit ses expressions ordinaires. Il avoit toujours à la bouche le diable et le Pape, comme des ennemis qu'il alloit abattre ; et ses disciples trouvoient dans ces paroles brutales une ardeur divine, un instinct céleste, et Venthottëiasme d'un cœur enflammé de la gloire de l'Evangile (Chytr. Ibid.).

Lorsque quelques-uns de son parti entreprirent, comme nous verrons bientôt , de renverser les images dans Vitemberg durant son absence , et sans le consulter : a Je ne fais » pas, disoit-il (Frider. Duci Elect. etc. T. vu. p. 507. 509.), » comme ces nouveaux prophètes , qui s'imaginent faire un » ouvrage merveilleux et digne du Saint-Esprit, en abattant » des statues et des peintures. Pour moi , je n'ai pas encore » mis la main à la moindre petite pierre pour la renverser ; » je n'ai fait mettre le feu à aucun monastère : mais presque » tous les monastères sont ravagés par ma plume et par ma

^ bouche ; et on publie que sans violence j'ai, moi seul, fait »pJus de mal au Pape, que n'auroit pu faire aucun roi avec » toutes les forces de son royaume. » Voilà les miracles de Luther. Ses disciples admiroient la force de ce ravageur de monastères, sans songer que cette force formidable pouvoit être celle de Tange que saint Jean appelle exterminateur (Apoc. IX. II.).

34. Luther fait le prophète; il promet de détruire le Pape en un moment, sans souffrir qu'où prenne les armes.

Luther le prenoit d'un ton de prophète contre ceux qui s'opposoient à sa doctrine. Après les avoir avertis de s'y soumettre , à la fin il les menaçoit de prier contre eux. « Mes )) prières, disoit-il (Epist, ad Georg, Duc. Sax, T. ii. f. 491.), » ne seront pas un foudre de Salmonée, ni un vain murmure » dans Fair; on n'arrête pas ainsi la voix de Luther; et je » souhaite que V. A. ne l'éprouve pas à son dam. » C'est ainsi qu'il écrivoit à un prince de la maison de Saxe. « Ma prière , » poursuivoit-il , est un rempart invincible, plus puissant que » le diable même : sans elle il y a longtemps qu'on ne parle- » roit plus de Luther; et on ne s'étonnera pas d'un si grand » miracle ! » Lorsqu'il menaçoit quelqu'un des jugements de Dieu, il ne voùloit pas qu'on crût qu'il le fît comme un homme qui en avoit seulement des vues générales. Vous eussiez dit qu'il lisoit dans les décrets éternels. On le voyait parler si certainement de la ruine prochaine de la papauté, que Tes siens n'en doutoient plus. Sur sa parole on tenoit pour assuré dans le parti, qu'il y avoit deux Antechrisls, clairement marqués dans les Écritures , le Pape et le Turc. Le Turc alloit tomber, et les efforts qu'il faisoit alors dans la Hongrie étoient le dernier acte de la tragédie. Pour la papauté, c'en étoitfait, et à peine lui donnoit-il deux ans à vivre ; mais surtout qu'on se gardât bien d'employer les armes dans ce grand ouvrage. C'est ainsi qu'il parla tant qu'il fut foible ; et il défendoit dans la cause de son évangile tout autre glaive que celui de la parole. Le règne papal devoit tomber tout à coup'par le souffle de Jésus-Christ, c'est-à-dire, par la prédication de Luther. Daniel y éloit exprès : Sain! Paul ne permcUovl \vvvc. ^'Ki\\^Q>\-

ter, et Luther leur interprète Tassoroit ainsi. On en revienC: encore à ces prophéties , le mauvais succès de celles de Lu-ther n'empêche pas les ministres d'en hasarder de semblables^ on connoît le génie des peuples, et il les faut toujours fasciner par les mêmes voies. Ces prophéties de Luther se voient, encore dans ses écrits (Ass. art. damnât, T, n. f. 5. ad prop, 33. Ad, lih Amb, Cathar, ib, f, 161. Cont Henr, Reg, Ang. ib, 331. 332 et seq,), en témoignage éternel contre ceux qui les ont crues si légèrement. Sleidan , son historien , les rapporte d'un air sérieux (Sleid, l, iv. 70. xiv. 225. xvi. 261 , etc) : il emploie toute l'élégance de son style , et toute la pureté de son langage poli à nous représenter une peinture dont Luther avoit rempli toute l'Allemagne, la plus sale, la plus basse, et la plus honteuse qui fut jamais : cependant , si nous en croyons Sleidan , c'étoit une image prophétique : au reste , « on voyoit déjà l'accomplissement de beaucoup de prophé- » ties de Luther, et les autres étoient encore entre les mains » de Dieu. »

Ce ne fut donc pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète. Les doctes du parti le donnoient pour tel. Philippe Mélancton , qui se rangea sous sa discipline dès le commencement de ces disputes , et qui fut le plus capable aussi bien que le plus zélé de ses disciples, se laissa d'abord tellement persuader qu'il y avoit en cet homme quelque chose d'extraordinaire et de prophétique , qu'il fut longtemps sans en pouvoir revenir , malgré tous les défauts qu'il découvroit de jour en jour dans son maître ; et il écrivit à Erasme, parlant de Luther : « Vous savez qu'il faut éprouver , et non pas » mépriser les prophètes » (Mel, îib. m, epist. 65.).

52. Les Tanteries de Luther, et le mépris qu'il fait de tous les Pères.

Cependant ce nouveau prophète s'emportoit à des excès inouïs. Il outroit tout : parce que les prophètes , par ordre de Dieu , faisoient de terribles invectives , il devint le plus violent de tous les hommes , et le plus fécond en paroles outrageuses. Parce que saint Paul , pour le bien des hommes , avoit relevé son ministère et les dons de Dieu en lui-même , arec foute la confiance que lui donnoitla vérité manifeste que

DES VARIATIONS, LIV. î. 47

^ieu appuyoil d'en haut par des miracles; Luther parloit de

'^'i-fflême d'une manière k faire rougir tous ses amis. Cei)en-

dant on s'y étoit m^coutumé : cela s'appeloit magnanimité :

On admiroit la sainte ostentation, les saintes vanteries, la

Mainte jactance de Luther; et Calvin même, quoique fâché

Contre loi, les nomme ainsi (2 Defen. cont, Vestph. opusc

Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de TEglise , il se mettoit au-dessus de tous les hommes, et nonseulement de ceux de son siècle , mais encore des plus illustres des siècles passés.

Dans la question du libre arbitre , Erasme lui objectoit le consentement des Pères et de toute l'antiquité : « C'est bien » fait, loi disoit Luther (De 5crv. arb. T. ii. /. 480, cto.); » vantez-nous les anciens Pères, et fiez-vous à leurs discours; n après avoir vu que tous ensemble ils ont négligé saint Paul, » et que, plongés dans le sens charnel, ils se sont tenus, » COMME DE DESSEIN FORMÉ, éloîgnés de cc bel astre du matin, » ou plutôt de ce soleil. » Et encore (De serv. arb. T, ii. f. 458.) : « Quelle merveille, que Dieu ait laissé toutes les DPLUS GRANDES Eglîscs aller dans leurs voies, puisqu'il y » avoit laissé aller autrefois toutes les nations de la terre? » Quelle conséquence! Si Dieu a livré les Gentils à l'aveu^'leraent de leur cœur , s'ensuit-il qu'il y livre encore les Eglises qu'il en a retirées avec tant de soin? Voilà néanmoins ce que dit Luther dans son livre du Serf Arbitre : et ce qu'il y a ici de plus remarquable, c'est que, dans ce qu'il y soutient nonseulement contre tous les Pères et contre toutes les Églises , mais encore contre tous les hommes et contre la voix commune du genre humain , que le libre arbitre n'est rien du tout ; il est abandonné, comme nous verrons, de tous ses disciples, et même dans la Confession d'Ausbourg : ce qui fait voir à quels excès sa témérité s'est emportée, puisqu'il a traité avec un mépris si outrageux et les Pères et les Eglises, dans un point où il avoit un tort si visible. Les louanges que ces «aints docteui-s ont données d'une môme voix à la conlinenre, le révoltent plutôt que de le toucher. Saiïvl Kvv(NmviV\\

i8 HISTOIRE

devient insupportable pour Tavoir louée. Il décide que lui cL tous les saints Pères, qui ont pratiqué tant de saintes mortifications pour la garder inviolable , eussent mieux fait de se marier. Il n'est pas moins emporté sur les autres matières. Enfin , en tout et partout, les Pères, les Papes, les conciles généraux et particuliers, à moins qu'ils ne tombent dans son sens , ne lui font rien. Il en est quitte pour leur opposer TEcriture tournée à sa mode ; comme si avant lui TEcriture avoit été ignorée, «u que les Pères, qui Font gardée et étudiée avec tant de religion, eussent négligé de Tentendre.

Page 1