Le sens catholique est lisiblement le plus naturel
De là il suit clairement que l'interprétation des Catholiques, qui admettent le changement de substance, est la plus naturelle et la plus simple ; et parce qu'elle est suivie par le plus grand nombre des chrétiens, et parce que, des deux qui la combattent de différentes manières, l'un qui est Luther, ne s'y est opposé que par esprit de contradîction et en dépit de l'Eglise ; et l'autre, qui est Zuingle, demeure d'accord que , s'il faut recevoir avec Luther le sens littéral, il faut aussi recevoir avec les Catholiques le changement de substance.
' 58. Question : Si le sacrement est détruit dans la Transsubstantiation.
Dans la suite les Luthériens une fois engagés dans l'erreur, s'y sont affermis par cette raison, que c'est détruire le sacrement que d'en ôter, comme nous faisons, la substance du pain et du vin. Je suis obligé de dire que je n'ai trouvé cette raison dans aucun écrit de Luther ; et en effet elle est trop foible et trop éloignée pour venir d'abord dans ^'esprit : car I on sait qu'un sacrement, c'est-à-dire un signe, consiste dans I ce qui paroît , et non pas dans le fond ni dans la substance. Il ne fut pas nécessaire de montrer à Pharaon et sept vaches et sept épis effectifs, pour lui marquer la fertilité et la stérilité de sept années ( Gen. xii, 2, 5, S, 6. ) : l'image qui s'en forma dans ôon esprit fut très-sufQsante pour cela. Et s'il faut venir à des choses dont les yeux aient été frappés, afin que la colombe nous représentât le Saint-Esprit , et avec toute sa douceur le chaste amour qu'il inspire aux âmes saintes, il im^ porloit peu que ce fût une véritable colombe qui descendît visiblement sur Jésus-Christ (Matth. m, 16.); il suffisoit
soit quelquefois en apparence , se faisoient entre eui une guerre plus cruelle qu'à TÉglise même, s'appelant mutuellement des furieux, des enragés, des esclaves de Satan, plus ennemis de la vérité et des membres de Jésus-Christ que le Pape même (Luth, adJac. Prcep. Brem. Hosp. 82. Luth. tnaj. Conf, ibid, 56. Zuing. resp. Hosp. 44.); ce qui étoil tout dire pour eux.
Cependant Tautorité que Luther vouloit conserver dans la nouvelle Réforme , qui s'étoit soulevée sous ses étendards, s'avilissoit. Il étoit pénétré de douleur; et la fierté qu'il témoignoit au dehors n'empêchoit pas Taccablement où il étoit dans le cœur ; plus il étoit fier, plus il trouvoit insupportable d'être méprisé dans un parti dont il vouloit être le seul chef. Le trouble qu'il ressenloit passoit jusqu'à Melancton. « Luther » me cause, dît-il (Lib. iv, ep. 76. adCamer,), d'étranges » troubles par les longues plaintes qu'il me fait de ses afflic- » tions. Il est abattu et défiguré par des écrits qu'on ne trouve » pas méprisables. Dans la pitié que j'ai de lui, je me sens affligé » au dernier point du trouble universel de l'Église. Le vul » gaire incertain se partage en des sentiments contraires; et » si Jésus-Christ n'avoit promis d'être avec nous jusqu'à la » consommation des siècles , je craindrois que la religion ne » fût tout à fait détruite par ces dissensions : car il n'y a rien » rien de plus vrai que la sentence qui dit , que la vériw » nous échappe par trop de disputes. »
/H. Luther enseigne fubiquité.
(1527, 1628). Étrange agitation d'un homme quis'attendoit à voir TÉglise réparée, et qui la voit prête à tomber pai les moyens qu'on avoit pris pour la rétablir ! Quelle considé ration pouvoit-il trouver dans les promesses que Jésus-Chris nous a faites d'être toujours avec nous? C'est' aux Catholiques à se nourrir de cette foi, eux qui croient que jamais l'Église ne peut être vaincue par l'erreur, quelque violenta que soit l'attaque , et qui en effet l'ont trouvée toujours invincible. Mais comment peut-on s'attacher à cette promesse danj la nouvelle Réforme, dont le premier fondement, quand elle rompoit avec l'Église , étoit que Jésus-Christ l'avoit délaissée
usqu'à la laisser tomber dans Tidoiâtrie t^ Au rester quoiqu'il ;oityrai que la vérité demeure toujours dans TÉglise, et s'y fpure d'autant plus qu'elle est plus violemment attaquée, meancton avoit raison de penser qu'à force de disputer elle ichappoit aux particuliers. Il n'y avoit point d'erreur si proligieuse où l'ardeur de la dispute n'entraînât l'esprit emporté le Luther. Elle lui fit embrasser cette monstrueuse opinion le l'ubiquité. Voici les raisonnements dont il appuyoit cette itrange erreur. L'humanité de notre Seigneur est unie à la livinité; donc l'humanité est partout aussi bien qu'elle. Jésus- 'hrist comme homme est assis à la droite de Dieu : la droite de )ieu est partout ; donc Jésuà-Christ comme homme est parout. Comme homme il étoit dans les cieux avant que d'y être Qonté. Il étoit dans le tombeau quand les anges dirent qu'il l'y étoit plus. Les Zuingliens excédoient en disant que Dieu nêrae ne pouvoit pas mettre le corps de Jésus-Christ en pluàeurs lieux. Luther s'emporte à un autre excès , et il soutient que ce corps étoit nécesssairement partout. Voilà ce ^u'il enseigna dans un livre dont nous avons déjà parlé, iju'il flt en 1527, pour défendre le sens littéral ; et ce qu'il osa insérer dans une Confession de foi qu'il publia en 1528, BOUS le titre de grande Confession de foi (Serm, quod verba ttmt, T, m, /en. Conf. maj, T. iv, Jen, Calix, Jud, n. 40 et seq.)
^^.Lather d«^clare de nouveau (|^n'il importe peu de mettre la substance du pain ou de Tôter : ;;rossiere théologie de ce docteur, dont Melancton est scandalisé.
Il dit dans ce dernier livre qu'il importoit peu de mettre ou d'ôter le pain dans l'Eucharistie ; mais qu'il étoit plus raisonnable d'y reconnoître un pain charnel et du vin sanglant : panis carneus , et vinum sanguineum, C'étoit le nouveau langage par lequel il exprimoit l'union nouvelle qu'il mettoit entre le pain et le corps. Ces paroles sembloient viser à l'iœpanation , et il en échappoil souvent à Luther qui portoient plus loin qu'il ne vouloit. Mais du moins elles proposoient un certain mélange de pain et de chair, de vin et de ^^H qui jparoissoit bien grossier, et qui fut insupportable à Melancton. a J'ai, dit- il (76. iv. ep, 76. 1528.), parlé à
» Lutlier de ce mélange du pain et du corps qui paroît à beau- » coup de gens un étrange paradoxe. Il m'a répondu décisi- » vement qu'il n'y vouloit rien changer, et moi je ne trouve » pas à propos d'entrer encore dans cette matière. » C'està-dire qu'il n'étoit pas du sentiment de Luther, et qu'il n'osoit le contredire.
45. La dispute un crânien taire renversoit les fondements de la Réforme. Paroles de CaWtn.
Cependant les excès où l'on s'emportoit de part et d'autre dans la nouvelle Réforme la décrioient parmi les gens de bon sens. Cette seule dispute renversoit le fondement commun des deux partis. Ils croyoient pouvoir finir toutes les disputes par l'Écriture toute seule , et ne vouloient qu'elle pour juge; et tout le monde voyoit qu'ils disputoient sans fin sur cette Écriture , et encore sur un des passages qui devoit être des plus clairs, puisqu'il s'y agissoit d'un testament. Ils se crioient l'un à l'autre : Tout est clair, et il n'y a qu'à ouvrir les yeux. Sur cette évidence de l'Écriture , Luther ne trouvoit rien de plus hardi ni de plus impie que de nier le sens littéral ; et Zuingle ne trouvoit rien de plus absurde ni de plus grossier que de le suivre. Erasme , qu'ils vouloient gagner, leur disoit avec tous les Catholiques : Vous en appelez tous à la pure parole de Dieu, et vous croyez en être les interprèles véritables? Accordez-vous donc entre vous avant que de vouloir faire la loi au monde (Lib, xvni. 3. xix. 5. HZ, XXXI. S9. p, 2102. etc.). Quelque mine qu'ils fissent, ils étoient honteux de ne pouvoir convenir, et ils pensoient tous au fond de leur cœur ce que Calvin écrivit un jour à Melancton , qui étoit son ami. « Il est de grande importance qu'il ne )> passe aux siècles à venir aucun soupçon des divisions qui )> sont parmi nous : car il est ridicule au-delà de tout ce » qu'on peut s'imaginer, qu'après avoir rompu avec tout le » monde, iious nous accordions si peu entre nous dès le » commencement de notre Réforme. » ( Calv. epist. ad Mel p, 14X.)
*î4. Les Luthériens prennent les armes sous la conduite du landgrave , qui reconnoit quMl a tort.
Philippe, landgrave de Hesse, très-zélé pour le nouvel Évangile, avoit prévu ce désordre, et dès les premier esannées du différend il avoit tâché de raccommoder. Aussitôt qu'il vit le parti assez fort, et d'ailleurs menacé par l'empereur et les Catholiques , il commença à former des desseins de ligue. On oublia bientôt les maximes que Luther avoit données pour fondement à sa Réforme , de ne chercher aucun appui dans les armes. Sous prétexte d'un traité imaginaire qu'on disoitavoir été faitentre George, duc de Saxe, et les au très princes catholiques pour exterminer les Luthériens , ceux-ci avoient pris les armes {Skid. lib. vi. 92. MeL lib, iv. epist, 70). L'affaire à la vérité fut accommodée : le landgrave se contenta des grosses sommes d'argent que quelques princes ecclésiastiques furent obligés de lui donner, pour le dédommager d'un armement que lui-même reconnaissoit avoir été fait sur de faux rapports.
Melancton , qui n'approuvoit pas cette conduite , ne trouva point d'autre excuse au landgrave , sinon qu'il ne vouloit pas faire paroître qu'il eût été trompé ; et il disoit pour toute raison , qu'une mauvaise honte l'avoit fait agir ( Mel. ibid, ) . Mais d'autres pensées le troubloient beaucoup davantage. On s'étoit vanté dans le parti qu'on détruiroit la pîapauté sans faire la guerre et sans répandre du sang. Avant que ce tumulte du landgrave arrivât , et un peu après la révolte des paysans , Melancton avoit écrit au landgrave même , qu'il va- ^it mieux tout endurer que d'armer pour la cause de VÉvan- 9ile (Lib. m. ep. 16.). Et maintenant il se trouvoit que ceux qui avoient tant fait les pacifiques , étoient les premiers à prendre les armes sur un faux rapport, comme Melancton le reconnoit {Ibid. ep. 70. 72.). C'est aussi ce qui lui fait ajouter : tt Quand je considère de quel scandale la bonne cause '' va être chargée , je suis presque accablé de cette peine. » Luther fut bien éloigné de ces sentiments. Encore qu'il fût constant en Allemagne , et que les auteurs même protestants «n soient d'accord (Mel. ibid. Sleid. ibid. Dav. Chyt. in
Saxon, ad an. 1528, pag. 512), que ce prétendu traité de George de Saxe n'étoit qu'une illusion. Luther voulut croire qu'il étoit véritable ; et il écrivit plusieurs lettres et plusieurs libelles où il s'emporte contre ce prince jusqu'à lui dire qu'il étoit le plus fou de tous les fous ; un Moah orgueilleux, qui entreprenoit toujours au-dessus de ses forces (Luth. ep. ad Yences. Lync. p. 312. T. vii. et a. Ghyt. in Saxe. p. 312 et 982): ajoutant qu'il prieroit Dieu contre lui. Après quoi il avertiront les princes (^'exterminer de telles gens , qui vouloient voir toute V Allemagne en sang : c'étoit à dire , que de peur de la voir en ce triste état , les Luthériens l'y dévoient mettre , et commencer par exterminer les princes qui s'opposoient à leurs desseins.
Ce George, duc de Saxe, que Luther traite si mal, étoit autant contraire aux Luthériens , que son parent Félecteur leur étoit favorable. Luther prophétisoit contre lui de toute sa force , sans considérer qu'il étoit de la famille de ses madtrès; et on voit qu'il ne tint pas à lui qu'on n'accomplît ses prophéties à coups d'épée.
45. Le nom do Protestants. Conférence de Marpoure, où le landgrave tente vainement de concilier les deux partis des Proteslanta.
Get armement des Luthériens, qui avoit fait trembler toute l'Allemagne en 1528, les rendit si fiers, qu'ils se crurent en état de protester ouvertement contre le décret publié contre eux l'année d'après, dans la diète de Spire, et d'en appeler à l'Empereur, au futur concile général, ou à celui qu'on tiendroit en AUenmgne. Ge fut en cette occasion qu'ils se réunirent sous le nom de Protestants {Sleid. lib. vi, 94, 97.) : mais le landgrave, le plus prévoyant et le plus capable aussi bien que le plus vaillant de tous, conçut que la diversité des sentiments seroit un obstacle éternel à la parfaite union qu'il vouloit établir dans le parti. Ainsi dans la même année du décret de Spire il ménagea la conférence de Marpourg {Sleid. tbid.), où il fit trouver tous les chefs de la nouvelle Réforme , c'està-dire Luther, Osiandre et Melancton d'un côté; Zuingle, OEcolampade et Bucer de l'autre, sans compter les autres qui sont moins connus. Luther et Zuingle parloient seuls : car
déjà les Luthériens ne parloient point où Luther étoit, et Mélancton avoue franchement que lui et ses compagnons furent ^des personnages mtéets (Lib. iv, ep. 88,). On ne songeoit pas alors à s'amuser les uns les autres par des explications équivoques , comme on fit depuis. La vraie présence du corps et du sang fut nettement posée d'un côté , et niée de l'autre {Hospin, ad an. 1529, dé colL Marp, ). On entendit des deux côtés qu'une présence en figure, et une présence par foi n'étoil pas une vraie présence de Jésus-Christ, mais une présence morale, une présence improprement dite et par métaphore. On convint en apparence de tous les articles, à la réserve de celui de l'Eucharistie. Je dis en apparence ,• car il paroît psT deux lettres que Melancton écrivit durant le colloque pour en rendre compte à ses princes, qu'on ne s'entendoit guère dans le fond. « Nous découvrîmes, dit-il (Mel. ep. » cui Elect, Saxon, et ad Heur. Ducem. Sax. ihid. et ap. Luth. » r. IV. /en.), que nos adversaires entendoient fort peu la » doctrine de Luther , encore qu'ils tâchassent d'imiter son » langage » ; c'est-à-dire qu'on s'accordoit par complaisance et en paroles, sans se bien entendre en effet : et il étoit vrai que Zuingle n'avoit jamais rien compris dans la doctrine de Luther sur les sacrements, ni dans sa justice imputée. On accusa aussi ceux de Strasbourg, et Bucer qui en étoit le pasteur de n'avoir pas de bons sentiments {Ihid.), c'est-à-dire , comme on l'entendoit, des sentiments assez luthériens sur cette matière ; et il y parut dans la suite comme nous verrons bientôt. C'est que Zuingle et ses compagnons ne se mettant guère en peine de toutes ces choses, en disoient tout ce qu'il plaisoit à Luther, et à vrai dire n'avoient en tête que la question de la présence réelle. Quant à la manière de traiter les choses, Luther parloit avec hauteur selon sa coutume. Zuingle montra beaucoup d'ignorance, jusqu'à demander plusieurs fois, comment de méchants prêtres pouvaient faire une chose sacrée? (Hosp. ibid.) Mais Luther le releva d'une étrange sorte, et lui fit bien voir, par l'exemple du Baptême, qu'il ne savoit ce qu'il disoit. Lorsque Zuingle et ses compagnons virent qu'ils ne pouvoient persuader à Luther le sens figuré, ils le prièrent du moins de vouloir bien les tenir pour frères.
f8 HISTOIRE
Mais ils furent viveirient repoussés, «c Quelle fraternité m » demandez-vous, leur disoit-il (Luth, epist. ad Jac. Prœp. » Bremens. Ibid. ), si vous persistez dans votre créance? C'est » signe que vous en doutez, puisque vous voulez être frères » de ceux qui la rejettent. » Voilà comme finit la conférence. On se promit pourtant une charité mutuelle. Luther interpréta cette charité de celle qu'on doit aux ennemis , et non pas de celle qu'on doit aux personnes de même communioD. Ils frémissoient y disoit-il, de se voir traiter d'hérétiques. On convint pourtant de ne plus écrire les uns contre les autres; mais pour leur donner, poursuivoit Luther, le temps de se ttconnoUre,
Cet accord tel quel ne dura guère : au contraire , par les récits différents qui se firent de la conférence, les esprits s'aigrirent plus que jamais : Luther regarda comme un artifice la proposition de fraternité qui lui fut faite par les Zuinglieos, et dit « que Satan régnoit tellement en eux, qu'il n'étoit plus » en leur pouvoir de dire autre chose que des mensonges » (Ibid. )